14/02/2015

JE SUIS CHARLIE / JE NE SUIS PAS CHARLIE...

L’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier et le meurtre par Coulibaly – le 9 janvier – de 4 Juifs, également à Paris, ont révolté l’opinion publique mondiale.  Moi aussi, quand j’ai vu sur télétexte les premières informations à ce sujet puis ai regardé les premières images de ces horribles faits de violence, je n’en crus pas mes yeux.  Révolté qu’au 21è siècle en plein Paris, on puisse assister de telles odieuses manifestations de radicalisme religieux.

 

Les manifestations à Paris et dans d’autres villes de l’Hexagone du 11 janvier furent réconfortantes car en masse les Français se déclarèrent solidaires de Charlie Hebdo et, partant, de la liberté d’opinion.

 

Ce qui m’avait frappé déjà dans les images retransmises de France ce jour-là et les suivants – l’absence aux manifestations ou interviews sur place des jeunes des banlieues, ces ‘Noirs’ et ‘Beurs’ qu’on célèbre tant pour l’équipe de foot française -, fut confirmé par la suite.  Massivement, les jeunes des banlieues s’étaient désolidarisés des manifestations pro Charlie Hebdo.  Et, par la suite intervint une espèce de révisionnisme historique, des manifestations verbales ou sur internet pro Kouachi ou pro Coulibaly, ainsi que pas mal de théories du complot (ça ne s’est pas passé, c’est de l’invention antimusulmane, ce sont les Juifs qui sont là-dessous…), surtout dans les écoles de banlieues.

 

En vertu du principe de la liberté d’opinion, on sembla condamner les écoliers ou étudiants ayant refusé de s’associer à la minute de silence obligatoire – leur refusant ainsi la liberté d’opinion -, et récemment on a vu un jeune de 8 ans questionné par la police pour ‘apologie du terrorisme’.  Tout cela en France sans se poser des questions vitales, un sur ce qu’est vraiment la liberté d’opinion, deux sur l’âge à partir duquel un enfant peut être mis en garde à vue!

 

Certains articles ont apporté un éclairage sur le passé des trois terroristes français (notamment un article très complet dans ‘Der Spiegel’ il y a quelques semaines).  Et, des interlocuteurs musulmans, imams, hommes et femmes de proximité de quartiers ‘chauds’, souvent vus au Grand Journal de Canal Plus, ont confirmé ce que l’on devinait déjà de manière intuitive, c’est que ces gens qui basculent dans le terrorisme dit ‘islamique’ ont généralement une connaissance plutôt microscopique du Coran et de ses préceptes.  Ils ne retiennent généralement que peu et ce qui les arrange pour justifier leur lutte contre les kafirs (infidèles, mécréants).

 

On sait aussi que les frères Kouachi et Coulibaly ont été de petits délinquants avant de basculer vers une lecture  intégriste et djihadiste de l’Islam.  On a déjà vu ce genre de phénomènes dans d’autres mouvances d’opposition légale à l’establishment ou de bandes terroristes, notamment Andreas Baader (la bande de Baader-Meinhof en Allemagne, fin des années 70) était à l’origine une petite frappe qui s’est amouraché d’une intellectuelle et journaliste (Meinhof).  Malcolm X avait été proxénète avant d’être converti aux idées musulmanes les plus extrêmes (mais il ne prôna jamais la violence et mourut assassiné par ses propres anciens frères de confession qu’il avait abandonnés).  Certains dirigeants du mouvement Black Power ont aussi été proxénètes ou gangsters avant de virer au radicalisme politique et à la confrontation armée avec la police.

 

J’ai pourtant quelques bémols (le bémol a la vertu de descendre d’un demi-ton la note écrite) à apporter à ces exagérations et cette hystérie autour du phénomène Charlie Hebdo, également contre cette réitération massive des principes du droit à la liberté d’expression et d’opinion.

 

Exagérations?  Oui, on a comparé ces attentats ayant fait 17 victimes en tout – et ce fut une horreur, j’en conviens -  aux attentats des tours du World Trade Center ayant fait environ 3.300 victimes tout aussi innocentes, plus de 200 à la gare Latocha à Madrid en 2006 et plus de 50 victimes tout aussi innocentes à Londres en juillet 2007.

 

Hystérie?  Il y a une dizaine de jours, j’étais chez un ami qui avait acheté le numéro de Charlie Hebdo du 15 janvier (soi-disant introuvable chez nous mais qu’on trouvait en abondance dans certaines grandes surfaces ou libraires une semaine après la parution), je l’ai feuilleté, j’ai parcouru des dessins et certains articles.

 

OUAIS! BOF!

 

Cela m’aurait peut-être fait rire quand j’avais 13 ans (et je fus adulte très jeune, le résultat d’un père violent), mais plus à quinze ans, certainement pas.  À quinze ans je lisais déjà Drieu la Rochelle, Norman Mailer, la littérature américaine.  La majorité de ces dessins n’était ni amusante, ni bien fignolée du point de vue graphique, et aucun dessin ou aucune caricature ne m’a même fait sourire. D’accord les dessinateurs les plus talentueux avaient été tués mais ceux qui restaient souhaitaient maintenir l’esprit de Charlie Hebdo et ils ont tiré cette édition à plus de 7 millions d’exemplaires.

 

Pourtant, je suis sensible à l’humour et j’aime l’humour, la preuve, mercredi dernier, le 11 février, au Grand Journal de Canal Plus, il y avait GORAFI (je n’ai pas retenu le nom de l’excellent auteur de ces pastiches et, n’oublions pas que GORAFI rappelle Figaro…), où, sur un ton sérieux, le présentateur indiquait que les autorités de toutes les religions avaient décidé de faire fi de certaines interdictions religieuses, montrant ensuite, notamment, un Juif et un Musulman le visage recouvert de tranches de porc, et une autre image tout à fait décapante, celle d’un praticien du Bouddhisme (Hindou) prêt à passer un chat vivant au hachoir.  Là, je n’ai pas souri, j’ai tellement ri que j’ai cru que j’attraperais une crise d’asthme.  Certaines des caricatures de Sarkozy ou de Chirac aux Guignols sont parfois susceptibles de me faire rire.

 

Charlie Hebdo et les dessins que j’ai vus dans l’édition du 11 février tout comme ceux que j’ai vus repris en abondance dans des journaux belges après le massacre, honnêtement, je trouve qu’ils sont bons pour des adolescents prépubères, ce type d’adolescent qui est contre la société, les parents, la religion, les profs et tout et tout.  Et pour qui, tout est prétexte à rigoler.  On peut un peu rapprocher cette optique d’adolescents attardés à la mouvance anarchiste pour qui tout ce qui est différent d’eux est sujet à critiques, railleries, coups bas, etc.

 

Mais ce qui m’a dérangé quand j’ai vu ces dessins ou les anciens repris par des journaux belges à la suite des attentats à Paris, c’était l’absence de bon goût  Bête et méchant, disait-on de Hara-Kiri.

 

Personnellement, si je suis convaincu qu’il faille défendre à tout prix la liberté d’expression et d’opinion, encore faut-il qu’il y ait matière à opinions!  Ai-je vu dans ces dessins quelque chose qui m’ait titillé l’esprit au point de remettre en question certaines de mes certitudes, de me plonger dans l’étude de certains aspects de la vie mondiale, de me remettre en question dans certains domaines?  Nenni, nièt, non, néén, nein, no!

 

Vers mes propres 15 ans, j’avais un ami, ancien croyant qui est devenu athée, et qui n’arrêtait pas de se moquer de la religion catholique.  Moi qui étais déjà athée, je n’avais jamais ressenti le besoin de m’y opposer car pour moi la religion catholique tout autant que les autres religions n’existent pas, elles ne font pas partie de mon univers personnel car je n’y crois pas.  Je pense à cette immaturité qui poussait mon ami à être si véhément contre les Cathos et je retrouve un peu de cette immaturité dans les caricatures de Charlie Hebdo, anciennes et post-attentat, mais surtout dirigées contre le Prophète puisque là, soyons bêtes et méchants, il y avait une interdiction à la clé.

 

Non, j’ai vu dans ces ‘caricatures’ une certaine forme de paupérisme d’idées et artistique (on parle ici de dessins que certains – M. le Chat notamment – disent être un ‘art’…).  Des trucs que feraient des gamins de 15 ans en pleine révolte pubertaire, des trucs que feraient des gamins de 15 ans écartelés par cette montée d’hormones et qui voudraient tout foutre en l’air mais à qui manquent les moyens intellectuels, historiques et de raisonnement, pour le faire de la seule manière qui convient, par le talent : j’ai entendu récemment au Grand Journal de Canal Plus, une Musulmane athée qui en quelques paragraphes débités sur un tempo enlevé à – et de façon brillantissime – fustigé la religion et remis le mot humour au faîte de son art (elle est blogueuse et douée sur le plan de l’écriture et de la diction).  Ça c’était de l’art, ça cela volait haut!

 

Un autre et dernier bémol à la clé.  La liberté d’expression, la laïcité et la liberté d’opinion ne sont pas incompatibles avec le sens des responsabilités, ni avec le bon goût.  Et, la responsabilité est le fait d’hommes mûrs et raisonnables.  Et le bon goût est le fait d’hommes et de femmes de goût.

 

Quand la direction de Charlie Hebdo a décidé de reprendre les caricatures de Mahomet imprimées à l’origine dans un journal danois (ayant fait l’objet d’une fatwa), elle savait à quoi elle pouvait s’attendre.  Même si moi aussi, je suis contre le fait qu’il y ait eu des fatwas ou des meurtres pour avoir profané la personne du Prophète Mahomet, on sait toutefois que c’est là un fait, qu’il y a eu de telles fatwas (Rushdie, mais aussi, récemment un chanteur de rap musulman en Allemagne, un blogueur en Irak, etc.).  C’est là un fait, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas. On sait qu’il y aura des répercussions, des têtes brûlées, des imbéciles confondant religion et justice, qui prendront à la lettre toute injure réelle ou ressentie à l’image du Prophète Mahomet, et on sait que certains basculeront dans la violence.

 

Est-ce que ce fut dès lors raisonnable en tant que chef d’entreprise, en tant que chefs de famille, en tant qu’employeurs, pour les dirigeants de Charlie Hebdo, d’avoir mis en péril non pas soi-même, mais les autres en décidant de se moquer de tout, d’être bête et méchant?

 

Autocensure diront certains, trouille diront d’autres, il ne faut pas céder au chantage extrémiste quel qu’il soit, affirmeront encore d’autres.

 

Bon, ce sont là des mots, des principes verbaux.  La décision des dirigeants de Charlie Hebdo de publier les caricatures de Mahomet a débouché sur un massacre au sein de la rédaction de cette revue (comptons aussi les victimes collatérales – l’employé de Sodexho, les policiers…).

 

On ne peut évidemment imputer la responsabilité de ces morts aux dirigeants de Charlie Hebdo, ce sont les seuls frères Kouachi, des meurtriers haïssables qui sont à condamner pour ces actes immondes.  Les dirigeants, collaborateurs et victimes collatérales de Charlie Hebdo n’auraient pas dû être tués de manière aussi lâche par des lâches qui s’attaquent à des personnes non armées. 

 

N’empêche que je persiste à croire que les dirigeants de Charlie Hebdo auraient dû penser qu’ils n’étaient pas seuls sur la Terre, qu’il y avait leurs familles, leurs proches, leurs collaborateurs, les policiers chargés de les défendre,  et, même si on est pour le principe essentiel et sacré de la liberté d’opinion, ce principe fondamental peut quelquefois céder la place au sens de la responsabilité et au bon goût…

 

Troisième bémol: une revue en perte de vitesse, qui ne se vendait presque plus (la preuve sans doute que cet aspect ‘bête et méchant’ prépubère n’intéressait guère plus personne en France) se voit requinquée à coup de millions d’exemplaires vendus.  Cela me fait penser à d’autres entreprises qui ont parfois continué à gagner de l’argent sur les cendres ou après des bains de sang de victimes.  Le sabordage aurait peut-être été le geste adéquat car quand je vois le résultat artistique et intellectuel de l’édition du 11 février, je me dis que les notions d’art et de liberté d’opinion sont tombées bien bas…

15:33 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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