25/08/2015

LA BELGIQUE COMBAT LE TERRORISME

  • Et ça, Madame, qu’est-ce que c’est ?

     

    Interloquée la Madame en question.  Ou plutôt la Baronne Madeleine Ghislain Edith Constance Marie Geneviève de Montoisy de la Bruyère, veuve du Baron – et capitaine d’industrie (entreprises immobilières) – Jean Ghislain Alphonse Fernand Léopold Arthur de Montoisy de la Bruyère, un des scions depuis des générations d’une branche noble venue s’établir en Belgique et plus précisément dans le Namurois quand la France – la douce France – était devenue une République et avait aboli tous les privilèges nobiliaires.

     

    Le type qui venait de poser cette question saugrenue – un policier en uniforme bleu sale – devait être un Flamand comme son comparse, un matamore plus en chair encore que celui qui lui avait adressé la parole.  Ce n’était pas qu’elle n’aimât pas les Flamands, en tant que châtelaine il y avait plein de petites mains qui travaillaient dans les jardins et prairies, aux cuisines, dans les étables, qui provenaient de cette partie du pays.  Toutefois, dans son esprit vieille France, les Flamands, dans l’ensemble et sauf notables exceptions, lui avaient toujours paru rudes, rustres, un peuple de travailleurs de la terre plutôt que de travailleurs des choses de l’esprit.  Un peuple guère comparable à l’intelligentsia wallonne (intelligentsia wallonne, est-ce un pléonasme, se demanda-t-elle).

     

    Ce que tenait à la main le cerbère tout en bleu c’était un peigne de taille normale qu’il maintenait par un manche mince et allongé de couleur nacrée.  Produit artisanal qui lui avait coûté 125 euros dans une boutique spécialisée de l’Avenue Louise à Bruxelles.

     

    Elle et son neveu – futur héritier – se trouvaient dans un des couloirs de la gare du Midi à Bruxelles justement, sur le point d’embarquer dans le Thalys à destination de Paris Nord quand cet intermède peu amusant venait de survenir.  La fouille des bagages qu’un panneau flambant neuf indiquait comme une nécessité pour lutter contre le terrorisme. Et le peigne, objet de curiosité du représentant de la police fédérale comme on l’appelait actuellement.

     

  • Cela, Monsieur le Policier, c’est un peigne pour femme, mon peigne personnel.

  • Je vois ! fit le cerbère qui devait sans doute voir et bien mieux qu’elle car elle nageait dans la brume policière la plus épaisse, ce genre de brume que l’on apercevait sur les hauteurs avoisinantes de Namur fin septembre quand les cerfs se préparaient au brame.

     

    La Baronne jeta un regard de biais en direction de son neveu, Yves Ghislain Enguerrand Robert Louis Ferdinand de Montoisy de la Bruyère, futur héritier d’une fortune qui, si elle n’était nullement colossale, lui permettrait de la dilapider à l’aise en une seule génération.  Le petit de 17 ans, cancre professionnel qu’on avait relégué aux fins d’obtention de diplôme dans une de ces écoles pour cancres du beau monde, s’ennuyait à Namur.  Ville provinciale et bourgeoise par excellence, sans distinction, sans activités quelconques hormis le marché de Noël.  Ils avaient donc décidé d’aller à Paris pour une semaine, pour le distraire, le pauvre chéri.  Cela allait lui faire tout drôle de voir à l’aise toutes ces beautés parisiennes qu’il n’oserait nullement approcher voire interpeller car – le pauvre chou – Yves était doté d’une terrifiante timidité qui le handicapait dans l’existence au point que feu son mari – que Dieu ait son âme – s’était à un moment demandé s’ils ne feraient pas mieux de destiner le petit (comme il l’appelait affectueusement) à la prêtrise.

     

  • Matame ! interjeta soudain le malotru colosse qui jusqu’à présent les avait regardés d’un œil exercé et soupçonneux de policier assermenté, ce que vous appelez un peigne est une arme !  Confisqué !

     

    Et, saisissant d’une habile poigne le peigne que tenait son collègue, l’empoignant par les dents, le renversant donc pour ainsi dire, il l’avança vers la Baronne jusqu’à lui toucher cette pomme d’Adam que n’avaient pas les femmes.  L’enfonçant quelque peu.

     

  • Aïe ! hurla la Baronne qui aurait souhaité faire appel à la police pour se défendre contre cette voie de fait, si, justement, il y avait eu dans les parages une autre police.

  • Et ça, dit maintenant le premier policier, soulevant de la valise grande ouverte ce qui – HORREUR ! – était ce qu’on appelait jadis une petite culotte et maintenant un slip.  À elle !

     

    Par mimétisme animal, ce malotru écarta la petite culotte à la faire craquer, se rapprocha d’elle, la lui passa au-dessous de la tête, et, à hauteur de la gorge, il se mit à serrer.

     

  • Et ça aussi, Matame, c’est une arme ! Confisqué !

     

    Les deux pandores exultaient.  C’était à peine s’ils cachaient leur joie face à l’ébahissement de Madeleine.

     

    Puis, toujours de très bonne humeur, les sbires sortirent de la valise de la Baronne tout ce qui, à leur avis d’experts en contreterrorisme, était susceptible de constituer une arme ou un  instrument létal destiné à occire un être humain.

     

    Vous connaissez les fables de la Fontaine, eh bien, adieu peigne, savon au PH5, brosse à dents, lime à ongles, tube de dentifrice, pantalons, petites culottes, blouses, robes, jupes, peignoir, collants (TERRIBLE ÇA !), chaussures de rechange, robe de chambre, etc.  Même le dernier livre d’Amélie Nothomb passa à la trappe, car un livre, cela peut servir à étourdir une personne, à l’éborgner ou l’aveugler, voire à l’étouffer (ici un des cerbères avait essayé de faire avaler un coin de livre à la Baronne, sans y parvenir, mais la salive de la Baronne méchamment agressée qui avait taché ce coin de bouquin en question parut suffisante à Madeleine pour en abandonner la lecture et la possession).

     

    La valise de son neveu Yves subit le même sort, sauf qu’Yves, habitué à la monotonie pour sous-doués de la population namuroise, paraissait s’amuser.

     

    Bref, dans aucune des valises ne resta un quelconque objet.

     

    Et, finalement, prenant son courage à deux mains, la Baronne décida de poser une question aux sbires de service.  Elle aimait ce terme de ‘sbires’, par analogie avec le célèbre air (‘Tre Sbirri’) dans le célèbre opéra de Puccini quand le Baron Scarpia demande à son sous-fifre de la faire suivre, la Tosca en question, par trois sbires.

     

  • Messieurs, les policiers, devons-nous nous déshabiller entièrement ? Et poursuivre notre voyage tout nus, car, comme vous l’avez si bien prouvé, tout ce que je porte sur moi, ce collier, cette montre-bracelet, cette bague, cette robe, ces sous-vêtements, mes chaussures, mon manteau, mon foulard, tout cela peut servir à tuer un être humain.  Et, vous oubliez probablement que j’ai des dents en bon état, que je puis mordre et trancher une carotide d’un seul coup de dents, vous voulez que je vous montre comment on fait, Messieurs les policiers ?  Ou que je mette mes mains autour de votre cou ?

     

    Et, décidée, elle s’avança vers eux, exhibant la dentition qu’elle avait équine et encore en bon état et les mains tendues vers l’avant, mains qu’elle avait fines aux doigts longs, parfaitement ciselés par une vie oisive à ne rien faire ni rien toucher.

     

  • Tante ! lui souffla Yves, gêné, tout à coup.

     

    Les policiers tirèrent une de ces têtes ; l’un d’entre eux – le malabar -  pensa à tirer autre chose que sa tête, tendit la main vers le holster de pistolet afin de le dégrafer. Et, alors que la Baronne continuait à se diriger vers lui, les mains tendues, les dents découvertes en un rictus de terroriste, il disjoncta ce pauvre villageois, il sortit l’arme et, d’un geste rapide, défit la sûreté, engagea une cartouche dans le canon en tirant la culasse vers l’arrière et, quand la Baronne fut à moins d’un mètre de lui, il tira à cinq reprises, en état de légitime défense face à un acte terroriste.

     

    La Baronne sidérée lui tomba dans les bras, tachant de sang et méchamment son uniforme bleu policier.

     

    Les autres personnes faisant la queue pour qu’on fouille leurs bagages furent sidérés à la vue de ce policier tenant à bras-le-corps une dame qui, d’après les vêtements, paraissait être de la bonne société.  Pourtant, c’était apparent que ce n’était pas un tango argentin qu’ils dansaient à deux.

     

    L’autre policier, lui, avait réagi d’instinct à l’écoute de ces coups de feu, il s’était jeté à terre, couvrant ses oreilles de ses mains.

     

    Et, quand, plus tard, un juge d’instruction l’interrogea sur les circonstances de ce drame (la presse à sensation que je ne nommerai pas avait parle de ‘bavure policière’), le pauvre gus de policier témoin privilégié assuma simultanément le rôle des trois singes, n’ayant rien vu, rien entendu, rien dit.

     

    Quant au neveu, après avoir perçu l’héritage considérable et vendu toutes les propriétés familiales, il partit s’établir à Paris, son but n’étant pas du tout d’entrer en prêtrise mais, plutôt, de se consacrer à la dilapidation systématique et rationnelle de ces quelques dizaines de millions d’euros qu’il avait perçus.  Quant à) sa tante et sa fin tragique, il l’avait oubliée déjà dès que le cercueil avait été placé au fond de la tombe.

18:18 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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