09/07/2015

Dons, talents, cachés...

C’était un homme qui avait découvert ce qu’il avait à faire sur la terre; et, parce qu’il avait un sens si clair et urgent de ce qu’il avait à faire en tant qu’être humain, il fut capable de focaliser toute son énergie sur cette raison, contrastant avec la manière dissipée dont le reste d’entre nous utilise ses capacités.[1]

 

C’est un contraste que j’ai toujours trouvé remarquable et qu’on note bien mieux maintenant qu’il y a les réseaux sociaux et une prolifération d’utilisateurs de ces nouveaux moyens d’expression et de communication.

 

Il y a ceux qui créent, quel que soit leur domaine artistique d’élection (et pour moi la notion d’art est grande, elle peut inclure des formes urbaines tels le rock, le hiphop, le slam français, le rap, ou des graffitis parfois plus beaux que des tableaux contemporains).  Et, de l’autre côté, il y a l’immense masse amorphe, passive qui n’utilise rien de ses capacités cognitives et, peut-être de son talent caché.  Par contre, ces derniers ont pignon sur rue, ils vocifèrent, critiquent, donnent leur opinion sur tout et n’importe quoi, souvent sans y connaître que dalle.  J’aime/je n’aime pas et aucun ton intermédiaire, du noir ou du blanc.  Basta!

 

J’écris (romans, nouvelles, articles sur la Shoah, blogs) et je fais de la musique (compositions écrites, mais surtout musique improvisée, à la flûte et au saxophone avec un rien de clavier mais basique).

 

Rien ni personne autour de moi du temps de mes études secondaires ou supérieures ne s’est jamais inquiété de savoir si j’avais un quelconque talent artistique, sauf une prof de français en humanités qui avait reconnu ma capacité à rédiger des dissertations.  Car oui, si je rédige comme je respire sur n’importe quel thème et vite de surcroît, ce ‘don’ ou cette ‘facilité’ ne signifie pas que ce que je ponds passe immédiatement à la postérité. 

 

Plus tard, à l’âge de 19 ans et sans que quelconque ne m’y ait poussé ou même conseillé ou ébauché cette idée devant moi (sans musicien dans la famille, mes parents ayant été a-culturels dans tous les domaines de l’art), j’ai décidé d’acheter une clarinette et de commencer à jouer de la musique.  Passant ensuite au saxophone pour me fixer sur la flûte traversière, apprenant la musique, ce que j’ai fait en autodidacte absolu, y compris la lecture et la composition simple (ligne mélodique pour un instrument avec ou sans accords).  Cela fait maintenant 51 ans que je joue de la musique surtout improvisée.  À mes débuts, j’ai joué dans certains groupes avec des musiciens rock ou pop, enregistré quelques trucs (dont un à la RTBF), puis une grande période de repli sur moi et ce n’est qu’il y a deux ans que j’ai eu l’occasion d’enregistrer en studio et, ainsi, en l’espace de deux ans j’ai joué et enregistré 63 morceaux en studio professionnel, l’immense majorité des compositions personnelles, ce qui m’a valu en quelques années 41 fans sur Reverbnation et, récemment l’acceptation d’un enregistrement réalisé avec trois autres musiciens pour diffusion par un label belge via le Web (à venir en septembre 2015).  Quant à la rédaction de textes, j’ai écrit déjà des milliers de pages surtout en français (romans, nouvelles, contes, blogs, etc.) avec, récemment, des articles sur la Shoah rédigés en anglais.

 

Mais surtout et c’est cela que je fustige le plus: qu’aucun de mes profs {mes parents auraient été incapables intellectuellement de découvrir un quelconque talent chez moi} tout au long de mon parcours scolaire n’ait cherché à dénicher ce potentiel en moi. Et, aucun cours de musique, de dessin, d’écriture, n’a jamais pu stimuler ce potentiel inexploité en moi.

 

Pourtant, je suis persuadé qu’il y a en nous, chez les enfants en bas âge, un potentiel artistique que personne ne cherche à développer parce que l’art n’est pas productif, il ne fait nullement avancer le schmilblick du la production commerciale, ne contribue pas au PIB.

 

Un jour, dans les années 70, j’étais allé avec un autre musicien dans un lieu à Bruxelles où séjournaient des enfants.  Ce musicien avait commencé à jouer du tambour et pour moi, ce fut une révélation de voir comment des enfants blancs, en bas âge (7-9 ans), étaient capables d’improviser des danses, des pas de danse, des mouvements à tendance artistique, sans avoir suivi des cours, de façon toute naturelle.  Et, par la suite, j’ai toujours été désolé de savoir que ces dons seraient tués dans l’œuf par des instituteurs et des professeurs obtus, incapables de s’intéresser à autre chose qu’une forme d’orthodoxie sociétale conduisant tous ces petits êtres à devenir de parfaits robots pour une grande entreprise qu’on appelle ‘la société’ et dont le but n’est somme toute que de forcer les gens à travailler, produire de la valeur ajoutée (PIB!) au détriment de ce qui fait la grandeur de l’homme et sa différence fondamentale avec les autres espèces, son don pour la créativité.

 

Car, dès qu’un gosse entre en primaires puis en secondaires, on l’assomme de matières certes peut-être destinées à élargir ses capacités cognitives (langues, mathématique, histoire, etc.), mais aussi à quoi sert-il encore maintenant d’enseigner le latin ou le grec classiques, des langues mortes et qui ne peuvent servir à quoi que ce soit du point de vue professionnel (hormis pour les médecins, vétérinaires et pharmaciens).  J’opterais, et dès le plus jeune âge, pour qu’on fasse passer des tests de dépistage de dons artistiques aux enfants : dessin, chant, musique, écriture, etc.  N’oublions pas qu’il y a eu de nombreux exemples d’enfants ou d’adolescents déjà capables de s’exprimer d’une manière adulte dès le plus jeune âge, Anne Frank étant l’un des meilleurs exemples.  Quand on lit ou relit son journal, on est frappé de cette maturité littéraire et d’expression littéraire dont elle fut capable.  Et combien n’y a-t-il pas dans le monde d’enfants prodiges déjà très doués sur le plan technique pour ce qui concerne la musique classique?  Des peintres tels Chagall et Picasso savaient déjà dessiner dès le plus jeune âge, heureusement que tous deux – et tant d’autres -, ont pu bénéficier de gens qui très tôt ont débusqué leur talent inné.

 

J’ai aussi remarqué dans mon entourage, que ceux qui créent, sont toujours occupés et sont hyperactifs, comparés à ceux qui ne font rien de leur cerveau, qui sont passifs, amorphes, qui se contentent de vivoter et d’attendre que la mort les happe.

 

Beaucoup de gens me diront, oui mais pour faire de la musique, il faut un don.  Oui, il faut un certain don qui représente peut-être 10 % du total, les 90 autres pourcents étant du travail, de la pratique.  Ce sont en effet des centaines et des milliers d’heures de travail, de pratique journalière pour entretenir sa technique, son doigté, qui permettent d’arriver à un certain niveau d’expression proche du professionnel.  Jai récemment rencontré un saxophoniste de jazz de 80 ans; quand il m’a dit son âge (sachant qu’il jouait encore à un niveau de jazz professionnel), j’ai immédiatement regardé ses mains, aucune arthrose, des mains fines, d’artiste.  Tout comme les miennes, aucune arthrose et une agilité qui n’a pas pris une ride en 50 ans de pratique.

 

Le jazzman John Coltrane a écrit plus de 100 morceaux, enregistré des centaines de disques, joué des milliers d’heures de musique.  Qui le connaît?  Qui s’intéresse à cet homme et artiste d’exception?  Je connais quelqu’un, un Juif newyorkais vivant à Vilnius et au pays de Galles, il est un spécialiste de la Thora, de la Kabbala, il connaît et déchiffre évidemment l’araméen, l’hébreux, il a écrit plusieurs livres sur le Yiddish (il est une autorité mondiale dans ce domaine).  Quand je lui envoie un article pour publication et qu’il me répond, je jette toujours un coup d’œil sur l’heure de renvoi de son mail.  Le plus souvent, c’est en pleine nuit. Il est obsédé par le travail et par son œuvre (la dissémination d’idées contre le fascisme, contre l’antisémitisme, la défense de la mémoire des victimes de la Shoah…). Il publie et édite les textes qu’il reçoit sur son site web antifasciste et antirévisionniste, compose lui-même des articles, suit l’actualité dans tous les pays baltes.  Il n’arrête jamais, tout ce qu’il fait il le fait avec une intensité, un dévouement, exemplaires.  De plus, il met tout son argent, toutes ses économies dans ce qu’il fait, défendre la cause juive dans des pays où l’antisémitisme et le révisionnisme règnent encore, vivant parfois sur le fil du rasoir.

 

Un autre ami musicien a commencé à revoir et arranger sur ordinateur toutes ses compositions (j’en ai déjà reçu une quarantaine).  Lui, originaire d’une famille de Saint-Josse, de parents cafetiers, n’ayant pratiquement pas fait d’études, a décidé de faire de la musique à l’âge de 16 ans, autodidacte comme moi, et il est devenu capable d’écrire des partitions complexes pour petit orchestre (il a joué au sein du groupe Univers Zéro et a composé pour ce groupe).  Aucune aide, aucun subside, il est parvenu à ce qu’il a atteint par lui-même, tout seul.

 

Maintenant, il y a des gens ordinaires, politiciens et people compris, qui pensent savoir écrire parce qu’ils sont capables de rédiger 144 caractères qu’ils lèguent à la postérité (j’en suis à 10.885 caractère au total, espaces non compris).

 

Pensez à tous ces artistes qui ont réussi, en jazz, classique, musique contemporaine, rock, slam, rap.  Souvent, ils se sont épanouis sur le plan artistique sans l’aide ou l’encouragement de quiconque et ce n’est qu’au moment où la gloire les touche, que les médias et leur pays s’enorgueillissent de leurs accomplissements, criant cocorico, c’est grâce à nous!  La même chose vaut pour les sportifs de haut niveau du point de vue du tennis ou de l’athlétisme.

 

Nos états modernes se fichent des dons de leurs citoyens, ils se fichent pas mal de débusquer les talents cachés ou de les aider à se développer, de les promouvoir.  Ce qui compte, c’est la complète robotisation de l’individu qui doit servir dans le cadre d’un projet capitaliste.  L’art, c’est pour les efféminés, l’art c’est le contraire de la force, de la puissance de production de l’individu. L’art, c’est pour les ‘mous’, pour ceux qui ne savent pas que certaines bières sont un symbole de force…l’art dissipe du but final qui est d’ajouter sa pierre au PIB, de construire cette énorme pyramide, ce ‘totem’ (cf. Freud) fait d’argent, de réussite sociale, de possessions matérielles.

 

J’admire Coltrane pour son œuvre impérissable. Je déteste ces gens qui roulent en BMW en tant que symbole de réussite sociale car ils personnifient tout ce que notre société a de nocif, la possession matérielle versus la créativité.

 

Si j’ai une fierté et une seule, c’est celle d’avoir réussi à maintenir mes espérances en matière d’art, en dépit des critiques parfois stupides de certains de mes congénères ou même prétendument amis, du manque d’encouragement, du manque d’intérêt généralisé. Cette pugnacité, cette résilience, naturelles chez moi, m’ont permis d’avoir un article en anglais paru dans une revue littéraire américaine au début des années 80, d’avoir une nouvelle parue dans Le Soir en 1982. Des Cartes Blanches dans Le Soir dans les années 80. D’avoir régulièrement des articles parus en anglais sur l’Holocauste dans les pays baltes, sur un site juif situé à Vilnius/Lituanie.  D’avoir joué de la flûte en solo en juin 1977 aux 24 heures de la Communication aux Beaux-Arts de Bruxelles et en 1979, d’avoir pu improviser en direct toujours à la flûte en solo à l’émission de Marc Moulin (Bien Dégagé sur les Oreilles).  D’avoir maintenant des fans pour ma musique aux États-Unis et dans d’autres pays anglo-saxons.  D’avoir bientôt un CD de ma musique (avec trois autres musiciens) qui paraîtra sous l’égide d’un label belge sur le web.

 

Il faut une volonté de fer, une pugnacité, rares, pour créer en Belgique.  Envers et contre tous parce que la Belgique est le pays du favoritisme (pensons à cet art mineur qu’est la BD, à l’énorme place qu’elle occupe dans les médias, elle qui cartonne et qui reçoit toute la promo et les subsides: le musée du Chat, de la BD, Tintin, etc.).  La Belgique est le pays du néant artistique: pensons à Classique 21 qui diffuse les vieux tubes rock, toujours les mêmes, mais peu de musique ‘noire’ ou de musiques contemporaines, rap, hiphop, etc., aux concerts que diffuse la 2 sous l’appellation de ‘Décibels’, des groupes le plus souvent sans originalité ou  véritable créativité, pensons à l’émission jazz sur la 3 de Philippe Baron – RTBF -, qui n’aurait jamais passé certains des CD de la dernière musique que joua Coltrane, la plus débridée et décapante, sauvage, proche du free jazz, pensons aux pages culture de la Dernière Heure, de Moustique…faites pour un grand public dont les goûts sont fonction de leur manque de culture générale.

 

Je dois dire que, moi qui ai consacré des milliers d’heures de travail à taper sur des machines à écrire et PC, à pratiquer mes instruments de musique, je ressens du mépris pour ces gens qui détruisent ce que font les créateurs, critiquent, fustigent, sans véritable connaissance en art, sans savoir ce que représente un processus créatif.

 

Vous penserez, mais pardi, lui il critique aussi.  Oui, je critique selon des critères musicaux ou littéraires en fonction des milliers d’heures d’écoute dans différents domaines, tenant compte de la créativité en premier lieu, en fonction de ces milliers d’heures de lecture, tenant compte de la créativité en premier lieu.  C’est ainsi que même si ce n’est pas mon genre de musique, je reconnais le talent et la créativité de Grand Corps Malade ou le talent d’Emily Sandé…



[1]Citation du contrebassiste de jazz Jimmy Garrison, parlant du saxophoniste John Coltrane (septembre 1926/juillet 1967), cité par J.C. Thomas dans sa remarquable biographie de ce grand jazzman.

17:19 Écrit par ro-bin dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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