14/12/2017

UNE ENFANCE SOLITAIRE

UNE ENFANCE SOLITAIRE

 

En raison de circonstances familiales un rien néfastes {mon père battait par moments ma mère}, j’ai eu une enfance solitaire avec très peu d’amis ou de copains, pas de sorties, d’excursions ou de voyages en groupes, hormis les visites familiales chez des oncles et tantes. Je n’ai jamais été scout, je n’ai jamais été membre d’un mouvement de jeunesse. Je restais à la maison car j’ai habité 9 ans à Molenbeek puis 2 ans à Jette avant de partir vivre à la campagne en 1956.

 

Solitaire donc, je regardais ma mère coudre et, principalement, je m’étais mis à lire très jeune et à écouter de la musique tout aussi jeune. Parce que, outre une introspection naturelle et des mécanismes de défense face à la brutalité de mon père, mon esprit, lui, restait curieux de tout. L’avantage d’être «élevé» dans une famille atypique c’est que l’éducation est également atypique. Il n’y avait à mon sujet aucun contrôle parental, aucunes directives, j’étais laissé à mon sort à la maison et à l’école. Les seules injonctions familiales dont je me souviens durant ma jeunesse c’était ‘mange ta viande, mange toute la viande’. J’étudiais bien et cela était naturel chez moi, personne ne s’occupait de mes résultats à l’école ni de savoir ce que j’y faisais.  Et, tout aussi naturellement, mon esprit d’une curiosité insatiable se fixa très tôt sur deux caractéristiques qui sont demeurées miennes toute ma vie: je suis un lecteur vorace et enragé et je suis un auditeur qui ne peut vivre sans une seule seconde de musique.

 

Je lisais le journal à 6 ans déjà. Et, vers mes 10 ans, lors d’une vente d’objets divers dans une rue non loin d’où j’habitais {à Jette}, mes parents achetèrent une caisse de livres. Aucun de mes parents ne lisait. Si mon père savait lire et écrire, ma mère savait lire mais, étant flamande d’origine obligée de s’exprimer en français uniquement, elle savait à peine écrire, elle était ce qu’on qualifierait aujourd’hui d’analphabète fonctionnelle. Donc, me voici avec une grosse caisse de bouquins à 10 ans et sans contrôle parental. Ce qui fit que je lus d’emblée tout ce qui s’y trouvait, y compris des textes pour adultes. Il n’y avait chez nous aucune censure, aucune supervision du pioupiou. C’est ainsi qu’avant mes 10 ans j’avais lu un article dans La Dernière Heure relatant le calvaire d’une femme dont le mari l’avait frappée avec un fer à repasser chaud, ou, dans un des livres de mes 10 ans, des scènes d’amour que je n’avais pas comprises mais que je lus, me demandant ce que c’était. Comme Cavanna dans sa prime enfance, je lisais tout ce qui me tombait sous les yeux et je continue à le faire. C’est ainsi que maintenant quand je regarde des films français, je mets les sous-titres en néerlandais  voire pour malentendants {d’ailleurs la sono des films français est souvent exécrable et tous les acteurs français n’ont pas la diction de Lucchini}, et plutôt qu’écouter ce que disent les protagonistes du film, je lis les sous-titres. Jadis, durant mon adolescence, comme j’adorais les films étrangers, j’avais pris l’habitude que j’ai conservée par ailleurs, d’écouter les dialogues en anglais par exemple et de lire les sous-titres en français et néerlandais.

 

Question musique, comme j’ai eu très jeune une attirance pour l’anglais {mes parents, cachés, avaient vu les Américains libérer le village d’Hastière-Lavaux en Namurois en septembre 1945}, j’avais commencé à écouter Radio 1 de la BBC. Ce qui eut une influence déterminante sur mon devenir car très tôt je me mis à écouter ce qu’on appelle des standards de jazz mais dans leur forme originelle d’extraits de musicals américains. C’est ainsi que, insensiblement, je me constituai un fonds musical riche, aux antipodes de ce qu’écoutaient les jeunes autour de moi. Évidemment, mon père râlait et gueulait d’entendre cette musique anglaise lui qui aurait volontiers écouté Radio Monte-Carlo ou l’INR. Mais, comme j’étais têtu, dès qu’il tournait le dos, je remettais Radio 1 de la BBC.

 

Parenthèse: j’écoute en ce moment I’Ve Got You Under My Skin de Cole Porter interprété par Oscar Peterson, un morceau que je connus très jeune et que j’appréciai plus tard quand j’appris l’anglais et que je reconnus les paroles.

 

On croit que la solitude c’est l’enfer. La solitude c’est la vraie richesse qui mène à une maturité anticipée mais là j’étais ferré en termes de maturité puisque j’avais 5 ans quand je dus m’interposer pour ma première fois entre mon père qui brandissait une chaise pour la fracasser sur la tête de ma mère. Je n’ai pas eu d’enfance véritable, ni de rêves d’enfants ni de désirs d’enfants, ni beaucoup de jouets et je n’étais pas du tout BD comme tant d’adolescents attardés de maintenant qui ne jurent que par cela. Mais cela m’a endurci et m’a permis d’avoir une résilience naturelle bien aux antipodes de ce qu’on peut lire dans les livres parus à ce sujet et qui expliquent comment être ou devenir résilient.

 

Si de 11 à 15 ans, je quittai Bruxelles et me retrouvai à la campagne avec un grand jardin, cela ne changea rien à ma solitude grâce au vélo et aux espaces verts autour de la maison familiale. J’y eus des amis, même des amourettes, mais je demeurai foncièrement un solitaire. C’est là que, par désespoir familiale, je me mis à picoler, souvent en solitaire et jusqu’à plus-soif quitte à tomber dans les pommes {je suis l’inventeur dès 1958 du binge drinking}. Et, plus tard, de retour à Bruxelles à l’âge de 15 ans, c’est en solitaire que je découvris des auteurs sérieux car je m’étais mis à lire en anglais dans le texte dès mes 15 ans. À 17 ans et toujours en solitaire et sans être conseillé par aucun prof, je découvris le jazzman Coltrane mais aussi Sidney Bechet et Ray Charles. C’est d’alors {1962} que date mon intérêt pour Drieu La Rochelle, Norman Mailer, John Dos Passos et tant d’autres en littérature. C’est à 17 ans que je vis un documentaire et un film qui eurent une influence pérenne sur mon destin personnel et mes choix futurs pour ce qui concerne certains intérêts que j’estime essentiels, je veux parler du ‘Temps du Ghetto’ de Frédéric Rossif qui m’initia à la réalité de l’Holocauste en Pologne et Hara-Kiri de Kobayashi, cette plongée dans l’univers médiéval japonais, qui suscita mon intérêt pour le Japon en tant qu’objet culturel. Néanmoins, au cinéma, je découvris aussi l’univers de solitude exacerbée d’Ingmar Bergman, ainsi que  cette folie contrôlée de Buňuel. J’ai aussi alors développé quelques solides amitiés {dont une de près de 40 ans} tant avec des garçons que des filles, mais à aucune d’entre elles ai-je jamais dit quoi que ce soit à propos de la violence de mon père  à la maison et de mes conditions familiales réelles.

 

C’est en solitaire que je décidai d’écrire et, à 19 ans, de jouer de la musique car, évidemment, en solitaire, je n’ai jamais appris à jouer de la musique, je suis immédiatement passé au stade de faire de la musique.

 

En ces temps actuels de contrôle parental exacerbé quand beaucoup de parents surveillent en permanence les activités et résultats scolaires de leurs enfants {certains font leurs devoirs à leur place, prennent congé pour les grosses interros ou examens, etc.}, en ces temps d’activités contraignantes de hobbies ou divertissements obligatoires pour les enfants {natation, tennis, équitation, cours de danse, cours de violon, scoutisme, chœurs, etc.}, je veux chanter et célébrer les vertus du solitaire. Non pas de cet ermite qui vit dans sa caverne, aveugle, sourd et insensible à tout ce qui se passe dans le monde, mais de celui, qui de sa superbe solitude, a la force de décider par lui-même sans se laisser guider quiconque, qui a la résilience nécessaire pour survivre dans un monde de plus en plus englué dans le totalitarisme du bien-être, bien-faire, bien-penser, bienséant, politiquement, culturellement et socialement correct, de celui qui, solitaire, pense par et pour lui-même, de celui qui pratique l’indépendance d’esprit comme une religion et qui a mis la liberté de pensée sur l’autel de son existence, inamovible et pérenne. Deux exemples: (1) je rédige des critiques musicales et ne lis jamais le moindre texte d’une autre critique sur le même sujet avant de rédiger la mienne, (2) musicien amateur, je fais et joue ma propre musique, que cela plaise ou non aux autres et je ne me laisse guider par personne ni dans mes choix ni dans mes options musicales. Quand je passe mon CD de flûte solo et que les gens me disent après écoute que ce n’est pas le genre de musique qu’ils écoutent habituellement, je me dis tant mieux, sinon la mienne serait comme celle des autres, c’est-à-dire sans originalité puisque copiée.

 

Ça c’est le fruit d’une solitude réussie qui ne m’a pas aigri mais m’a rendu ouvert au monde, cosmopolite, curieux, et indépendant dans mes choix, options et opinions.

16:12 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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