27/09/2015

LOST IN TRANSLATION - l'un de mes films cultes

Parmi mes films cultes, il y a ‘LOST IN TRANSLATION’.  Film culte pour moi signifie que ce n’est pas là nécessairement l’un des incontournables du cinéma mondial, mais un film qui me procure un immense plaisir, renouvelé lors de chaque nouvelle vision.

 

Réalisé et filmé par Sofia Coppola, la fille du réalisateur de l’un des classiques du film sur la guerre du Vietnam (‘Apocalypse Now’), ce long métrage met en scène Bill Murray, personnifiant un acteur américain connu venu au Japon pour y tourner une publicité pour un whisky japonais, et Scarlett Johansson, jeune mariée qui s’ennuie dans cette mégalopole de 30 millions d’âmes qu’est Tōkyō.

 

Ils se rencontrent par hasard et à plusieurs reprises au bar de l’hôtel et souvent en pleine nuit à cause de l’insomnie qui les touche tous les deux. Lui déjà sur la pente de la vieillesse mais avec de beaux restes que constituent essentiellement son charisme et son humour, elle jeune, belle, faussement naïve, sexy mais sans l’afficher ou en faire un usage immodéré.

 

C’est inévitable qu’outre une amitié les liant bien vite, un amour du moins platonique naîtra entre eux.  La protagoniste qu’interprète Scharlett se sentant délaissée par son mari, quant au personnage de Bill, il se débat aussi dans des troubles conjugaux, les conversations longue distance et à horaires décalés avec son épouse (souvent en pleine nuit pour lui ou tôt le matin) contribuant surtout à augmenter les difficultés réelles ou imaginées plutôt qu’à les dissiper.

 

Cette trame serait banale s’il n’y avait dans ce film, et c’est là ce qui le rend intéressant pour moi, tout ce qui a trait au fossé culturel séparant Japonais et étrangers (Blancs) en visite dans ce pays merveilleux et énigmatique.  Un pays où seuls 19 % du sol est habitable et cultivable, une bonne partie étant par ailleurs prise par les mégalopoles bétonnées.

 

Choc culturel, oui.  Je me souviens: lors de notre deuxième voyage au Japon, alors que j’attendais hors de l’aéroport que mon épouse revienne des toilettes, je vis un Britannique, totalement perdu, absolument en dehors de ses pompes. Égaré, seul au monde. Normal, quand on débarque de l’avion à l’aéroport d’Ōsaka {en fait un aéroport construit sur une île artificielle dans la baie de Kobe} et qu’on doit prendre le bus pour aller à Kyōto, il faut se débrouiller pour savoir où est l’arrêt du bus, quel tarif appliquer, avec peu de gens parlant bien l’anglais, tous les panneaux indicateurs en japonais et une machine dans laquelle il faut mettre des yens pour payer le transport, tout le texte étant bien sûr écrit en idéogrammes japonais, donc impossible déjà de prime abord de savoir quel tarif payer et personne pour vous aider dans votre langue véiculaire.

 

Dès l’entrée au Japon, donc, c’est le choc culturel total, rien de semblable à chez nous hormis quelques indications en anglais à l’aéroport.  Et, tout autour, des gens qui fonctionnent selon des codes de société aux antipodes de nos sociétés égalitaires.

 

Ce film ‘Lost in Translation’ dépeint de manière presque scientifique tous les quiproquos, les faux pas, les incompréhensions linguistiques de part et d’autre qui peuvent se présenter quand des Japonais se mettent à parler anglais.  On pourrait même dire qu’il est raciste dans cette manière de ridiculiser certains des traits et normes japonais, sauf, qu’en retour, il ne faut pas se leurrer, les Japonais sont également les champions en ce qui concerne le racisme inné, je me souviens d’un chauffeur de taxi à qui j’avais demandé un renseignement – sans prendre son taxi – et qui a sorti toute ne diatribe qui ne devait pas être des compliments pours ls Blancs de mon espèce ignorante.

 

Les Japonais, il faut le dire, sont les plus piètres élèves en langues étrangères que je connaisse (je parle d’une moyenne, il y a des gens brillants en langues), pires que les Wallons, Français, Britanniques, Américains.  Je me suis laissé dire que les professeurs d’anglais dans ce pays n’avaient pratiquement jamais voyagé dans un pays de langue anglaise ni ainsi eu l’occasion de pratiquer l’anglais appris sur le terrain.  Ils enseignent donc à des générations d’étudiants une langue qu’ils ne connaissent que de l’avoir lue ou entendue par des disques ou des méthodes contemporaines interactives, mais presque jamais n’ont-ils été se frotter à ces langues vivantes que dont les intonations cockney (Londres), new-yorkaises, high society britannique, irlandaises, écossaises, noires américaines, auraient été susceptibles de leur apprendre à différencier entre ces accents diversifiés et retrouver les mots de la langue standard.  Car, on le sait, l’anglais qui ne paraît pas difficile pour nombre de jeunes est une langue tout en nuances.  Prenons le mot ‘Peace’, il doit se prononcer long.  S’il se prononce court, on a ‘Piss’ qui ne nécessite aucune traduction.  Mais, ce genre de nuances échappe souvent aux oreilles japonaises dont certains disent qu’elles sont parmi les moins musicales au monde sur le plan des langues.

 

Il y a dans ce film des scènes inénarrables comme par exemple quand Murray est assis pour un ‘shooting’ de photos, le photographe qui ne parle pas l’anglais, est énervé, et il se lance dans un torrent de mots japonais que l’interprète traduit par un dixième, Murray affichant bien la perplexité que ressent un Blanc confronté à ce qui paraît de toute évidence du racisme et une exacerbation causée par l’incompréhension linguistique séparant les Blancs de ce peuple du Japon qui de tout temps s’est senti supérieur en raison de la pureté de sa race, de son histoire – sanglante – presque unique, et qui, depuis 1945 et l’occupation américaine, a troqué les vertus du Moyen Âge de fanatisme et d’obéissance aveugle pour les appliquer, telles quelles, à ce nouveau Totem que représente le capitalisme et l’esprit d’entreprise.

 

Comment ne pas être sensible à ces personnages déroutés qu’interprètent à merveille Scarlett et Bill, ne parvenant pas à s’endormir ou qui se réveillent quand leur horloge biologique leur indique que c’est l’heure américaine de se lever.  Et, quand on subit ces insomnies dues au décalage horaire – telles que nous les avons connues mon épouse et moi -, et qu’on allume la télévision, le choc culturel est également total : films étrangers parlant japonais (De Funès en japonais, ça vous dit quelque chose ?), quantité de films de samouraïs ou de yakuzas, talk shows en japonais évidemment, parfois on aperçoit Takeshi Kitano dans son show d’amuseur faisant des grimaces à la De Funès justement.  Kitano, l’un de nos réalisateurs préférés depuis qu’on l’a découvert, tout juste avant notre premier voyage au Japon.

 

Ma scène préférée c’est quand Bill et Scarlett s’évadent, ils sortent de l’hôtel ensemble, ils finissent dans un club, y rencontrent des jeunes sympathiques et débridés, les suivent, et, finalement, aboutissent dans un club de karaoke {signifiant voix nue}.  IL y a un passage où Scarlett, qui a une perruque rousse clair, interprète un morceau et, à un certain moment, elle joue des épaules, un bref aller-retour avant-arrière, que je trouve à la fois le sommet de l’ingénuité et de la sophistication sexy, surtout joué par une telle actrice, au physique agréable de surcroît, et avec ce sourire ravageur qu’elle distille à certains moments de spleen ou de bien-être.

 

Nous sommes allés trois fois en Japon en individuel, et, à chaque fois, je m’étais préparé du point de vue linguistique pendant six mois d’étude intensive, suffisante pour me débrouiller un petit peu dans les restaurants, dans la rue, aux guichets d’entrées de musées ou temples.  Mais, si j’apprécie la culture du Japon et l’indicible beauté de certains de ses endroits mythiques (Temple d’Or, le jardin sec du Ryōan-ji, les temples de Nara l’ancienne capitale), je dois dire que j’éprouve peu de sympathie pour les Japonais en tant que peuple ou personnes individuelles.  Leur manière coincée les gêne dans leurs rapports avec les étrangers.  Comme entre eux, ils ont des codes de politesse qui leur permet de jauger leur(s) interlocuteur(s) et d’adapter leur langage (il y a des formes différentes entre langage poli, neutre et familier), leur gestuelle, leurs gestes de remerciement, en fonction de ce qu’ils sont égaux, inférieurs ou supérieurs à leur interlocuteurs, dès qu’ils s’adressent ou répondent à des questions d’étrangers, ils perdent leurs repères innés et se sentent du coup inférieurs quand ils doivent parler anglais.  Et, quand on leur parle en japonais, ils se sentent également mal à l’aise puisque nous, les étrangers, nous n’utilisons pas ces formes subtiles de langage différenciant la neutralité, la révérence ou soumission, de la supériorité.

 

Souvent, en excursions (nous faisions des excursions en Shinkansen, le train rapide, de 1000 kilomètres aller-retour, par exemple Kyōto-Hiroshima aller–retour dans la même journée), nous étions abordés par des fillettes, écolières, en uniformes, elles avaient généralement un cahier avec les cinq questions standard, du genre :

 

When did you arrive in Japan ?  (quand êtes-vous arrivés au Japon)

 

Do you like Japan ? (aimez-vous le Japon)

 

What is your favorite animal ? (quel est votre animal favori).

 

Et cela fut systématique.  Je suppose que les profs d’anglais pensent qu’en demandant à leurs étudiants d’interpeller des étrangers de la sorte et de leur poser les cinq questions traditionnelles, une conversation s’ensuivra.  Ce qui s’ensuivait généralement c’était, après la réponse aux questions et une incompréhension manifeste vu leur manque de vocabulaire et de bagout en anglais,  une photo prise ensemble, les écolières faisant le V de la main droite tendue vers le bas avec le Gaijin (abréviation de Gaikokujin, ‘étranger’).  J’ai quantité de photos de la sorte ou d’extraits de vidéos, mais jamais au grand jamais, je n’ai eu la moindre conversation avec ces jeunes filles.  Pas qu’elle ne le veuillent pas, mais plutôt par manque de don pour les langues.

 

J’aurais pu leur dire mon amour pour le Japon qui a commencé lors du suicide rituel de Mishima en novembre 1970, et que parmi mes autres films cultes il y a ‘Les Sept Samouraïs’, ‘Hara-kiri’, ‘Hana-Bi’, que parmi les livres que je relis régulièrement, il y a celui sur ‘Musashi’ (un célèbre bretteur du 17e siècle, auteur d’un classique sur l’art du sabre) d’Eiji Yoshikawa, que parmi l’un de mes CD cultes, il y a celui qu’enregistra Tony Scott et Hosan Yamamoto (‘Music for Zen Meditation’).

 

Chaque fois que je regarde ‘Lost in Translation’, je ressens une indicible nostalgie, un spleen cosmique, j’aspire à retourner au Japon et à me confronter à ses impérissables richesses, ces quiproquos humains, ce monde de béton et de culture, de vexations et d’immenses joies.  Ce monde tout à fait à l’opposé du nôtre mais attirant, envoûtant, enchanteur.

 

Il y a des gens qui n’ont jamais quitté leur village ou qui pensent qu’on trouve tout ce qu’il y a de plus beau au monde en Belgique, ces gens-là ne pourront jamais apprécier ‘Lost in Translation’, car plus qu’un film, ce long métrage est une espèce d’hommage au Japon, à ce Japon que nous les étrangers nous aimons, envers et contre tout.

10:33 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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