11/05/2016

PORTRAITS HUMAINS EN TROIS VIGNETTES

PORTRAITS HUMAINS EN TROIS VIGNETTES

 

Nous étions à la Panne récemment, l’occasion parfois d’observer les gens.

 

Première vignette: une famille vient s’installer à une table de terrasse dans notre champ de vision. D’un premier coup d’œil, jugeant les attitudes, les vêtements, cela paraît être une famille du quart monde belge. Pour le mari et deux des enfants, cela passe encore du point de vue physique. Mais l’épouse, encore jeune est monstrueuse, difforme, de la forme d’une poire anormale dont la largeur commence tout juste au-dessous du cou. Il y a partout des boursoufflures au point qu’on ne sait même pas où se situe sa poitrine. L’un des garçons n’est pas béni des dieux non plus, visage laid taillé à grands traits bruts, du sous van Gogh ou sous Schiele dans leurs plus mauvaises périodes. On pense à la famille Strobbe qu’on vient de voir dans le film La Merditude des Choses. Et, comme, ils restent en point de mire, nous les observons.

 

Le père a commandé également un petit quelque chose à grignoter, sans doute une portion de fromage. Le plus petit enfant prend quelques morceaux et puis, miracle, il glisse le petit pot vers l’un de ses frères, tout gentiment. À un moment, l’enfant à droite du père l’embrasse sur la joue puis le regarde. Et j’ai rarement vu un tel regard d’amour filial chez un enfant. Des yeux d’une luminosité rare. Qui me rappela les yeux de ma mère, presque grabataire, quand j’allais lui dire au revoir pour la nuit.

 

Quand la famille part, surprise ! Le garçon qui a embrassé le père est une fille. Elle a une jupe qui jure avec ce qu’elle porte au-dessus. Elle a une démarche disgracieuse, peu féminine

 

Mais l’impression que je conserverai de cette famille, ce sera celle d’enfants bien éduqués et d’une famille merveilleusement unie. Comme quoi, une certaine forme de bonheur n’est pas tributaire des looks, de l’argent ou de l’appartenance à une classe huppée.

 

Deuxième vignette: nous sommes au restaurant un soir et à un moment, je change de place pour un problème de dos, je me mets donc le dos contre la banquette. J’aperçois, encore une fois dans mon champ de mire et sur la droite un enfant, de 6-7 ans. Le crâne totalement chauve. Inutile de faire un dessin. Nous savons tous ce que cela signifie. J’ai toujours eu des problèmes pour supporter de telles vues sans éprouver un profond sentiment de pitié et de désarroi face à de tels coups du sort. Il y a des gens, notamment sur Facebook, qui clament que nous naissons tous sous la même étoile et qu’il ne tient qu’à nous de faire ce qu’il faut pour en sortir gagnant, etc. Je sais depuis longtemps que nous naissons inégaux à cause de notre ADN, de notre talent ou manque de talent dans certains domaines, de nos dispositions mentales, physiques, génétiques. Je suis toujours atterré par l’incroyable injustice qui touche de plein fouet certains enfants (les prématurés, les cancers ou leucémies d’enfants, ou par exemple ceux frappés de cette nouvelle plaie, Zika).

 

À un certain moment, l’enfant se réfugie dans les bras de son père, le dos contre le corps de son père, le visage dans ma direction. Le père le serre, lui transmet tout ce qu’il peut comme soutien, amour. Le regard de l’enfant est heureux, serein. Et j’ai rarement vu un si beau regard, heureux, comblé, apaisé, presque serein. Et difficile à supporter pour moi qui sais quel destin cruel risque de toucher cet enfant à l’avenir.

 

Troisième vignette: nous parlons avec une nouvelle copropriétaire de l’immeuble où nous avons un studio. Elle nous avoue à un certain temps qu’elle aimait l’opéra et y allait souvent. Mais qu’elle n’écoute plus de musique du tout depuis le suicide de son enfant de 22 ans il y a deux ans et demi. Son seul enfant. Et ce qui se dégage de cette dame, c’est une incommensurable mélancolie, un spleen qui risque de perdurer.

 

 

Le monde est ainsi fait. Fondé sur la discrimination dès la naissance et celles qui s’accentuent pour certains par la suite. Ma grand-mère maternelle n’a jamais été chez un dentiste de sa vie. Mon ex-beau-père n’a jamais subi d’opération de sa vie. Des enfants en bas âge sont frappés de plein fouet par des maladies débilitantes nécessitant des traitements lourds, ceux qui naissent prématurés sont susceptibles d’avoir de lourds handicaps par la suite. Je trouve parfois intolérables – c’est-à-dire injustes pour moi qui suis en bon état mental et physique - ces hurlements ou geignements à peine articulés de prématurés ou de ces enfants frappés du Zika.

 

Naissons-nous tous sous la même étoile ? Image d’Épinal pour personnes baba cool ayant peu conscience de ce qu’est en réalité notre monde cruel. Image lénifiante aussi de ceux qui, égoïstes, ne pensent qu’à leur petit bonheur personnel et n’ont pas le courage d’ouvrir les fenêtres du monde et de voir ce qui se passe hors de chez eux.

19:59 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.