24/07/2013

Hoomo Betonicus

C’est parfois intéressant de relire certaines œuvres fondamentales de la littérature du 20e siècle.  J’ai relu – sans doute pour la dernière fois – «Le Zéro et l’Infini» d’Arthur Koestler.  Un chef d’œuvre absolu qui dépeint de manière parfaite la paranoïa des purges staliniennes.  Un livre critique écrit début des années 40 alors que 20 ans plus tard les communistes français, par exemple, chantaient encore les louanges de l’URSS, la Patrie des Travailleurs, le Berceau de la Révolution et du Progrès ou que les membres du parti socialiste de Belgique chantent encore actuellement l’ «Internationale» qui fut tout de même l’hymne de l’Union soviétique tout un temps!  Mais, ces gens peu cultivés ne lisent sans doute pas ou s’ils lisent c’est en vacances quand ils emportent un Dan Brown ou Millenium.

 

Le personnage principal de ce roman de Koestler s’appelle Rubashov.  Emprisonné dans ce qui ressemble à s’y méprendre à la Loubianka, il est interrogé par un membre des services secrets trop bon avec lui et qui est arrêté à son tour, puis par un autre, un communiste pur et dur.  Ce dernier s’appelle Gletkin dans le roman.  Parfait apparatchik, parfait ‘organe’[1], il est dénué de toute intelligence émotive, il applique le règlement et les directives du parti à la lettre, sans émotion, sans distinction; il n’a ni le sens de l’histoire (Rubashov est un ancien héros de la révolution de 17) ni la moindre empathie pour les traîtres à la Patrie et au Parti.  Pour ceux qui ne dédaignent pas l’histoire, le roman est fondé sur les grandes purges des années 37/38 quand Staline fit la guerre à son propre peuple.

 

À un certain moment, Rubashov a reçu l’autorisation de tenir un ‘journal’ et Koestler se permet, via son protagoniste, une comparaison entre les Néandertaliens et les singes, qui est succulente, surtout si on l’applique à ce qu’est devenu l’homme contemporain: «On a dû rire parmi les singes quand les premiers Néandertaliens sont apparus sur la terre.  Les singes hautement civilisés se balançaient avec grâce de branche en branche; le Néandertalien était une brute liée à la terre.  Les singes, repus et pacifiques, jouaient dans une espèce de ludisme sophistiqué, ou attrapaient des mouches en contemplation philosophique; les Néandertaliens foulaient leur monde de manière assombrie, frappant autour d’eux à l’aide de leurs massues.  Les singes les regardaient du haut des arbres, amusés, et leur jetaient des noix (…) les Néandertaliens mangeaient de la viande crue, ils tuaient les animaux et leurs semblables.  Ils abattaient des arbres qui étaient là de toute éternité, transbahutaient des roches de leur lieu de repos éternel, transgressaient toutes les lois et traditions de la jungle. Les Néandertaliens étaient grossiers, cruels, sans dignité animale – du point de vue des singes hautement civilisés, une régression barbare de l’histoire.  Les derniers chimpanzés survivants lèvent encore le nez à la vue des êtres humains.»[2]

 

Que c’est beau, ce portrait de l’être humain à ses débuts, présageant déjà l’avenir, notre odyssée humaine, présageant l’Homo Betonicus et les catastrophes sans nombre qu’il a créées de ses propres mains.

 

Car, détrompez vous, l’Homme n’a pas été créé à l’Image de Dieu, l’Homme est une aberration génétique, le fruit d’un hasard cosmique, une sale bête rampante sortie des océans par pure coïncidence sidérale et apparue ici-bas il y a de cela des millions d’années, et qui, dès qu’elle eut atteint le stade d’humanoïde – par une métamorphose quasi miraculeuse qu’aucun écrivain n’aurait été capable d’inventer-, sut imposer ses valeurs, ses lois, ses coutumes.  De bête préhistorique.  Barbares.

 

Parce que, comme le note avec humour Koestler, l’homme préhistorique, s’est d’emblée distingué par sa sauvagerie, vivant en clan et ne supportant absolument aucun voisin, tuant, volant, violant, pillant, démembrant par atavisme, se distinguant aussi d’emblée des animaux qui, eux, tuent pour bouffer et, généralement, n’abusent pas de cruauté.  Cette particularité, aussi, de détruire ce qui était, s’est perpétuée au fil des millénaires.  Car, si on peut admettre que quand l’Homo Erectus s’est transformé en être ‘social’ vivant en communauté organisée (Assyrie, Chine, Rome et Grèce antiques, etc.), qu’il ait eu besoin de construire des habitations le protégeant des intempéries, du froid ou de la chaleur, de la pluie, et, partant, détruire la nature existante pour construire des villages, plus tard des cités, d’accord, mais après des millénaires de rage constructrice on peut maintenant tirer un bilan de cette apparition ‘miraculeuse’ et constater de visu les dégâts et désastres écologiques que l’homme a réalisés en un peu moins de cinq millénaires.

 

Cet homme d’origine sauvage qui n’a rien perdu de sa sauvagerie au cours des millénaires, cet homme est un ‘Homo Betonicus’ car le béton, la pierre, les matériaux de construction, le bitume, l’asphalte, et toutes les formes diverses de nidification urbaine constituent la trace que laissera l’être humain de son passage sur terre.  Mais, il n’y a pas que le ‘béton’ en tant que symbole de l’activité humaine – et de raréfaction des zones habitables, agricoles ainsi que forêts -, il y a le métal représentatif des voitures, camions, autocars, mobile homes, motos et bien sûr l’essence et le mazout ou diesel qui, eux, polluent notre atmosphère et sont créateurs de particules fines, dont les effets cancérigènes à long terme ne sont pas encore tout à fait connus mais se dessinent sûrement.  Et, cerise sur le gâteau, comme les êtres humains doivent manger, il y a tout ce qui sous-tend l’industrie agro-alimentaire, hormones, antibiotiques que l’on délivre à toutes ces bébêtes qui finiront dans notre assiette, il y a les pesticides, OGM et autres crasses que des patrons d’exploitations agricoles utilisent afin de préserver leurs denrées et de nous léguer toutes sortes de beaux petits cancers et, heureusement, il y a les engrais naturels et chimiques qui eux, ont le don de polluer nos nappes phréatiques. Sans parler des traces d’antibiotiques et d’œstrogène (la pilule !) – entre autres -  qui, elles, subsistent dans les collecteurs d’eau destinée à être rendue potable, sans qu’on puisse parvenir à les éliminer du circuit sanitaire.

 

J’ai lu récemment qu’à Bruxelles, on a abattu des arbres pour éviter que des volatiles nuisibles puissent y nicher et s’y reproduire.  Jadis, du temps de ma jeunesse, on m’avait inculqué que les arbres c’était la chlorophylle et que la chlorophylle c’était la substance qui nous était hautement indispensable pour vivre.  Allez demander aux Indiens d’Amazonie ce qu’ils en pensent de ces gigantesques exploitations industrielles de déforestation!  Détruire ce qui est beau et naturel me paraît être une des caractéristiques fondamentales de nos Néandertaliens contemporains qui, souvent, dirigent nos pays, cités, villages, firmes.

 

Pourtant malgré tout mon pessimisme actuel quand je me penche sur le comportement égoïste (l’homme actuel qui a pourtant des enfants et des petits-enfants ne pense pas aux générations futures dans sa rage à la fois planifiée et destructrice de son environnement naturel et de la nature) de l’Homo Betonicus, je me dis que le hasard qui fit qu’un beau jour il y a des millions d’années une cellule protozoaire ait pu – par un phénomène que Darwin a très bien décrit – aboutir à créer des êtres d’exception comme Koestler, Puccini (vous voyez que je suis modeste, je ne me cite même pas en exemple), est un miracle humain.  Qu’un organisme unicellulaire  ait abouti à faire naître des êtres qui n’abattaient pas des arbres, ne tuaient pas des bêtes sur pied, mais eurent à cœur de créer des œuvres pérennes, me redonne du baume à l’âme.

 

Personnellement, j’ai toujours considéré que la vie n’avait pas de sens, car naître pour mourir est absurde en soi.  Le seul sens, la seule solution, la seule ‘rédemption’ (le fait de se ‘racheter’ mais pas nécessairement au sens religieux du terme) pour un descendant de ces Néandertaliens sauvages, de bêtes frustes, cruelles et meurtrières,  réside dans l’art, soit en le pratiquant soi-même, soit en s’en abreuvant pour le plaisir intellectuel et artistique.

 

Lire les faits-divers, se régaler de tous ces meurtres, infanticides, parricides, regarder éternellement ces images de guerre, de dévastations naturelles, fixer ces victimes d’inondations, de tremblements de terre, de glissement de terrain, d’incendies, c’est là une activité humaine pour retardés mentaux digne de nos ancêtres néandertaliens.  Ce qui distingue l’homme – même Betonicus – du Néandertalien, c’est sa raison et sa capacité à créer.  Non pas celle à détruire ou à se complaire dans une espèce de voyeurisme.  La Callas, elle aussi, descendait de ces Néandertaliens, mais quand on voit ce qui la distinguait de ces êtres sauvages…

 

Mais, peut-être après tout suis-je vieux jeu?  De toute manière, si j’avais dû vivre avec ces brutes sanguinaires du temps des Néandertaliens, je crois que j’aurais opté pour me réfugier auprès des singes ou que j’aurais vite été tué par un coup de massue. Je ne suis pas fait pour cette brutalité, tout comme je ne suis pas fait pour ce béton, ce métal et tout ce qui fiche notre nature en l’air…

 

 



[1]Dans le jargon de l’époque, désigne un flic d’un organe de sécurité (GPU, NKVD, KGB, etc.)

[2]Traduit par moi de l’édition anglaise « Darkness at noon », pages 183/184.

10:55 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

J'ai cherchè "homo betonicus" pour controler si, au monde, quelqu'un d'autre avait songè à ce nèologisme, mais oui, tu, toi y as dèjà pensè. Mais cela n'empeche que je puisse l'utiliser. Mes compliments pour vos reflexions.
Un prof, paysan et poète, parfois, cela m'arrive...
Oui, je partage ces pensèes depuis toujours.
Salut.
Teodoro

Écrit par : Teodoro Margarita | 10/07/2014

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