17/05/2015

LE FABULEUX DESTIN D'UN PENSIONNÉ HEUREUX

Être pensionné, c’est le Nirvana, le Paradis retrouvé, la Béatitude terrestre la plus complète, le retour à Eden où enfin nous pouvons croquer la pomme sans risquer l’expulsion !

 

Alors que du temps du ‘tapin’ (n’étions-nous pas en milieu professionnel des ‘prostitués’ – cf. le terme péjoratif ‘tapin’ - de l’administration, taillables et corvéables à merci, prêts à baisser notre froc devant n’importe quel supérieur, aussi imbécile eût-il été ?), nous n’avions nullement de temps pour nous, pour réfléchir, faire le point, examiner le monde avec un certain recul, une fois embrassé l’âge d’or de la pension, nous pouvons nous consacrer à temps plein à ces activités épatantes que sont la réflexion et l’examen approfondi des problèmes de la Nation, de l’Europe et du Monde.  Et, de plus, pouvoir être égoïste sans l’ombre d’un remords !

 

Moi, dès que je pose le corps hors du moelleux matelas que j’ai appelé Morphée par souci de simplicité, je me consacre des deux pieds et des deux neurones aux problèmes du monde.

 

Mais, d’abord le petit-déjeuner pris en tête-à-tête avec mon pistolet bourré de beurre (excellent pour augmenter le taux de cholestérol !) et d’une grosse tranche de fromage (calcium). Mon pistolet, je le trempe allègrement dans mon café et, ce faisant, j’éclabousse évidemment la nappe de la table mais aussi mon pyjama ce qui fait qu’il attrape rapidement de ces formes et dessins modernes à la Picasso ; moi j’ai toujours aimé l’art moderne. Néanmoins, ma moitié commence généralement sa journée de très mauvaise humeur car elle n’aime pas que je fasse des taches ni sur la table ni sur mon pyjama, elle rouspète donc, m’enguirlande, copieusement, tout aussi copieusement que les versages de café noir sucré sur mon pyjama.  L’avantage de vieillir c’est qu’on peut se laisser aller et se conduire sans bonnes manières dans l’intimité de son chez-soi.

 

Après le petit-déjeuner et les remontrances de madame, je passe à une des activités essentielles de la matinée.  Je vais chercher ma Dernière Heure dans la boîte aux lettres (nous sommes abonnés) et je commence à y zieuter ce qui pourrait y avoir d’important, sur le plan mondial, sans négliger pour autant le trivial.

 

Je m’intéresse aux problèmes du monde, donc, j’ai opté pour la Dernière Heure qui, dans un langage simple et terriblement efficace, me donne les informations nécessaires pour que je ne meure pas idiot.  J’ai essayé le Soir et la Libre Belgique, mais je n’y comprenais rien à leurs brols bien trop sophistiqués pour moi qui ai terminé avec la plus grande peine mes moyennes inférieures mais qui me suis hissé dans la hiérarchie de l’administration grâce à mes capacités innées (que mes pairs reconnurent de bonne grâce) et une carte du parti d’une couleur que je ne puis dévoiler (je suis tenu par le secret) mais qui me réussit puisque je terminai rédacteur (ancienne appellation).  C’est-à-dire, pour ceux qui ne connaissent rien à l’administration, un rédacteur est un monsieur ou une madame d’une importance vitale qui pond de la prose, administrative certes, mais qui est capable de rédiger des textes, des lettres.  Le rédacteur c’est la cheville ouvrière de l’administration, l’équivalent des gardes SS dans un camp de concentration ou d’extermination.  Certes, dans l’administration, on n’y pratique pas la mise à mort, on alloue ou on retire l’octroi d’allocations, on permet ou on interdit certaines choses, on tonne quand par exemple un administré a commis une erreur administrative sanctionnée par la Loi.  Alors, on pond un de ces textes standards :

 

‘Monsieur, Madame,

 

En vertu des dispositions réglementaires suivantes, les arrêtés royaux des 11 avril 1997, 27 juillet 1998, 30 septembre 2000, 14 octobre 2004, pris en application de la Loi organique du 1er octobre 1945, complétée par celles du 29 juin 1955, 13 janvier 1977, 21 décembre 1997 et 5 février 1997, nous nous voyons dans l’obligation de vous informer que vous avez perçu 25.569 euros d’allocations de chômage indues, étant donné que vous aviez déclaré être chef de ménage (cf. vos déclarations datées et dûment signées des 10 janvier 2000, 11 janvier 2001, 12 janvier 2002, 13 janvier 2003, 14 janvier 2004, 15 janvier 2005) alors qu’il appert, après contrôle domiciliaire du 23 juillet 2005 que vous n’aviez, au lieu de votre domicile légal, consommé aucune électricité ni eau, ce qui prouve, ipso facto, que vous n’y habitez pas.  Le Procès-verbal établi par un agent assermenté de notre Office, à la date du 23 juillet 2005, vous a été communiqué par lettre recommandée à la Poste du 25 juillet 2005 et fait foi jusqu’à preuve du contraire.

 

Vous trouverez ci-dessous les modalités de remboursement que nous vous proposons.  Il vous est loisible de vous pourvoir devant le Tribunal du Travail dont l’adresse est également reprise ci-dessous, la procédure est entièrement gratuite sauf en cas de pourvoi jugé téméraire et vexatoire’

 

Ça c’est de la littérature dont même Proust serait fier. Vous avez joué au malin, vous avez été attrapé, eh bien vous payerez.  Dit dans un langage aisément accessible au commun des mortels, un peu comme celui qu’emploie la Dernière Heure, disciple sans doute d’Hemingway qui privilégiait les phrases de 7 à 15 mots.

 

Donc, la Dernière Heure, par exemple celle des 16 et 17 mai 2015, j’y vois la photo du président du Burundi et j’apprends que le putsch a échoué. Nkurunziza, il s’appelle le président, ça c’est un nom que je dois m’efforcer de retenir car je me suis juré de lutter contre l’apparition précoce de cette maladie dont je ne me souviens plus du nom mais dont j’en ai retenu le prénom de son inventeur ‘Alois’.  Je lis que le ‘chef des putschistes est cependant parvenu à prendre la fuite.’  Ça c’est la meilleure !  Il fomente un coup d’État le vilain gus, il veut démettre le président du pays, et il n’a même pas le courage de faire face à son échec, il prend la poudre d’escampette !

 

Lamentable !  Moi quand le monsieur italien de Charleroi à qui j’avais adressé la lettre avec l’indu de 25.569 euros a téléphoné pour parler à la ‘personne de contact’ (bibi) et a menacé de monter à Bruxelles pour me faire le portrait, lui en tant que chef de ménage, j’ai été aussi courageux que le général putschiste Niyombare, je me suis débiné et me suis fait porter malade pour deux semaines.  A l’administration, c’est facile d’être malade, on va chez le médecin, on lui dit qu’on se sent dépressif et vlan 15 jours de congé de maladie.  Avec un médicament qu’on ne prend pas mais qu’on montre au médecin venu faire un contrôle à domicile.  À mon retour, je me suis étonné de l’absence de notre chef de service. J’ai appris qu’il était à l’hôpital avec une vilaine cicatrice au ventre occasionnée par une arme blanche tranchante,  et le chômeur félon en prison.  Je l’avais échappé belle !

 

Deux de mes rubriques favorites de la DH, ce sont les sudokus et les mots croisés. Et, quand bobonne a disparu pour vaquer à ses occupations journalières de ‘technicienne de surface’ (je suis pour la répartition équitable des tâches), je me précipite en stoemmelings sur la page des annonces de la DH, du genre ‘Lisa, métisse chaude de 39 ans te fait vivre des expériences qui dépassent ton imagination’.  J’ignore si c’est possible qu’on puisse dépasser ce que je suis capable d’imaginer, car quand on est pensionné heureux en couple comme moi, l’imagination c’est primordial et ‘the sky is the limit’.  Tiens !  Pas d’annonces de gang bangs. J’aimerais bien y participer, sans bobonne qui devrait rester la soirée à la maison pour enregistrer ce film que je m’étais promis de voir à tout prix ‘Hypertension 2’ avec Jason Statham, l’un de mes acteurs cultes, dont voici le résumé (merci à Moustique, le pilier de ma culture de pensionné) : ‘Après avoir survécu à une chute mortelle, Chelios se voit délesté de son cœur, remplacé par un organe artificiel.  Il décide de le retrouver coûte que coûte…’  C’est le genre de film et de scénario que j’apprécie, qui ne taxe pas trop l’intellect mais ménage des moments de tension et de suspense.  Et puis, on halète à voir tous les trucs que Statham est capable de produire !

 

Tiendrais-je le coup lors d’un gang bang ?  Depuis que mon urologue m’avait proposé une extension organique, j’avais hésité et, finalement, je m’y étais décidé, optant pour ce genre d’opération, histoire d’avoir de la réserve, du mou comme on dit.  L’opération s’est bien passée, mais maintenant que les premiers tumultes conjugaux ont atteint leur apogée apocalyptique, j’aimerais me lancer dans de nouvelles aventures tout aussi emballantes mais avec d’autres nanas.  Mais pas de gang bangs à l’horizon de la Dernière Heure.  Mauvaise nouvelle !  Je reste sur ma faim, retourne donc aux sudokus.

 

Tiens, c’est déjà midi et je n’ai encore rien fait sinon parcourir les informations vitales de la Dernière Heure et rêver de gang bangs.

 

Le midi, nous mangeons de manière frugale sans taches de café sur le pyjama. Comme cela l’atmosphère est plus détendue ! Puis, la sieste (seul of course, madame vaque à ses occupations de petite main, faisant la vaisselle ou préparant de la soupe pour son grand amour – c’est moi !).  Quand je me réveille, je vais au jardin, je surveille ce que fait bobonne qui vaque à ses occupations de jardinière accomplie.  Je vais voir si les tomates, les potirons et les courgettes poussent (plantés il y a deux jours).  Puis, je vais dire bonjour à la jument Olivia, pour lui donner sa carotte (‘Oh Seigneur, accorde-moi ma carotte quotidienne !’).  Elle bouffe sans me remercier mais parfois je peux la caresser.  Elle est gentille et grande, une vraie Maggie De Block de stature imposante, éléphantesque, mais plus belle que Maggie.  Beaucoup plus belle pardi.  Tiens, les chevaux ont-ils aussi des gang bangs ou fraient-ils avec des métisses chaudes de 39 ans ?  Eux ne lisent pas la Dernière Heure, ils ne connaissent pas Statham ni Nabilla !  Au fond, je préfère être un homme qu’un cheval, notre vie à nous les terriens est bien plus animée et vivifiante.  Et puis, j’aime pas les carottes !  Ni l’herbe ni le foin.

 

Déjà le soir !  Je crois que ce soir je regarderai un film tardif (‘Panique aux funérailles’) qui, d’après le scénario (merci Moustique !) a l’air d’être le genre de truc intellectuel que j’apprécie, il faut tout de même que je repousse les frontières qu’Alois a inventées pour me faire râler et devenir gaga ‘Aaron prépare le déroulement des funérailles de son père dans la maison familiale.  Au cours de la journée, sa rancœur envers son frère cadet, Ryan, un écrivain, est exacerbée.  Elaine, son fiancé Oscar et son frère Jeff {tant de personnages, je ne m’y retrouve plus, au secours, ALOIS !} sont en route pour l’enterrement.  Pour calmer les nerfs d’Oscar, Elaine lui donne une pilule qu’elle croit être un calmant.  Jeff lui révèle qu’il s’agit de LSD lorsqu’Oscar commence à avoir des hallucinations.  Pendant ce temps, Aaron est abordé par un inconnu, Frank, qui lui annonce qu’il était l’amant de son père.  Il menace de tout révéler à sa mère si Aaron ne lui donne pas 30.000 dollars.  Ça paraît passionnant, je suis curieux de voir comment cela se terminera.  Bien que, si à la crémation de mon père un gus était venu pour réclamer 30.000 euros pour ne pas dire à ma mère qu’il avait été l’amant de mon géniteur, il en aurait été pour ses frais.  Au fond, il n’y a que les Amerloques pour s’en faire pour de telles imbécillités, comme si le père qui avait fait un gang bang avec un autre type, c’était interdit, oui aux States, au pays de Fox News qui occulte les seins d'un tableau de Picasso.

 

Et, il sera alors minuit et temps de se coucher et d’entamer ma longue odyssée nocturne rêvant aux blondes que je préfère (Scarlett, Sabrina Jacobs, etc.).

 

Quelle vie bien remplie celle d’un pensionné, mais ô combien heureuse !  Autre chose qu’être chômeur chef de ménage à Charleroi ou le chef d’un rédacteur qui se débine au bon moment !

16:55 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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