04/05/2013

"Einsatzgruppen", un livre remarquable de Michaël Prazan

 

Si l’Allemagne nazie avait eu des shows de téléréalité, voilà à quoi certains d’entre eux auraient pu ressembler :

 320px-Kiev_Jew_Killings_in_Ivangorod_(1942)[1].jpgLiepaja_massacre_.jpgThe last Jew at Vinnitsa.jpg

       

 

 

 

 

 

 

Dans un monde de raccourcis intellectuels, dans un monde où le sérieux, le très sérieux, l’effroyable, le sanguinairement sérieux cède la place au frivole, au léger, dans un monde où ‘Allô, mais allô quoi ?’ devient une phrase majeure de notre culture contemporaine, pourquoi s’échiner à rechercher la vérité, à restituer des visages – et une dignité - à ces victimes inconnues du régime nazi, à faire revivre ces derniers instants de terreur de centaines de milliers d’enfants en bas âges, d’enfants, d’adultes, de vieillards, des Juifs, condamnés par un seul homme dément et qu’un peuple entier suivit, comme un seul homme…

 

Dès l’invasion des troupes allemandes en URSS, immédiatement derrière elles il y eut des groupes mobiles de tuerie appelés les « Einsatzgruppen » et formées principalement d’hommes de la SS, du SD (Sicherheitsdienst, branche de la SS) et de l’Ordnungspolizei (la police d’ordre, aussi de la SS). Leur but ?  Éliminer par balles (ce qu’on appelle maintenant la « Shoah par balles »), par massacres de masse, tous les ennemis du IIIe Reich, c’est-à-dire essentiellement les composantes de la conspiration judéo-bolchevique.  Et selon un protocole d’accord écrit entre la Wehrmacht et l’autorité SS supérieure du 26 mars 1941 « les Sonderkommandos {appellation interne à la SS des Einsatzgruppen} sont autorisés dans le cadre de leur mission et sous leur propre responsabilité à prendre des mesures exécutives contre la population locale. »

 

On n’a évidemment jamais retrouvé d’ordre écrit d’Hitler décrétant la mise à mort des Juifs.  Mais il y eut des directives, des ‘idées’ verbales ou écrites d’Hitler que l’Histoire a rapportées.  Hitler, dans ‘Mein Kampf’ : « Le Juif ressortit à une race, mais n’est pas un être humain. Il ne peut pas être un être humain au sens de l’image de Dieu, de l’Éternel. Le Juif est le portrait craché du Diable.  La juiverie signifie une tuberculose de la race des peuples. »  Et, le 30 janvier 1939, devant un parterre d’aréopages du parti le prophète Hitler en personne n’avait-il pas clamé que « si la juiverie financière internationale devait entraîner une nouvelle fois les peuples dans une guerre mondiale, alors le résultat n’en sera pas la bolchevisation de la Terre, mais la destruction de la race juive en Europe. »  En plus des Juifs, Hitler avait dit, le 30 mars 1941, devant un parterre de hauts généraux de la Wehrmacht que « le danger russo-asiatique doit être éliminé sans égards (…) Il s’agit ici d’une guerre d’extermination qui est menée… »

 

Donc ce fut aux quatre groupements des Einsatgruppen qu’échut la tâche immense de purger les territoires conquis en URSS et dans les pays baltes de toute juiverie en premier lieu, des commissaires politiques et communistes, accessoirement.  3.000 hommes répartis en quatre groupes (A, B, C et D du nord au sud du front soviétique),  aidés par des unités de volontaires locaux enthousiastes (lettons, estoniens, lituaniens, ukrainiens, principalement, au total on chiffre à 300.000 ceux au service des nazis) se mirent à l’œuvre et ils ne firent pas dans le détail. Près de 30.000 Juifs tués par balles en deux jours fin septembre 1941 à Babi Yar près de Kiev, 28.000 en novembre et décembre 1941, également en deux journées, à Rumbula près de Riga (Lettonie).  Près de 100.000 durant des mois sur le site de Ponary près de Vilnius en Lituanie. Mais cela ce ne furent les ‘grands’ massacres, la plupart des massacres se firent dans de petites agglomérations ou en vidant des ghettos.  Chaque jour, ces 3.000 hommes et leurs comparses collaborateurs des pays baltes et d’Ukraine liquidaient leur quota de Juifs et de communistes.

 

Raoul Hilberg fut le premier historien qui étudia en détail ces groupes mobiles de tuerie dans son ouvrage fondamental « La destruction des Juifs d’Europe ».  Il reste un classique du genre.

 

Mais un Français contemporain, Michaël Prazan, a écrit un ouvrage intitulé « Einsatzgruppen » également remarquable car ce livre issu de recherches historiques approfondies constitue maintenant une nouvelle donnée historique sur ce que furent ces unités d’assassins professionnels ayant sévi dans les territoires occupés de l’URSS, détaillant quelle fut leur mentalité et quels furent les résultats effroyables de cette machinerie de meurtre sur commande bien huilée.

 

Michaël Prazan s’est rendu sur les lieux des crimes majeurs, Ponary et Kaunas en Lituanie, un pays où en tout près de 130.000 Juifs furent tués dans des conditions atroces, Rumbula et Skede en Lettonie (près de 80.000 personnes tuées dans ce pays, soit 90 % de la population juive), Lvov en Ukraine, Babi Yar près de Kiev et tant d’autres lieux de la mémoire qui, hélas, n’ont pas toujours réussi à capter notre attention ou empathie, y compris la mienne, je l’avoue très humblement.  Il a déniché des survivants, des témoins oculaires habitant près des lieux de massacre et les a interviewés.  Il a aussi déniché certains collaborateurs des nazis et les a interviewés en Lettonie, Ukraine, Lituanie, mais là, souvent, ces hommes biaisaient, non par pudeur, non par un sens de rédemption pour leurs crimes, obviaient à l’évidence donnant bien trop de détails au sujet des massacres  que d’autres et pas eux auraient commis.

 

Contrairement à beaucoup d’historiens qui se contentent d’aligner de manière sèche, didactique, des faits, des actes, des chiffres, Michaël Prazan fait parler ses propres émotions, il dit ce qu’il éprouve à voir ces lieux de meurtre de masse, à interviewer des êtres abjects, à recueillir les témoignages de survivantes de fosses communes, et, franchement, ce n’est pas une mauvaise chose.  Face à une machine à tuer nazie, face à des hommes – ceux des groupements mobiles de tuerie - qui avaient perdu  toute trace d’humanité en eux, face à des robots obéissant au doigt et à l’œil à leur Führer Adolf Hitler, faire preuve de sentiments humains, d’empathie, de dégoût vis-à-vis d’anciens tueurs ou collaborateurs du régime nazi, constitue la preuve de notre humanité.  C’est là une démarche que suit également Efraim Zuroff, le directeur du bureau israélien du Centre Simon Wiesenthal, qui n’hésite jamais à communiquer ses propres sentiments lors de ses enquêtes à l’étranger.

 

Pourquoi lire de tels livres, pourquoi s’informer ?

 

Dans un monde actuellement voué aux people, à la téléréalité, aux apprentis chanteurs, dans un monde où chacun se sent une âme d’écrivain par le simple fait de poster un commentaire sur un forum ou à la suite d’un article, dans un monde d’internautes réagissant sur n’importe quoi et de n’importe quelle manière souvent absurde, certains aigris diraient ‘c’est de la vieille histoire tout cela, qui cela intéresse-t-il encore ?’  D’autres diraient ‘548 pages, t’es pas fou mec, je préfère lire un blog de deux pages qui  me dit l’essentiel en résumé.’

 

Parce que la réalité de maintenant c’est que l’antisémitisme, la résurgence d’une droite raciste, le racisme sous toutes ses formes, prend de l’ampleur.  Actuellement, en Lettonie, Lituanie et Estonie, on célèbre chaque année avec fastes et marches les volontaires des divisions SS autochtones qui, si elles n’ont pas trempé directement dans le massacre des Juifs ont tout de même constitué un soutien au régime nazi antisémite, raciste, inhumain.  A Lvov en Ukraine, on a érigé une statue en l’honneur de Bandera, anticommuniste ukrainien mais aussi antisémite et collaborateur nazi notoire.  La Croatie a repris sur son drapeau national le « sahovnica », le damier rouge et blanc, l’inversion du symbole du régime pronazi et sanglant d’Ante Pavelić (le chef des Ustaša de très sinistre mémoire).  Dans son ouvrage, Michaël Prazan raconte qu’il a été pris à partie alors qu’il s’est retrouvé par hasard en Ukraine à filmer une manifestation de soutien aux anciens collaborateurs ukrainiens du régime nazi.  Et quand un article dans le Monde a relaté cette histoire, il a reçu des courriels et des invectives sans compter.

 

Cela s’est passé près de chez vous.

 

Comme si les leçons d’une histoire particulièrement sanglante, raciste, inhumaine,  n’avaient jamais été tirées.

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