25/01/2013

Kafka pas mort, il est revenu en Absurdistan Belgae !

 

Mon journal favori m’a informé mercredi passé qu’une femme mettait sa virginité aux enchères pour un minimum de 100.000 euros (cent mille euros, vous avez bien lu).  Le jour suivant, mon journal a relayé qu’elle avait déjà eu une offre de 250.000 mille euros (deux cent cinquante mille euros).  Outre l’article de fond (hi-hi, ha-ha) le jour même, mon journal favori s’est fendu d’une interview le lendemain de la dame en question et de sa mère.  Avec moult photos suggestives genre publicité gratuite.

 

La virginité c’est ce petit machin du genre d’emballage cadeau surprise (surtout vu le nombre infime de vierges au mariage), à défoncer de tout son poids mâle, il doit faire quoi, 6-7 centimètres de diamètre pour quelques millimètres d’épaisseur, en sophistiqué, on appelle ce truc l’hymen.  Un bien qui ressortit à la catégorie de l’éphémère puisque comme une capsule il est censé protéger l’intérieur de son habitat contre toute irruption mais disparaît à jamais dès qu’il y irruption en la demeure (de là l’expression ‘il y a péril dans la demeure’).

 

Cent mille euros c’est le prix d’un petit studio à la Mer ou d’une voiture genre BMW de luxe.  Qu’il y ait des hommes suffisamment bêtes pour payer une telle somme pour le plaisir de jouer au décapsuleur éphémère, m’émerveille.  Moi qui m’intéresse de longue date à la bêtise humaine et plus précisément dans ce petit royaume d’Absurdistan où je suis né et où je vis.

 

Moi, j’imaginais plutôt qu’une damoiselle – comme au Moyen Age – qui serait entrée en lice pour nouer les nœuds de l’hymen (mariage selon le Petit Robert) aurait assisté à une joute galante entre de preux et blancs chevaliers bien montés sur leurs étalons, et que le vainqueur du tournoi aurait été autorisé à déflorer la damoiselle, selon les us et coutumes de jadis long time ago.  Dans le monde animal, pas d’enchères non plus, les mâles se battent pour le plaisir de couvrir la femelle qui a répandu ses odeurs érotomanes par-ci, par-là.

 

Ici, pour le cas d’espèce, on se croirait chez Sotheby’s mais je vois mal comment l’animateur de la vente aux enchères – publiques – présenterait l’objet de la vente, car dans ce cas particulier, il n’y aura pas de photo dans le catalogue ni la possibilité de tenir l’objet de la vente à la main pour le montrer aux acheteurs potentiels et les faire baver d’envie comme jadis Pavlov le faisait avec ses toutous au conditionnement psychologique.

 

Il paraît que le dépucelage fait mal – ou fait mâle, je ne sais plus à la fin.  Et si finalement le preux et blanc chevalier ayant remporté le tournoi (et viré sur le compte de madame la somme adéquate) aurait une quelconque réclamation sur l’objet de la vente certaine (pour qu’une vente soit certaine, il faut un objet et un prix convenus et un accord entre vendeur et acheteur, notions de droit de jadis), de quelle façon pourrait-il par exemple prouver qu’il y a eu dol ou vice dans l’affaire ?  Faire faire un constat par huissier ?  Renvoyer l’objet à l’usine pour remplacement ?

 

Car l’hymen est non seulement éphémère mais il n’en reste nulle trace après le décapsulage.

 

Ouais, ça aussi c’est la Belgique, vendre son hymen !

 

                                                        *

J’ai lu que la Ministre Joëlle Milquet envisage de faire modifier la loi ‘Salduz’.

 

Keskessèssà ?

 

C’est cette loi qui permet aux prévenus et personnes arrêtées de se faire assister par un avocat dès le premier interrogatoire.

 

La raison de la modification de la loi ?  D’après la ministre et les services de police, cette loi contraindrait 700 policiers à s’occuper uniquement de cela, ce qui, évidemment, fait un peu moins de monde dans la rue et sur le terrain pour capturer les auteurs de petite et grande criminalités dans notre pays.

 

J’essaie – vainement – de m’imaginer pourquoi il faut mobiliser 700 policiers pour permettre à des avocats d’assister à des interrogatoires de personnes arrêtées ?  En vain car Kafka est actuellement indisponible.

 

Menotte-t-on les avocats et les accompagne-t-on sous escorte armée dans des combis de police ?  Ces policiers mobilisés pour les avocats le sont-ils pour pratiquer des écoutes illégales des conversations privilégiées entre prévenus et leurs représentants légaux ?  Les policiers sont-ils de service pour protéger les avocats, faire en sorte qu’il ne leur arrive rien avant qu’ils ne se rendent auprès de leurs clients présumés, malfrats de petit ou gros calibre ?  Car, j’imagine qu’un avocat, tout imprégné de ce qu’il doit faire pour assister son client, focalisé sur cette nouvelle affaire juteuse (cela rapporte moins qu’un hymen, croyez-moi) ne regarderait peut-être pas devant lui et n’apercevrait peut-être pas à temps les peaux de banane, ou les trottoirs qui n’ont pas été déneigés à temps, les détritus ou sacs de poubelle abandonnés sur la voie publique et autres entraves technico-policières-légales qu’on aurait peut-être semés sur son passage pour lui rendre l’existence d’avocat un peu moins rose ?

 

Et, pendant que l’interrogatoire a lieu en présence d’un ou deux policiers, la smala des autres policiers mobilisés à cet effet (imaginez-vous 700 policiers en permanence au service d’avocats…pour combien d’interrogatoires par jour ?) que fait-elle ?  Tape-t-elle la carte, regarde-t-elle un match de foot à la télé, fait-elle des mots croisés, ronfle-t-elle dans un coin, ou fait-elle simplement acte de présence (ou d’absence) ?

 

                                                        *

Parlant de policiers, j’ai lu qu’on va supprimer 60 emplois de management au top de la police et que ces personnes ayant reçu d’autres affectations iront sur le terrain (ha-ha, elle est bien bonne !).

 

J’imagine déjà un directeur de police, assis derrière son bureau depuis vingt ans et qui d’un seul coup d’index magique se faisait servir son petit café par la secrétaire particulière, aller en patrouille disons à Cureghem ou dans le quartier du Parvis à Molenbeek ou à Borgerhout à Anvers.

 

J’imagine déjà ce policier qui a sans doute perdu toute condition physique, qui promène un fameux embonpoint devant lui et qui ne pratique plus le tir qu’à la Foire de Bruxelles avec ses enfants, à la carabine à plomb et à trois mètres de distance, se retrouver face à des malabars de la mafia russe par exemple, armés de Kalachs, réussirait-il à ouvrir rapidement l’étui où crèche son précieux pistolet, à le déverrouiller à temps, à l’armer (culasse vers l’arrière, pour rappel) ?  Puis à tirer.  Passent-ils des tests de la vue les managers de la police ?  Les pèse-t-on de temps à autre ?  Savent-ils courir le vingt mètres en deux minutes au moins ?  Atteindre une cible à vingt mètres ?

 

Ou, comme je le subodore, on va les mettre en branle pour véhiculer, accompagner et protéger les avocats de la loi Salduz, ce serait peut-être là un job plus dans leurs cordes. Ou, accessoirement, faire le tour de certains quartiers pour récolter des fonds pour les bals de la police…

 

                                                        *

À Wingene et Lichtervelde en Flandres, il est défendu (streng verboten !) de jeter des boules de neige.  Si je me souviens bien, à Wingene, n’y a-t-il pas eu l’année dernière le meurtre d’un châtelain ?  Donc, si je comprends bien, à Wingene, on peut jeter des balles mais pas des boules.

 

Et j’ai lu qu’à Anvers, un policier a verbalisé 7 personnes qui jetaient des boules de neige.

 

Non seulement la Belgique qui était l’Absurdistan de temps à autre aurait tendance ces dernières semaines à se surpasser et à devenir ce genre de pays où Kafka aurait dû naître et aimé vivre.  Si Kafka était né en Belgique et qu’il eût commencé à s’intéresser à l’écriture, je pense qu’il aurait fait des bouquins comiques.  Peut-on parler sérieusement de ce qui s’y passe ici dans ce pays qui ne connaît même pas la définition de l’absurdité (vient d’absurde = ‘contraire à la raison, au sens commun’, merci le Petit Robert).

 

Oui mais ‘sens commun’ ?  Si le sens commun prend des allures de pièce d’Ionesco, qu’est-ce qui est encore raisonnable ?

 

                                                        *

Moustique des 19 au 25 janvier publie les résultats d’une ‘étude’ Moustique/RTBF, je lis ainsi en page 20 quels sont les thèmes privilégiés par les sondés (des sondés sont-ils des patients à qui ont a placé une sonde ?) par catégorie.

 

Sous la catégorie alléchante ‘Altruiste’, je lis quelles sont les préoccupations des francophones sondés : 1. La santé de vos proches, 2. Votre état de santé, 3. Une alimentation saine.

 

Bien, bien.  Altruisme : ‘Disposition à s’intéresser et à se dévouer à autrui’ (Petit Robert, qui d’autre ?).

 

Bien, bien, s’intéresser à son propre état de santé et vouloir bouffer une nourriture saine, c’est de l’altruisme maintenant.

 

J’ai l’impression qu’il y a du pain sur la planche pour les profs et instits, car à mon avis, si l’altruisme consiste à penser en priorité à ses petits besoins perso, que dira-t-on quand on parlera d’égoïsme ?

 

                                                        *

Je viens d’écrire une lettre urgente à Kafka au paradis des grands noms de la littérature, je l’implore de revenir sur Terre au plus vite et en Belgique en particulier, de préférence en Flandre et de s’abonner à mon journal favori, parce que, comme le proclamait un tube de jadis ‘you ain’t seen nothing yet’  (vous n’avez encore rien vu…).

 

Quand je pense que Beckett a écrit ‘En attendant Godot’, ce chef d’œuvre de l’art de l’absurde, s’il avait lu mon journal favori et compulsé cet article sur la vente aux enchères d’un hymen, je crois qu’il aurait ipso facto renié l’absurde parce que trop répandu, trop ‘vulgaire’  et ressortissant au ‘sens commun’.

 

Peut-être qu’il aurait écrit des trucs gentils, goncourtables ou susceptibles de décrocher un prix des lecteurs d’une chaîne de télévision pas spécialement connue pour sa connaissance de la littérature.  Il aurait été obligé de se vendre, de prostituer son art car en Belgique tout avait déjà été écrit sur l’absurde.  Histoire pour lui de faire rentrer du fric à la maison d’une autre façon à cause de cette concurrence déloyale des Belges. 

 

Car, lui le pauvre, comme Kafka et Proust, ils n’eurent pas cette insigne chance de disposer d’un d’hymen en parfait état (dans l’état bien connu de l’acquéreur comme on dit chez le notaire) taillable et monnayable.

 

Moi non plus d’ailleurs, je n’ai jamais eu d’hymen.

 

Eh ben je suis vexé et jaloux.

 

Dieu n’a pas été équitable quand il a fait l’homme à Son Image.  La femme a quelque chose en plus et croyez-moi, cela fait toute la différence…financière, et moi le grand explorateur devant l’éternel, je n’ai jamais eu la chance de rencontrer une dame au milieu des ténèbres africaines, de lui être présente et de lui dire ‘Mrs. Hymen I presume ?’  (Madame Hymen, je présume ?).

 

Quelle affreuse vie celle d’un homme !

 

Un hymen, un hymen, mon Royaume pour un hymen !

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