17/07/2015

Il était une fois une jeune fille appelée Angela

Il était une fois une jolie et joufflue gamine au doux prénom d’Angela[i].  Elle vivait dans le paradis des travailleurs, en Allemagne de l’Est (en abrégé DDR, cela sonne mieux pour ceux qui ont connu cette période).  Elle y était née il y a déjà quelques dizaines et dizaines d’années de cela et chanceuse qu’elle était d’avoir pu passer près de la moitié de sa vie dans la Patrie des Prolétaires, ce pays qui, avec le concours du Grand Frère, l’Union  des Républiques Socialistes Soviétiques {URSS, vous vous souvenez ?}, avait pu, pratiquement seul, se libérer de l’horrible joug nazi.

 

Très jeune déjà Angela aimait chanter ces vieilles rengaines soviétiques un rien sentimentales et fleur bleue qui avaient fleuri du Temps de la Grande Guerre Patriotique (par exemple ‘ВЕЛИКАЯ ОЧЕСТВЕННАЯ ВОЙНА’, ‘СОЛОВЬЯ’, ‘ЛЮБИМИЙ ГОРОД’, etc.)  L’un de ses airs préférés était l’ancien hymne national soviétique, l’Internationale composé par un compositeur belge, un pays dont elle ignorait tout comme elle ignorait tout de tous les autres pays du monde, parce que l’avantage majeur de l’existence dans le Paradis des Prolétaires c’était qu’il ne fallait pas se casser la tête pour savoir où passer ses vacances, l’éventail des  voyages et vacances possibles était d’une richesse de choix incroyable. Les enfants de prolétaires dont Angela avaient ainsi pu visiter et séjourner en URSS, Pologne, Lituanie, Lettonie, Estonie, Hongrie, Tchécoslovaquie, Roumanie et Hongrie, ce qui, disons-le franchement, à l’âge de la maturité politique leur donnait un plus primordial par rapport à ces enfants de pays capitalistes qui avaient le choix entre les colonies de vacances ou camps scouts dans leur propre pays ou des séances de catéchisme durant les mois d’été.

 

Si Angela grandit sans apprendre le catéchisme, elle eut d’autres formes d’éducation civique, des cours sur le marxisme-léninisme, la dialectique, l’histoire du communisme et, surtout, elle eut à apprendre par cœur les grandes étapes de la merveilleuse vie du Grand Leader des Pays Communistes, l’ex-camarade Staline (hélas trop tôt enlevé à l’affection de tous les démocrates des pays progressistes du Comecon).  Et, disons-le franchement, sans être une grande intellectuelle, Angela, quand il s’agissait de répéter comme un âne tous ces slogans marxistes-léninistes et les faits marquants de l’existence du Grand Leader Staline, elle y excellait, Angela.  Elle excellait aussi en russe, la langue vouée à la suprématie mondiale.

 

Il est incontestable et c’est prouvé qu’un tel type d’éducation où les talents et dons naturels des enfants sont très tôt guidés et encadrés par de sains préceptes marxistes-léninistes et un encadrement idéologique adéquat, tend à favoriser l’imaginaire, la créativité, la spontanéité, chez les futurs citoyens de ce pays idéal qu’était la DDR.  D’ailleurs, dès son plus jeune âge, la petite Angela espionna ses parents afin de voir s’ils ne déviaient pas de la ligne officielle du Parti, s’il n’y avait pas chez eux des relents de déviance politique ou culturelle.  Qu’elle aurait immanquablement révélé à la Stasi car il y allait là de l’obligation politico-morale de tout citoyen du Paradis des Prolétaires!  Elle n’avait jamais compris d’ailleurs – car elle n’était pas tout à fait futée, la pauvre petite Angela, quand le Bon Dieu des Communistes avait distribué la matière grise, ses parents avaient déployé un parapluie pour l’en protéger – pourquoi parfois ses parents mettaient à fond la radio ou se parlaient dans la salle de bains alors que coulaient douche et chasse d’eau du W.-C., ce qui rendait incompréhensible leurs conversations même pour Angela qui écoutait tout juste derrière la porte, guettant la déviance.

 

Plus tard, Angela fut nommée secrétaire d’un groupe de Jeunes Communistes et elle fut approchée par des adultes mâles à la mine sombre et aux costumes du même acabit qui lui proposèrent une collaboration réciproque.  Si elle acceptait de relater tout ce qui se disait et se passait au sein de son groupe de jeunes communistes, ses parents auraient peut-être droit à un trois pièces qu’ils ne partageraient qu’avec deux autres familles et elle, Angela, pourrait partir sur la Riviera bulgare afin de se faire dorer sous les rayons communistes du doux soleil de la Mer Noire.

 

Quand tomba le Mur de Berlin, quand le pays (la DDR) sombra dans le capitalisme, Angela ne s’en remit pas du tout.  Elle aussi sombra dans la dépression la plus profonde; elle fut incapable de comprendre le pourquoi de la destruction de tous les idéaux qui l’avaient fait vivre tout au long de cette enfance et adolescence si heureuses dans le Paradis des Travailleurs.

 

Alors que maintenant, il n’y avait plus de Mur de Berlin séparant les vrais démocrates de DDR de ces fichus capitalistes ayant vendu leur âme au diable de l’Allemagne de l’Ouest, rien n’intéressait plus Angela

 

Les pays qu’elle avait déjà visités (Italie, Espagne, Grèce, Belgique, ce dernier parce qu’il était la patrie de Degeiter, le compositeur de l’Internationale) n’avaient eu aucun attrait pour elle.  Quand on comparait leurs laideurs architecturales à la beauté des bâtiments de Berlin-Est, c’était à désespérer. Et, le Vatican la dégoûta, cet antre, le symbole de l’Opium du Peuple (© Lénine !).  Les émissions de télévision qu’elle pouvait regarder sur ARD ou ZDF étaient d’une lamentable pauvreté culturelle.  Alors que du temps de la DDR, quand on regardait les chaînes nationales, on pouvait passer la soirée entière à se cultiver, voir un ballet de Bolchoï danser ‘Le Lac des Cygnes’, puis assister à une pièce de théâtre de Berthold Brecht ou Anton Tchekhov, ou même parfois assister à une passionnante interview du président de l’Union des Écrivains Soviétiques, quelqu’un qui osait au moins dire ce qu’il pensait, ici en Allemagne de l’Ouest, après les chiffres du Loto, il y avait les infos, et, souvent, ces infos montraient des images décidément tendancieuses et destinées à pratiquer ce qu’en psychologie on appelle le bourrage de crâne.  Il suffisait de voir ce que l’Allemagne réunifiée disait de la Russie, les monstrueux mensonges que l’Allemagne avait répandus lors de la soi-disant guerre de Tchétchénie, cela donnait le tournis, tant de mauvaise foi!

 

Car, Angela s’était aperçue très tôt que cette prétendue liberté de l’Ouest n’était qu’un leurre, destiné à endormir les esprits libres et épris de la vraie démocratie telle qu’on la pratiquait et la vivait tous les jours en DDR.  Sous couvert de démocratie, l’Allemagne de l’Ouest réunifiée endoctrinait ses citoyens, les appelant à travailler jusqu’à la mort (ce qu’on ne faisait JAMAIS en DDR !), leur faisant miroiter le veau d’Or de la possession matérielle, tout cela pour les berner, pour leur faire croire qu’ils avaient leur mot à dire dans cette prétendue démocratie.  Et même si le vote était théoriquement libre en Allemagne, on votait pour des zombies, des gens sans âme, sans idées, sans créativité, tout le contraire des gens élus en DDR qui eux étaient créatifs (cf. la construction du Mur de Berlin!), épris de justice, d’égalité et de fraternité.  Des valeurs humaines qu’on ne retrouvait pas en République Fédérale Allemande!

 

Angela, par désœuvrement, plus que par véritable engouement dialectique, s’était engagée en politique vers le milieu des années 90, et, petit à petit, elle gravit les échelons, devint une admiratrice du chancelier Kohl, certains déjà parlaient d’elle – la petite boulotte - comme d’une étoile montante.

 

Au pays des aveugles…

 

Un soir de la fin 1999, un peu avant ce d’aucuns appelaient à tort le Millenium, alors qu’Angela passait dans l’étendue sous la forme d’un parc dénué de tout attrait devant la célèbre statue de Marx et d’Engels[ii], proche du ‘Rotes Rathaus’ (la Mairie Rouge), elle entendit une voix qui l’interpellait:

 

  • Angela, écoute j’ai quelque chose à te dire…

  • Qui es-tu?

  • Je suis Marx, tu me regardes en ce moment, ou plutôt ma représentation statuesque, tu m’as jadis prêté fidélité, écoute…

  • Je t’écoute ô mon Marx adoré {elle n’avait à vrai dire jamais renié son engouement marxiste-léniniste, même si elle faisait semblant au sein de ce parti de confession protestante dont elle était membre en vue}.

  • Écoute, cette Union Européenne regroupant tous ces pays ultra-capitalistes d’Europe de l’Ouest, c’est mauvais pour notre cause, il faut faire quelque chose, sinon notre cause va mourir…

  • Que puis-je faire ô mon Marx ?

  • Eh bien, Angela, je t’ai choisie parmi toutes et tous pour que tu continues à porter haut mon étendard de la révolution sociale, politique et économique, je voudrais que tu te hisses le plus haut possible dans la hiérarchie du parti, que tu tentes de devenir chancelière de l’Allemagne…quitte à ce que tu doives lécher des…tu comprends…

  • Oui…{les lèvres tremblantes, enfin son destin se joue…}.
    Et, une fois installée au sommet du pays, grâce à l’habileté et à la persévérance de nos concitoyens qui se tuent au travail et qui ont fait de cette Allemagne matérialiste l’enfer et l’opium des travailleurs, je voudrais, ma chère petite Angela {devenue grassouillette entretemps}, que tu t’évertues à démolir cette Union européenne, que tu en sapes les fondements car je l’ai dit le capitalisme porte et engendre sa propre destruction…

  • Comment, ô mon Marx ?

  • Simple, tu provoques des crises économiques par-ci, par-là, puis, une fois la crise avérée – ce qui ne saurait tarder car j’avais prévu que le capitalisme portait les germes de sa propre mort en lui -, tu t’ériges en Valkyrie, la pourfendeuse des mous, des indécis, tu prônes les vertus les plus éhontées du capitalisme sauvage et brutal. Tu t’ériges en Passionaria du Capitalisme.  Tu prônes désormais les vertus les plus éhontées du capitalisme sauvage et brutal.  AUCUNE PITIÉ POUR CES PAYS MOUS ET INDIGNES QUI N’APPLIQUENT PAS LES RÈGLES DE L’UNION EUROPÉENNE.  Et plus idiotes seront les règles de contrainte de l’Union européenne, mieux pour notre cause!

  • Mais, Monsieur, Sire, Monsieur Marx, je ne pourrais pas, je ne suis qu’une simple petite femme, sans grande intelligence.

  • TOUT JUSTE CE QU’IL FAUT !  Une femme qui n’a ni sentiments, ni culture, ni empathie pour quoi que ce soit constitue l’instrument de destruction idéal. Une femme qui depuis son enfance a respecté les règles, a fait en sorte de ne jamais détonner, c’est l’idéal.  C’EST TOI QUE NOUS DEVONS AVOIR, n’est-ce pas mon cher Engels {il s’est tourné vers son voisin de gauche, le camarade Engels,  debout tandis que lui est resté assis sur son socle,}.  Sommes-nous d’accord?

  • Je ferai de mon mieux, mon possible, ô mon Marx.

     

    Et, avant de quitter ces lieux, elle leva le bras, le poing serré, saluant à sa manière marxiste-léniniste ceux qui lui avaient donné tant de bonheur culturel du temps de son heureuse jeunesse en DDR.

 

 

16 ans plus tard.

 

Angela est seule dans son bureau et elle regarde une carte de l’Europe.  L’Espagne est pourrie, le Portugal aussi, mûrs pour prouver la thèse de Marx que le capitalisme portait en lui-même les germes de sa propre destruction. Chypre avait déposé son bilan, un petit état, une espèce de république bananière, le havre des anciens camarades de Russie qui y avaient trouvé de quoi vivre tranquillement. La Grèce était en passe de devenir un état troglodyte en à peine quelques années.  Restaient l’Italie et la France à démolir, de gros morceaux, mais là aussi, elle avait déjà, la petite Angela, fichu la zizanie là où il le fallait en prônant exactement l’opposé de ses propres convictions marxistes-léninistes.  En serrant la vis, l’écrou, afin de les asphyxier, politiquement et sur le plan médiatique.

 

On la disait la femme la plus puissante de l’Union européenne.

 

C’ÉTAIT TOUT A FAIT FAUX !  Elle n’était qu’un maillon, une simple personne qui appliquait à la lettre ce que d’autres lui avaient mis en tête.  D’abord durant les années de formation et de bonheur éperdu dans le Paradis des Prolétaires, ensuite dans cette Allemagne réunifiée, capitaliste, arrogante et sûre d’elle, qu’elle détestait de tout son cœur, et qu’elle avait hâte à faire détester le plus vite possible par l’ensemble des citoyens de l’Union européenne…

 

Alors, quand tout croulerait, peut-être bien qu’une nouvelle révolution, comme en 1917 en Russie, renverserait enfin la vapeur et rétablirait la vraie démocratie!

 

 



[i]Toute ressemblance avec une personne existante serait purement fortuite…

[ii]Ceci n’est pas une blague, cette statue peut encore être vue à Berlin où je l’ai indiqué

11:41 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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