24/05/2016

Le hasard fait parfois bien les choses

LE HASARD FAIT PARFOIS BIEN LES CHOSES

 

Je n’ai jamais spécialement fait attention à l’influence que le hasard pouvait exercer sur mon existence. Toutefois, avec le recul, je me dis que pour certains choses le hasard est intervenu à temps et m’a orienté – bien malgré moi – vers des domaines qui auraient peut-être échappé à ma compréhension intellectuelle si ces occurrences tout à fait incidentales n’étaient intervenues à temps et à heure pour façonner mon destin dans un sens que je n’aurais sans doute jamais emprunté si j’avais eu un choix tout à fait libre en la matière.

 

1962 fut ainsi une année cruciale dans mon existence pour trois raisons qui forgèrent et fondèrent certains des piliers essentiels de mon devenir mais aussi de mon essor intellectuel et artistique. En premier lieu, durant l’été, l’écoute – fortuite – sur un bête transistor de My Favorite Things, ce morceau de jazz interprété par le quartette de John Coltrane qui fut pour moi un tel coup de foudre musical tel qu’il a laissé des traces pérennes jusqu’à ce jour. Au point de me pousser à entreprendre une biographie musicale de son œuvre et de recenser près de 170/180 de ses disques. En automne de cette année ‘62, et tout à fait par hasard, je vis deux films qui me déterminèrent dans mes choix historiques et artistiques ultérieurs. En premier lieu Harakiri, une histoire de rōnins {samouraïs sans maîtres} située dans cette période troublée lors de la prise de pouvoir par le Shōgun Ieyasu Tokugawa après la célèbre bataille de Sekigahara en 1600, une période de consolidation des clans autour de ce nouvel homme fort et de disparition de toute une autre série de clans et une perte d’emploi pour des centaines de milliers de samouraïs. Ce film, dur et aux implacables et sauvages images de harakiri comme de combats entre guerriers nippons, eut une influence prépondérante puisque j’en gardai un intérêt durable pour le Japon, sa culture (littérature, peinture et musique) tout autant que pour cette langue que je ne parvins jamais à maîtriser, hélas. Et, en octobre de la même année je vis le fabuleux documentaire Le Temps du Ghetto, de Frédéric Rossif, un documentaire dur décrivant par des images bouleversantes, dont certaines me sont à jamais restées gravées en tête, ce que fut le ghetto de Varsovie et la lente asphyxie, famine, disparition, d’une population juive de près d’un demi-million de personnes. Moi qui n’avais à cette époque aucun condisciple juif connu à l’école, qui n’avais pour toute connaissance du fait juif que d’avoir habité durant deux années à côté de voisins dont le fils aîné avait été raflé et envoyé à Auschwitz pour y mourir, voilà que je me trouvai tout à coup immergé au beau milieu de l’Holocauste par le biais d’images filmées, d’interviews et de photos statiques. Et, cette immersion se poursuit encore toujours à l’heure actuelle.

 

Trois ans plus tard, autre hasard. Alors que j’ai terminé mes études et que j’attends de trouver un emploi, à l’aise car on est en période de haute conjoncture économique, le chômage étant une denrée rare et ses praticiens, des extraterrestres, des losers, je place une annonce dans Le Soir et quelqu’un à la voix rauque me téléphone. Je m’y rends. On discute, le fait que j’ai appris l’allemand, impressionne mon interlocuteur, qui m’engage. Plus tard, le naïf que je suis découvrira que mes patrons sont juifs, d’origine de Pologne, rescapés de l’Holocauste {mon patron principal y perdit tous les membres de sa famille sans exception}. Ils sont tous multilingues et grâce à eux, je découvre les charmes des langues slaves, le serbo-croate en premier lieu dont je serai rapidement capable de déchiffrer des télex et de répondre au téléphone, ensuite le russe, la mère de toutes les langues slaves. Et, par ce biais, outre l’Holocauste et les pays de l’Est, je découvre Israël, son histoire, un pays que je visiterai en mai 1973, y apprenant déjà à l’époque à surveiller les gens, les colis ou bagages suspects.

 

Plus tard, j’eus la chance de rencontrer Benoît Quersin et de participer à une émission de radio sur John Coltrane (dans les années soixante), je rencontrai aussi deux des membres fondateurs d’Univers Zéro – Guy Segers et Roger Trigaux - avec qui je jouai un certain temps, tout comme Marc Moulin qui m’offrit la possibilité de jouer un solo de flûte sur antenne en direct (en février 1979).

 

En 2009, ayant écrit à l’auteur d’un livre de témoignages de la Shoah en Lettonie {un livre que j’avais lu en version russe} – David Silberman -, qui me demanda si je ne pouvais essayer de trouver un éditeur pour lui en France, par un concours de circonstances heureux mais découlant de mon contact initial avec l’auteur, je passai finalement une semaine de rêve avec lui et son épouse à Paris en juillet 2010 et nous rencontrâmes le chasseur de nazi Serge Klarsfeld et sa sœur Georgette {leur père Arno fut envoyé à Auschwitz et y fut tué}. Et, plus tard, toujours dans cette mouvance de l’Holocauste dans les pays baltes, je rencontrai un autre homme remarquable qui avait déjà publié nombre d’articles de moi en anglais sur ce sujet, Dovid Katz, un spécialiste du yiddish, d’une érudition incroyable {spécialiste aussi de la Kabbala}, une des grandes personnalités que j’eus le privilège de croiser dans ma vie. Et, en 2013, je fus invité tous frais payés durant quinze jours à New York ({Flushing en fait} chez cet auteur de témoignages sur la Shoah, David Silberman, pour y faire un discours dans une synagoge le jour de la commémoration des victimes juives du nazisme en Lettonie, devant l’Association des Survivants Juifs de Lettonie, afin d’expliquer comment moi, un goy, j’en étais arrivé à m’intéresser à ce problème et à écrire nombre d’articles à ce sujet.

 

Ce sont là quelques-unes des occurrences incidentales dans ma vie, mais je sais que si elles n’étaient pas apparues à ces moments précis, j’en aurais été appauvri à jamais et surtout desq points de vue historique, culturel et humain.

20:03 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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