10/08/2017

Les Juifs se sont-ils laissé conduire à l'abattoir?

Les Juifs se sont-ils laissé conduire à l’abattoir durant la Shoah?

 

Question qui interpelle à juste titre. Il y a une trentaine/quarantaine d’années déjà, j’avais lu un article dans l’hebdomadaire allemand ‘Der Spiegel’ indiquant que si tous les Juifs d’Europe avaient essayé de se cacher ou s’étaient révoltés, il aurait fallu peut-être des dizaines de divisions allemandes pour les traquer et les mater – puisque le but avoué du régime dès l’été 41 avec les premiers massacres par les Einsatzgruppen dans les territoires de l’URSS récemment conquis, étayé par la conférence de Wahnsee à Berlin en janvier 42, était d’éradiquer la ‘race’ juive -, ce qui aurait dégarni le front de l’Est, prépondérant du point de vue des forces en présence et, partant, peut-être conduit à une défaite plus rapide de l’Allemagne nazie. Venant d’un hebdomadaire allemand respectable c’était tout de même là une thèse assez hardie.

 

Relisant deux auteurs pour la énième fois, je tombe sur la même problématique, de déterminer si les Juifs s’étaient laissé conduire à l’abattoir durant cette période appelée la Shoah?

 

Dans le livre qu’Hanna Arendt publia au sujet du procès à Jérusalem d’Adolf Eichmann, elle n’éluda ni les controverses ni les thèmes délicats. Outre son concept de base qu’Eichmann fut avant tout un être tout ce qu’il y eut de plus ordinaire, un petit fonctionnaire zélé dans l’application des directives du parti, aussi odieuses et inhumaines furent-elles, plutôt qu’un monstre hideux, elle reprend, presque avec un délice machiavélique, les questions que posa le procureur général du procès de Jérusalem Gideon Hausner à chaque survivant et témoin interrogé lors du procès: «Pourquoi êtes-vous monté dans le train ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas révoltés ? Pourquoi n’avez-vous pas attaqué?» l’Auteur indiquant que même quand il y avait parfois des milliers de Juifs en attente de transport et quelques dizaines ou centaines d’Allemands armés pour les maintenir, peu d’entre ces populations vouées à une mort certaine se révolta.

 

Dans l’avant-propos qu’écrivit le Dr. Bruno Bettelheim {auteur de ‘La Forteresse Vide’ notamment, fondateur de l’Orthogenic School de Chicago, spécialiste de l’autisme} pour le livre ‘Auschwitz’ écrit par le Dr. Miklos Nyiszli, juif hongrois ayant travaillé avec et sous l’autorité du bourreau nazi et médecin Josef Mengele, rattaché à l’unité des fours crématoires {l’unité appelée Sonderkommando} et chargé d’établir des rapports d’anatomopathologie destinés à ce qu’il qualifie l’un des «centres médicaux les plus qualifiés» de Berlin, le célèbre psychiatre américain et lui-même ancien détenu à Buchenwald, n’élude pas non plus la controverse. Parlant du ‘Journal d’Anne Frank’, il dit en espèce ‘Peut-être une remarque au sujet du succès universel du Journal d’Anne Frank peut souligner combien nous souscrivons tous à cette philosophie du ‘business as usual’ {tout fonctionne normalement} et oublions qu’elle hâte notre destruction. À quoi fait-il référence? Au fait que les Frank aient opté pour se cacher en famille, en bloc, pour échapper aux rafles nazies alors que, selon Bettelheim s’ils s’étaient dispersés et avaient chacun individuellement été recueillis et cachés par des familles hollandaises non-juives, ils auraient eu bien plus de chance de survivre. Bettelheim offre aussi l’idée qu’à la limite ils auraient pu se procurer une arme et vendre leur vie ‘chèrement’ plutôt que de marcher à leur mort. Tuer un ou deux SS ou membres de la SA {Sicherheitsdienst} au moment de l’arrestation.

 

Des paroles dures, mais qui rejoignent des opinions que j’ai déjà lues, à savoir que si chaque famille juive destinée à une mort certaine s’était procuré une arme et avait abattu un ou plusieurs SS, soldats de la Wehrmacht ou de la Feldgendarmerie ou unité de police de la SA, vu le nombre de familles juives en Europe, on aurait pu ainsi avoir des milliers de nazis en moins. Et, partant, hâté la fin de la guerre.

 

Le constat de Bettelheim est celui d’un chirurgien, lui dont la spécialité est la psychanalyse: si on est condamné à une mort certaine, pourquoi ne pas tuer un ou plusieurs ennemis au préalable? Il cite l’exemple de la révolte de l’un des Sonderkommandos des crématoires à Auschwitz en octobre 1944 {hommes chargés d’extraire les cadavres des chambres à gaz et de les brûler dans les crématoires), 853 membres de ce Kommando se révoltèrent et tuèrent une septantaine de SS. Tous les membres du Kommando moururent. Ils étaient le 13ème  et, tous les 6 mois, on renouvelait ce Kommando car ils en savaient trop et c’était dangereux pour les nazis.

 

Rappelons d’autres révoltes restées célèbres. Celle des jeunes hommes et femmes du ghetto de Varsovie qui se révoltèrent en avril 1943, unis dans une révolte, un mouvement global à double commandement militaire qui engloba les socialistes, les bundistes {mouvement socialiste des pays de l’Est}, les jeunes du Hashomer Hatsaïr {mouvement sioniste de gauche} et ceux du Betar {mouvement sioniste de droite inspiré par Jabotinsky et dont dérive l’actuelle droite israélienne, dont Menahem Begin fut la figure de proue moderne avec la fondation du Likoud}. Il y eut aussi une révolte au camp de la mort de Sobibor, près de 600 juifs et autres prisonniers {des Russes notamment} parvinrent à s’enfuir, seule une quarantaine survécut à la guerre. Mais ce que nombre de personnes ignore, c’est qu’il y eut dans les territoires de l’URSS et en Pologne en fait des centaines de révoltes, individuelles ou collectives dont l’histoire ne retint que les plus importantes en fait.

 

Je dois dire que, personnellement, je me suis souvent posé la question de savoir pourquoi n’y a-t-il jamais eu de révolte en masse des Juifs après l’énonciation des premières mesures discriminatoires à leur égard, des spoliations progressives des biens, des humiliations permanentes, et du premier pogrom lors de la Nuit de Cristal (novembre 1938)?

 

On sait aujourd’hui, que des jeunes Juifs de Palestine sillonnèrent l’Allemagne dès la seconde moitié des années 30 appelant les Juifs à quitter ce pays et à émigrer en Israël, indiquant à leurs interlocuteurs d’Allemagne qu’Hitler avait pour but d’annihiler les Juifs {c’était clair dès la parution de ‘Mein Kampf’}. Peu d’entre ces familles en Allemagne bien établies, embourgeoisées en dépit des humiliations et spoliations suivirent ces conseils judicieux. Et, nombre de ces pères de familles avaient combattu lors de la Première guerre mondiale et étaient récipiendaires de décorations militaires, ils avaient foi en la reconnaissance de ce qu’ils considéraient – à tort – comme leur patrie.

 

Toutefois, d’après des témoignages de survivants de l’Holocauste, on peut faire une différence entre les Juifs de l’Europe de l’Est qui, très vite, flairèrent les desseins odieux d’Hitler et des nazis, et ceux de pays tels l’Allemagne et, a priori, la France, la Belgique, les Pays-Bas, qui, pour la majorité, se berçaient encore de l’illusion que les dirigeants et soldats allemands étaient des hommes ordinaires et sensés. Philip Bialowitz, survivant du camp de Sobibor alors qu’il avait moins de 15 ans quand il y arriva écrivit que les Juifs issus de pays de l’Est se lamentaient – car ils savaient très bien qu’ils allaient être gazés dès leur arrivée au camp - et tentaient parfois de s’échapper ou de se révolter quand ils arrivaient en train à Sobibor, alors que les Juifs hollandais remercièrent et applaudirent les SS qui leur avaient tenu un discours indiquant qu’ils allaient prendre une douche, puis seraient astreints à des travaux légers {il y eut des Juifs hollandais qui par un hasard malencontreux arrivèrent à Sobibor}.

 

Personnellement, je pense que quand on a charge d’une famille comme le père Frank, en dehors des habitudes de la vie telle qu’on l’a toujours connue et qu’on aurait du mal à quitter, il y a ce poids moral, social et humain, de veiller à maintenir l’homogénéité familiale, le noyau familial, de là cette «passivité» que fustigeaient Bettelheim et Arendt, des intellectuels qui n’ont jamais connu– au fond, ni Bettelheim, qui ne fit que quelques mois de KZ et qui émigra avant le déluge -, cette lente descente aux enfers que concoctèrent les nazis. Parce que le génie machiavélique d’Hitler et des nazis, ce fut qu’ils mirent en œuvre des mesures graduelles de spoliation des Juifs et de déshumanisation de leur essence d’être humain. Et, quand, brusquement, les Einsatzgruppen firent irruption dans les territoires de l’URSS récemment conquis {pays baltes, Biélorussie, Ukraine}, cernèrent les Juifs, leur intimant de se grouper en rangs et de marcher vers une direction qu’ils leurs indiquèrent, afin de les liquider par balles devant des fosses communes, quels pères de famille, quels frères, auraient risqué la mort de leurs proches, mères, grands-mères, frères et sœurs cadets, en se révoltant?

 

Ceux qui se révoltèrent à Varsovie, à Sobibor, ceux qui quittèrent les ghettos de Vilnius, Riga, Minsk, Varsovie, etc. – au péril de leur vie – et allèrent combattre dans des unités de partisans russes, mixtes {polonaises/Juifs ou biélorusses/Juifs, à condition que celles-ci acceptent les Juifs, ce qui n’était pas toujours acquis} étaient jeunes et n’avaient en général comme attaches sentimentales que leurs parents et frères et sœurs. Combien de ces jeunes ne regrettèrent-ils pas d’avoir abandonné leurs parents à un sort qu’ils connaissaient parfaitement en se rendant dans les forêts pour se battre contre les nazis? Dans le livre de souvenir de cette époque qu’écrivit Rachel Margolis {ghetto de Vilnius en Lituanie}, elle relata combien cette décision de quitter ses parent pour aller rejoindre les partisans ‘en forêt’ lui pesa.

 

Mathématiquement, si les 11 millions de Juifs européens avaient par famille tué 2 ou 3 Allemands, la guerre aurait été rapidement terminée. Hélas, la vie n’est pas de la mathématique. Il y a des contingences humaines, familiales, sociales, des schémas psychologiques tels, qu’abandonner une famille est un acte que peu de pères de familles, de fils, ont osé. Ils avaient le sens de la responsabilité et pour eux ce sens – de voir - de la responsabilité impliquait qu’ils resteraient avec leur famille t partageraient son destin, quel qu’il fût.

 

Une des scènes du film de Spielberg ‘La Liste de Schindler’ que je trouve tout bonnement insoutenable – et je n’ai pas à ce jour osé revoir le film, et il n’y a que peu de temps que je puis écouter la musique sans pleurer parce je la joue – c’est celle de cette famille du ghetto de Kraków {Cracovie} à table pour le petit déjeuner et qui, soudain, entend des bruits de bottes cloutées approchant dans la rue. Ils sont terrorisés mais ne peuvent ni fuir ni se cacher. Ils savent que cette rafle c’est la mort certaine, mais ils n’ont aucun moyen d’y échapper.

 

Qu’auraient fait Bettelheim et Arendt à leur place en temps réel?

18:41 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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