28/08/2016

UNE AUTRE ESPÊCE DE COMING OUT

UNE AUTRE ESPÈCE DE COMING OUT

 

En octobre 2008 je fis une autre espèce de coming out lors de ma participation à un talk show de société de la R.T.B.F. animé par Corinne Boulangier avec pour thème "Je ne veux pas d’enfant" et dont l’invitée d’honneur était Corinne Maier dont le livre "No Kid" {Éditions Michalon 2007} avait fait un certain buzz à l’époque puisqu’elle y décrivait avec beaucoup d’humour et de talent pourquoi elle n’avait jamais voulu d’enfant et la manière dont elle se comporta avec les deux qu’elle eus.

 

Pour la première fois tant pour le cercle intime des amis et copains que pour le grand public, j’y témoignai et avouai que j’avais été élevé dans une famille dont le père était violent. Précisant que si je n’avais jamais été frappé ou battu – à l’exception d’une tentative d’étranglement de sa part alors que j’étais déjà adolescent, vers les 16/17 ans -, ma mère avait elle subi coups et engueulades tout au long de mon enfance et adolescence. Mon tout premier souvenir d’ailleurs alors que j’avais 4 ou 5 ans c’était de ma mère sur ma gauche, mon père à ma droite tenant une chaise qu’il voulait fracasser sur la tête de ma mère et moi au milieu pleurant, hurlant, m’interposant. Inutile de préciser – mais je le dis lors de l’émission -, que je n’ai jamais été enfant, je n’ai jamais connu l’insouciance, la naïveté ni les enthousiasmes magiques de l’enfance. Mon univers psychologique, celui dans lequel je fus élevé et grandis cahin-caha, celui au travers duquel je me forgeai mes propres critères et valeurs sociétaux, celui qui contribua à mon développement psychologique, fut un univers de terreur. Oh pas journalière, loin de là ! Mon père pétait les plombs et frappait ma mère, souvent après une discussion qui tournait en dispute et où ma mère haussait le ton tandis que mon père restait silencieux. Puis il tapait ma mère. À la tête uniquement. Toujours à la tête. Ensuite, elle hurlait, pleurait, et cela s’arrêtait aussi rapidement que cela avait commencé. Restaient la mère meurtrie et l’enfant chialant de plus belle.

 

Le fait que mon père eût frappé ma mère et que j’en fus témoin dès ma prime enfance et que cela pouvait arriver à nouveau d’un moment à l’autre sans qu’on sût jamais pourquoi ni quand, nous plongeait dans un univers de terreur permanente. Et, s’il avait toujours cessé de frapper ma mère avant que l’irréparable ne se produisît (la tuer), qui nous assurait à ma mère et moi-même qu’un jour il ne perdrait pas les pédales définitivement et qu’il ne nous tuerait pas tous les deux ? Déjà à quinze ans, j’avais eu le fils de voisins, élève à l’athénée comme moi, qui, un jour, me voyant dans la rue rentrant chez moi, avait écumé de rage et s’était lancé à ma poursuite pour me frapper. Attrapé, il avait été envoyé à l’asile ; à sa décharge, c’était lui qui avait trouvé son propre père pendu à la maison, un suicide, ce qui sans doute l’avait fait dérailler.

 

Du temps de mes études primaires puis secondaires ensuite supérieures de cycle court, je n’ai jamais dit mot à quiconque, ami ou amie, copain ou copine voire condisciple, de ce qui constituait mon environnement parental habituel; et, fort heureusement, j’eus la chance de ne pas vivre en vase clos, mais de développer quelques solides amitiés sincères et durables, surtout après mes 15 ans {coucou Danny, Sylvianne, Jean-Jacques, Marianne, Christiane}.

 

Je développai ainsi une résilience naturelle entre 1950 et 1965 bien avant que les théoriciens de ce concept de protection et de rebond, dont Boris Cyrulnik {cf. « Un merveilleux malheur », éd. Odile Jacob, 1999}, en eussent parlé ou eussent employé de l’encre pour le définir. Cyrulnik, d’ailleurs, écrit dans son introduction que « La rêverie est tellement belle quand le réel est désolé » et « Enfin l’humour, d’un seul trait, métamorphose une situation, transforme une pesante tragédie en légère euphorie » {pages 10 et 11 de l »’édition Poche de 2002}. Quelle bêtise ! Quand un homme bien bâti et musclé tape sur la mère d’un enfant, en sa présence, on ne rêve pas, on ne fait pas de l’humour. On est ankylosé par l’effroi et la peur que cela dégénère au point que le père tue la mère puis l’enfant, c’est-à-dire moi. Le cerveau à ces moments intenses de terreur absolue, ne fonctionne plus, il est en mode préhistorique, comme celui d’une proie hypnotisée par un prédateur et qui est incapable de s’enfuir. Cyrulnik écrit également dans l’introduction "Au moment de la blessure, l’enfant abattu rêvait : « Un jour je m’en sortirai…un jour je me vengerai…je leur montrerai… »" {ouvrage cité, préface page 8}. Sait-il de quoi il parle? Un enfant confronté à la terreur ne pense pas au lendemain, il ne pense qu’à l’instant présent, à survivre au moment dramatique. Tout comme les prisonniers dans un univers concentrationnaire ne pensaient qu’au moment même, cela c’est la base de la survie et de la résilience, Monsieur Cyrulnik. Être attentif à l’environnement, aux mouvements, aux expressions faciales et des yeux, surveiller les mains, penser à des possibilités de fuite, à des objets pour se protéger, se défendre…

 

C’est pourquoi, je suis fier d’en être sorti tout seul de ce marasme familial de mon enfance gâchée et pourrie, sans le recours aux psy, sans leurs conseils ex-cathedra, parlant de choses dont ils n’ont en fait aucune conception réelle, aucune manière de saisir ce qu’est la terreur permanente de la mort, de vivre en permanence dans la crainte que le père, au retour du travail, au retour d’avoir été voir ses propres parents dans son village natal, au retour du café {rare, mon père n’était pas alcoolo}, nous eût trucidés, avec ou sans raison.

 

Si ma participation à cette émission en 2008 ne fut pas à vrai dire une catharsis pour moi {j’avais eu de la peine lors de son décès en 1998}, par contre, dans la famille de mon père, elle provoqua l’effroi, l’incrédulité et les reproches. Certains de mes cousins, certaines de mes tantes, me reprochèrent d’avoir menti, d’avoir affabulé. Sans doute pour me faire bien voir et briller sur un plateau de télévision. Sans s’imaginer, les pauvres, que si j’avais inventé le tout, j’en aurais remis des couches et me serais posé comme victime principale des sévices paternels, pour m’arroger le beau rôle et la gloire ! Non, si j’en ai parlé, c’est pour expliquer pourquoi je n’avais jamais voulu d’enfant et n’en avais jamais eu. À cause de cette enfance pourrie, de cette enfance qui n’en fut pas une, à cause de ce gosse qui dès l’âge de 5 ans devint adulte et cessa d’être un enfant ; ce gosse qui dès cet âge-là, observa son père, guettant l’instant où il pétrait les plombs à nouveau ; ce gosse qui ne supportait pas d’avoir son père derrière lui et qui, quand il mangeait un plat où un couteau n’était pas nécessaire {j’eus très tôt horreur de la viande}, en conservait un à portée de main car on ne savait jamais…

 

Pourtant, avec le temps et la réflexion, finalement, j’avais pardonné à mon père. Je m’étais dit qu’il était un faible, un incompris et un rejeté, un homme psychologiquement émasculé. Et que, quand il déconnait et frappait ma mère, c’était souvent parce qu’elle l’avait contredit et ramoindri, le blessant dans sa dignité de mâle, l’émasculant psychologiquement. Parce que, une des choses qui contribua à mon développement mental fut le fait qu’à l’âge de 15 ans, je lus le bouquin de psychologie de Pierre Daco "Les Merveilleuses Victoires de la Psychologie Moderne" {Marabout}. Ce bouquin, d’une certaine façon, me sauva la vie car il me permit de comprendre ce qui était normal et ce qui était anormal. Les autres instruments de ma survie – de ma résilience comme on dirait – furent mon immersion passionnée dans les univers de la littérature et de la musique, le jazz au début, puis mon propre apprentissage de l’écriture et de la musique.

 

Est-ce que je regrette mon enfance gâchée ? À quoi cela servirait ? Tout n’y fut pas noir tous les jours {cf. la photo en exergue}. Mon père me comblait de cadeaux, allait promener avec moi. Et, en contrepartie, à partir de mes 16 ans, il me dit que si je ratais une seule fois mes études, j’irais travailler {comme ouvrier s’entend, lui-même ayant été ouvrier}. L’aurait-il fait ? Sans doute que non, car avec la forte tête et personnalité qu’était ma mère, elle lui aurait tenu tête et aurait imposé que je poursuive mes études, surtout que j’y brillais sans trop d’efforts, surtout en langues et en français. Et lui l’aurait sans doute frappée et quelques jours plus tard, elle aurait remis cela sur la table…

 

À l’émission, on me demanda – une question standard pour les enfants issus de familles torturées -, « si mon refus d’avoir des enfants n’était pas lié à ma peur que je les aurais frappés ? «  J’éclatai de rire face à cette bêtise et montrai ma dentition ce qui est rare chez moi. Je leur dit nettement et sans aucune ambiguïté que si j’avais eu des enfants, j’aurais été en perpétuelle anxiété qu’il leur arrivât quelque chose. Car, ce que j’ai gardé de cette enfance torturée, c’est un sentiment d’angoisse diffuse, qui ne m’empêche ni de vivre normalement ni d’être créatif dans mes activités artistiques ni de vivre en couple d’une manière normale, sauf qu’il y a au fond de mon être une angoisse existentielle, un pessimisme notoire, des sentiments presque innés qu’un intérêt précoce pour la Shoah {j’avais 17 ans en octobre 1962 quand je vis mon premier film relatif aux atrocités nazies à l’encontre des Juifs dans "Le Temps du Ghetto » de Frédéric Rossif} n’ont fait qu’amplifier.

 

Autre chose que je n’ai jamais confiée : je ne me suis jamais posé la question "pourquoi moi, pourquoi ma mère et moi ?". C’était arrivé à moi, à nous, voilà. C’était là une réalité incontournable et se lamenter n’y aurait rien changé. Pourquoi en vouloir à toute la société pour cette soi-disant injustice ? Il n’y eut aucune injustice à notre égard. Il y eut là durant une quinzaine d’années pour moi, plus pour ma mère, un concours de circonstances unique quoique malheureux. Et, comme disait Tolstoï, « seules les familles malheureuses ont une histoire ».

 

Peut-être devrais-je l’écrire car si elle fut unique et malheureuse, elle me forgea tel que je suis maintenant, résilient et sans l’aide de personne.

20:01 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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