12/09/2017

LES SOLDATS JAPONAIS FURENT DES COMBATTANTS HÉROÏQUES

LES SOLDATS JAPONAIS FURENT DES COMBATTANTS HÉROÏQUES

 

Dans MOUSTIQUE du 9 au 15 septembre 2017, j’ai lu à propos du film LETTRES D’IWO JIMA {Clint Eastwood}, ce commentaire d’une aberration historique crasse: «Quelques décennies plus tard, la découverte de centaines de lettres permet de retracer le destin tragique de ces combattants héroïques…». Et, on parle ici de soldats japonais, ni plus ni moins.

 

Ce genre d’imbécillité de rédacteurs qui n’ont pas uniquement rien dans la cervelle mais ne possèdent ni culture ni aucun sens de l’histoire des conflits qui ont ensanglanté le 20ème siècle, me fait gerber au point que je me sens l’obligation de réagir. D’un point de vue historique et non viscéral.

 

Quelques infos à mon sujet. Le Japon, je le connais du point de vue culturel depuis le début des années 70 quand je découvris les romans de Yukio Mishima, l’un de mes écrivains préférés, mais aussi certains films qui me sont restés phares {Hara Kiri, Les 7 Samouraïs, plus tard Hana Bi et le monde fascinant du cinéaste non-orthodoxe Takeshi Kitano}. Pour moi, le récit des combats de Musashi tout comme l’histoire des 47 Rōnins me sont aussi familières que le sont pour moi l’œuvre de John Dos Passos ou James Baldwin aux States.  M’intéressant également depuis le début des années 70 aux conflits armés, je sais exactement ce qui s’est passé dans cette guerre du Pacifique dont peu de personnes en Europe et, partant, en Belgique, sont capables de connaître ou d’apprécier les enjeux et les différentes phases. Entre 1999 et 2001, mon épouse et moi-même nous sommes rendus à trois reprises au Japon en voyage individuel et, à chaque fois, j’ai étudié durant 6 mois des rudiments de la langue. Tout comme j’ai lu des centaines d’ouvrages, romans, comptes rendus historiques, et vu quantité de films et de documentaires ayant trait au Japon.  Le Japon est d’ailleurs ce que j’appelle l’un de mes 4 piliers culturels {les autres étant les USA, la Russie et les pays de l’Est, le dernier la Shoah et Israël}.

 

Les soldats nippons héroïques?

 

Le 13 décembre 1937, l’armée impériale nippone envahissait la capitale de Nankin {Nanjing}. «Les ordres du Prince Asaka étaient formels: ‘Tuez tous les prisonniers’» {Cf. ‘La Conspiration de Hiro-Hito’ par David Bergamini}. Durant des semaines, {59 jours en fait}, les héroïques soldats nippons à qui l’autorité sur place avait donné carte blanche, couverte par la sanction morale de l’Empereur Hiro-Hito {on sait depuis quelques décennies déjà, via d’intéressantes biographies le plus souvent anglo-saxonnes, le rôle criminel et l’influence démoniaque qu’il exerça tout au long de la guerre d’annexions que mena le Pays du Soleil Levant}, tuèrent, violèrent, volèrent, s’empiffrèrent, se soûlèrent, décapitèrent, embrochèrent, passèrent à la baïonnette tant civils qu’enfants que prisonniers de guerre chinois. Voilà ce qu’en dit dans un de ses livres, quelqu’un qui n’était pas un petit rédacteur sans jugeote de Moustique mais une autorité sur le plan de l’histoire, {Sir} Martin Gilbert: «Avec une intensité qui choqua même ceux familiers avec la sauvagerie de la guerre, les soldats japonais qui entrèrent dans Nanking s’attaquèrent à la population civile dans une orgie de destruction. Le ‘Sac de Nanking’ devait alors prendre place dans la liste des massacres non seulement de ce siècle mais des temps modernes. (…) 200.000 civils et 90.000 soldats furent tués. (…) Les officiers japonais utilisèrent leur sabre pour décapiter les têtes de leurs prisonniers. Des soldats passèrent à la baïonnette les prisonniers jusqu’à leur mort, les attachant souvent en paquets en, premier lieu.»  {Martin Gilbert «Descent into Barbarism – a History of the 20th Century, 1933-1951» HarperCollins Publishers}. Bergamini indique «…le réveérend Ian Magee (…) a filmé les scènes auxquelles il a assisté. Son film en noir et blanc fut introduit clandestinement aux États-Unis. Sa présentation de corps mutilés, de chambres aux murs éclaboussés de sang, de bébés rattrapés à la pointe des baïonnettes fut jugée trop révoltante pour être projetée au grand public.»

 

Quand les preux, vaillants et héroïques soldats nippons, les courageux sujets de sa Majesté Hiro-Hito, descendant de Dieux, envahirent Hongkong en décembre 1941 {moins de 3 semaines après l’attaque de Pearl Harbor}, ils n’hésitèrent pas à lier des prisonniers de guerre britanniques et canadiens puis à les passer à la baïonnette {20 le 18/12 et 53 le 25/12, selon Martin Gilbert}. On sait qu’à certains endroits, notamment à Nanking et Hongkong, quand les soldats nippons firent irruption dans certains hôpitaux, ils tuèrent à l’arme blanche ou par balles patients, médecins, infirmières, tuant parfois des personnes en salle d’opération en train d’être opérées, ou les forçant à évacuer les lieux.

 

S’attaquer à des civils, tuer des prisonniers de guerre désarmés, cela c’est l’héroïsme à la manière nippone.

 

On sait aussi la manière abjecte dont ils internèrent et traitèrent les populations civiles blanches et les prisonniers de guerre dans des camps de l’Indonésie, des Philippines, Hongkong, Singapour, entre autres, d’une barbarie telle que leur notoriété machiavélique a survécu aux oublis de la guerre, tel l’infâme camp Changi à Singapour par exemple où nombre de détenus britanniques, américains, moururent de malnutrition et de manque total de soins médicaux, les survivants à la libération avaient par ailleurs l’aspect de survivants d’Auschwitz. N’oublions pas les marches de la mort à Baatan du début 1942, qui envoyèrent des dizaines de milliers de prisonniers américains et philippins, sur les routes, ceux ne pouvant plus continuer à marcher sans eau et sans nourriture, étant passés au fil de la baïonnette sur le bord de la route ou tués à coups de crosses de fusil. Ou la construction du chemin de fer Birmanie-Thaïlande {dont l’épisode le plus célèbre est le pont sur la rivière Kwai}.  J’ai lu récemment le récit d’un ancien de ce camp; tous les prisonniers étaient sans vêtements, quasiment nus, sujets à la sauvagerie coutumière des gardes nippons, à leur brutalité, au manque de soins, d’eau, de nourriture. Quand cet ex-prisonnier de ces soldats nippons héroïques vit le fameux film «Le Pont de la Rivière Kwai», il se bidonna de voir tous ces acteurs chiquement vêtus alors que lui avait été  nu tout le long de cet épisode douloureux.

 

Bushidō est la Voie du Guerrier. Compte tenu de leurs mœurs militaires moyenâgeuses {cf. les Samuraïs}, l’histoire du Japon est fondée sur la dureté, par rapport à soi, par rapport aux ennemis déchus qui, au fond, de par leur lâcheté de s’être laissés défaire ou faire prisonnier, méritaient la mort ou les pires égards physiques.  Les Samouraïs étaient au sommet de la hiérarchie civile qui comptait 4 niveaux. Les officiers qui ont succédé aux samouraïs mais en leur empruntant les travers les plus inhumains, se considéraient au-dessus des populations civiles asservies. Peu de personnes chez nous savent que les soldats japonais étaient traités comme du fumier, taillables et corvéables à merci, par leurs supérieurs hiérarchiques. Battre un soldat qui avait désobéi, n’avait pas été assez rapide pour exécuter un ordre, ou déplaisait, était la coutume. Et cela se faisait même chez les aspirants pilotes réguliers ou futurs kamikaze {la langue japonais ne distingue pas de pluriel}. On entoure d’une aura presque romantique les pilotes kamikaze, même dans nos pays. Les gens savent-ils que nombre de soi-disant volontaires kamikaze furent tout simplement obligés d’aller écraser leur appareil sur des navires US? Réquisitionnés de force ou forcés à se suicider suivant le code du Bushidō. S’il ne faut lire qu’un seul récit personnel à ce propos, je conseille «J’étais un kamikaze» de et par Ryiji Nagatsuka.

 

Lorsque les soldats nippons se livrèrent à des orgies de tueries à Hongkong, Nanjing et tant d’autres lieux devenus tristement célèbres, lorsqu’ils tuaient ou traitaient en esclaves les civils ou prisonniers de guerre emprisonnés dans leurs camps en Asie ou au Japon, lorsqu’ils résistaient dans ces îles et îlots du Pacifique jusqu’à la mort, ce n’était pas de l’héroïsme. Pas du tout. Il y avait le poids de leur histoire sanglante, de leur culture privilégiant l’image forte du guerrier samouraï, il y avait la caution morale de l’Empereur Hiro-Hito et de la hiérarchie militaire, il y avait un conditionnement de masse qui commençait dès la prime enfance et visait à faire de chaque enfant mâle un futur combattant {cf. certaines biographies dont celle de Yukio Mishima par exemple}, il y avait eu parfois la carte blanche délibérée donnée à une armée de lâcher les rênes et de se défoncer vis-à-vis de peuples et cultures jugées inférieures.

 

Bref, il y eut là tous les ingrédients de conditionnement de masse, de racisme, de barbarie, que nous connaissons si bien via l’histoire du nazisme, son apogée et sa défaite, ses crimes.

 

Écrirait-on en parlant de l’Offensive des Ardennes de décembre 1944: «le destin tragique de ces soldats allemands héroïques dont beaucoup ont perdu la vie.»?

 

Parce qu’il s’agit d’un film d’Eastwood, des meurtriers sanguinaires, représentants et exécuteurs d’un régime sanguinaire, raciste et suprématiste, n’ayant aucun respect pour la vie humaine des gaikokujin {gaijin en abrégé = étranger} deviennent soudain des héros.  Je rappelle qu’à cause de cet héroïsme déplacé, les troupes américaines perdirent 1500 hommes en deux jours à Tarawa {atoll de Betio}, 15.000 tués, blessés et disparus en 3 semaines de combat à Iwo Jima et 45.000 tués, blessés et disparus en 6 semaines à Okinawa. Et, dans cette dernière île ressortissant déjà au territoire japonais national, des centaines de civils se suicidèrent parce que l’image qu’on leur avait dépeinte, le conditionnement dès la prime enfance, firent en sorte qu’ils craignaient d’être mis à mort par les soldats US.  D’ailleurs, le conditionnement en masse de la population civile était tel que les autorités militaires américaines avaient estimé à 1 million les pertes militaires (tués, blessés, disparus} à subir si les Alliés avaient été contraints à s’attaquer au Japon continental.

 

Ne pas avoir de culture historique ou le moindre intérêt pour la vérité historique, n’est nullement un crime. Écrire pour un grand public et qualifier les soldats japonais de faits héroïques, c’est abject, indigne, et fait preuve d’un révisionnisme historique qui fait peu de cas des millions de victimes en Chine, en Asie et dans les îles du Pacifique, de ce que fut la «Grande Sphère de Coprospérité» qu’instaura le régime de Hiro-Hito avec l’aide enthousiaste de ses robots de soldats. Il suffit de demander à la cinéaste d’origine hollandaise Lydia Chagoll ce qu’elle pense de l’héroïsme des soldats japonais, elle qui fut internée en tant que civile dans un camp de concentration en Indonésie.

20:06 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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