05/11/2016

TRUMP ET LES MONSTRES DU PASSÉ

TRUMP ET LES MONSTRES DU PASSÉ

Pour un intellectuel européen comme moi qui suis l’histoire des États-Unis depuis plus d’un demi-siècle, quand j’écoute et que je vois Trump lors de débats et de meetings électoraux et que j’entends certaines des déclarations ou interviews de ses supporters, certaines images prégnantes me sautent à l’esprit.

Il y a tout d’abord ce documentaire sur la musique noire {américaine} où l’on voyait et entendait Billie Holiday chanter le sublime ‘Strange Fruit’ avec en juxtaposition par moments des images atroces de lynchages de Noirs il y a presque un siècle. Avec des grands prêtres du Klan officiant et excitant la population blanche. Quand j’entends Trump dire des Mexicains « que ce sont tous des violeurs et voleurs » ou dire des Musulmans « que ce sont des terroristes et qu’il faut leur interdire l’entrée du pays », je pense à ces gens du Klu Klux Klan qui appelaient à la haine raciale à haute voix. En Europe, de telles déclarations de quelqu’un qui n’est pas protégé par l’immunité parlementaire verraient d’office un renvoi devant une juridiction pénale (cf. le cas Wilders actuellement aux Pays-Bas ou certaines condamnations du père Le Pen).

La seconde image, c’est le film Délivrance de John Boorman, montrant quelques amis de classe moyenne en voyage d’agrément en kayak en Géorgie se faisant harceler et attaquer par des Blancs arriérés qu’on qualifierait de white trash.

Je pense souvent aux Blancs xénophobes, n’ayant jamais quitté leur bled ou leur pays, ignorants de ce qui se passe dans le monde, et qui boivent les paroles du candidat Trump comme si c’était là le nouvel évangile. Qui croient dur comme fer à n’importe quelle imbécillité, crétinerie ou mensonge éhonté qu’il dit, répète, ressasse, jusqu’à ce que une bonne partie de ces crétins {au sens médical du terme} qui sont incapables de différencier le vrai du faux – mais qui correspondent mentalement à ce que De Gaulle avait qualifié de chienlit – répètent le message, le vocifèrent et se mettent dès lors à haïr les Démocrates, la nasty woman et criminelle qu’est Hillary Clinton, les Mexicains, les Musulmans et tous ceux que vilipende Trump.

Avant c’étaient les Noirs leurs adversaires naturels à ces poor whites, maintenant ce n’est plus tout à fait correct de les haïr les Afro-américains – mais cela reste correct de les descendre lors de contrôles policiers, autre forme de lynchage moderne -, donc on passe à d’autres Untermenschen, les chicanos et les Ay-rabs {prononcés é – rabz}. Ces étrangers qui sapent les fondements de l’Amérique et qui font perdre leurs emplois à tant d’honnêtes citoyens (blancs).

En novembre 2013, lors de mon séjour de deux semaines à New York et de mes nombreuses conversations avec des gens qui tous avaient fait des études supérieures mais avaient par contre connu les affres du nazisme et du communisme, j’ai entendu un nombre incalculable d’affabulations du genre comme les relayait la chaîne Fox News: qu’Obama n’était pas américain, que c’était un Musulman, qu’il n’avait pas fait l’université puisque personne parmi ses soi-disant condisciples à l’époque se souvenait de lui. Aberrations provenant de personnes bien éduquées, ressortissant à la classe moyenne, cosmopolites, well-read et intelligentes.

Que dire si on se trouve au niveau de ces pauvres Blancs qui ont perdu leur job à l’usine à cause de la mondialisation à cause de la Chine et la faute des accords commerciaux d’Obama, et qui végètent grâce à de petits emplois (cuistot, plonge, mécanicien, ouvrier agricole, homme à tout faire, vendeur de voitures de 2de main ou de ferraille). Leur univers mental tourne autour du lieu qui les a vus naître, dans lequel ils vivent encore avec épouse et marmaille, ils croient encore que c’est Dieu qui a créé le monde en 6 jours et s’est reposé le 7ème. Ils sont contre l’avortement, contre l’émancipation des femmes, contre le mariage gay, contre les lois que leur impose Washington. S’ils en avaient l’occasion – car une partie de l’électorat blanc de Trump déteste l’état fédéral que représente le pouvoir de Washington sur leur vie -, ils repartiraient se battre contre Washington sous la bannière des Rebels, se battre contre ces fichus Yankees. Ces fichus Yankees qui leur on imposé la fin de l’esclavage et la déségrégation raciale, ces fichus Yankees qui, à cause de lois iniques comme Obamacare {soins de santé élémentaire pour les personnes sans couverture médicale}, à cause de l’aide financière que les organisations de welfare donnent aux Noirs {chèques de welfare}, à cause des familles nombreuses qu’ont les Noirs, du nombre de Noires filles-mères, à cause des facilités qu’ont les Chinois, Japonais et autres fichus Asiatiques à racheter des industries du fleuron américain, et, finalement, leur ont fichu un sacré blues, à eux qui n’aiment pas cette musique étrangère et n’aiment que le country ou le hillbilly. Renversement de situation puisque voilà qu’eux, les Blancs, les pionniers et défricheurs, de ce pays le plus grand et le plus beau au monde, sont devenus pauvres et nécessiteux dans leur propre pays qu’ils ont construit à la sueur de leurs bras.

Voter Trump c’est, au fond, pareil à être spectateur à un lynchage de Noir soupçonné à tort ou à raison d’avoir regardé une Blanche un peu trop longtemps ou de trop près; c’est un peu semblable à assister à la répression par des tirs à balles réelles d’une manifestation de Noirs dans une township {par ex. à Sharpeville en ’64 ou Soweto en ‘76} du temps de l’apartheid en Afrique du Sud; c’est un peu pareil à assister à la noyade de Nord-africains dans la Seine un soir de violence après une bastonnade lors de la guerre d’Algérie et de la montée de l’OAS. Voter Trump c’est faire obstacle aux gens qui n’ont pas la couleur locale originelle {dans l’esprit des blancs du moins} des états du Bible Belt, c’est restaurer la fierté, la dignité à des Blancs qui l’avaient perdue en 1861 ou en 1964 quand les Noirs atteignirent un niveau de liberté puis électoral, égal aux Blancs. Voter Trump c’est dire non à Washington qui se mêle des affaires des états fédérés, leur impose des impôts et des obligations, tout cela pour en faire profiter des fainéants, des profiteurs, des assistés et des étrangers. Car l’Amérique qui vote Trump c’est l’Amérique des gens qui travaillent ou à qui les chicanos ou les Chinois ont volé leur emploi, des gens qui ont fait de ce pays le grand pays qu’il a été. Voter Trump c’est dire non aux étrangers, c’est remettre les pionniers du Mayflower au centre du pouvoir fédéral et, si ce rêve de revanchards de la guerre civile se réalise finalement, ce sera là le moment idéal pour stopper toute aide financière à ces couches sociales qui n’ont jamais fait quoi que ce soit sur le plan professionnel, qui ne sont capables que de tendre la main et recevoir ce qu’ils estiment être leur dû.

Si Trump n’est pas du Klan, on sait que nombre d’adhérents de cette organisation fasciste, raciste et jadis meurtrière, le portent dans leur cœur. Il dit les choses comme elles sont. Sans employer de grands mots que personne ne comprendrait {Trump ne les connaîtrait d’ailleurs pas}. Trump, le vulgaire, le misogyne, le raciste Trump, tout ce qui sort de ses lèvres est béni. Ses insultes individuelles ou collectives, ses mots d’humour ( ?), ses reparties, ses attaques, ses coups bas, tout cela sortant de ses lèvres personnifie ce que ces Blancs n’ont jamais eu l’occasion de dire. Quand Trump crache sa haine des étrangers, les petits Blancs s’y retrouvent, c’est leur haine qui est crachée contre Washington, les Yankees, les élites de la côte Est. Quand Trump se moque publiquement d’une femme ou d’un journaliste handicapé, ou accuse une candidate à la présidence de son propre parti d’être moche, on entend là le genre de rires goguenards qu’on entendrait lors d’un barbecue où couleraient bière, bêtise et grosses panses chez les hommes, minauderies, bravades et bêtise chez les dames, sur fond d’airs country ou hillbilly.

Et, cerise sur le gâteau. Tous ces gens sans emploi, tous ces gens dans de petits emplois, tous ces petits commerçants, tpous ces ouvriers qui ont encore un job, tous ces gun toters (trimballeurs d’armes), tous ces racistes et petits esprits, tous sans exception admirent le milliardaire Trump, celui qui a eu des centaines de procès à ses guêtres comme patron, celui qui a légalement fait faillite pour profiter d’un système qu’il dénigre, celui dont on sait via certaine interview qu’il est misogyne mais ne dédaigne pas th personal touch.

Celui qui a tout fait pour ne pas aller combattre au Vietnam {comme Bush Jr. d’ailleurs}, même cela pour ces pauvres blancs qui allèrent au Vietnam parce qu’ils n’avaient pas eu de sursis pour études puisqu’ils ne faisaient pas d’études ou travaillaient déjà, ils le lui pardonnent. Ils l’envient, ils envient sa rutilance de nouveau riche, son avion privé, ses buildings dont la Trump Tower à la 5ème avenue à New York dont l’entrée est en marbre d’Italie. La Trump Tower devenue un lieu de pèlerinage avec selfies à la clé pour les touristes admirateurs de cet homme puissant par l’argent donc puissant tout court, parce que dans le pays du rêve américain, le rêve c’est en premier lieu de devenir millionnaire voire milliardaire. Pas Prix Nobel de médecine ou Pulitzer de littérature.

Moi qui ai aimé les États-Unis pour l’immense talent de ses écrivains modernes, son théâtre, le jazz, les compositeurs contemporains, je suis dégoûté à présent de voir finalement le vrai visage de l’Amérique révélé via Trump et ceux qui l’idolâtrent. Ce visage est celui d’arrière-arrière-petits-enfants de lyncheurs et spectateurs de lynchage, celui d’arrière-petits-enfants blancs qui ont incendié la maison et tué le père de Malcolm X alors qu’il était gamin, celui des petits esprits qui n’ont pas supporté en leur sein un Noir homosexuel et critique social tel James Baldwin, celui de Blancs qui ont assassiné 4 fillettes noires dans une église le 15 septembre 1963 en Alabama {fait qui inspira le morceau « Alabama » à John Coltrane}, celui des Blancs qui au fond n’ont jamais accepté l’accession au pouvoir d’Obama. Par pur racisme.

Ce n’est pas l’Amérique que j’ai aimée et que je continue à aimer via sa littérature et ses musiques ou la richesse de ses musées. Cette Amérique-ci, cette « Let’s Make America Great Again » est digne de l’Afrique Sud du temps de l’apartheid, du Congo du temps du colonialisme belge, des colonies françaises et britannique jusqu’aux années 60, un pays qui reposerait sur la suprématie d’une race et le rejet de tout ce qui est étranger, intellectuel, dissident.

J’espère de tout cœur que nous n’en arriverons pas à « In Trump We Trust » car alors – et cela s’est vu dans d’autres pays de l’Union européenne, ramener les pendules un siècle en arrière – ce serait la victoire de la vulgarité, du simplisme et de la haine bien plus que du populisme.

20:39 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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