04/11/2012

Le poids et l'influence de certaines photos de la Shoah

 

La Shoah en Europe a révélé un certain nombre de photos.  Mais, il faut reconnaître qu’il y a une nette disproportion entre celles issues des pays de l’Europe de l’Ouest et celles qui sont passées à la postérité en provenance de ces pays où les balles régnaient en maîtres de mort.

 

Quelques photos à peine subsistent des rafles et déportations en Belgique, aux Pays-Bas, en France, presque pas des personnes qu’on entassait dans les voitures à bestiaux pour leur long et parfois ultime voyage vers Birkenau, l’usine de la mort, symbole de l’horreur absolue que fut le régime nazi pour les Juifs, Roms, Slaves et ‘opposants’.

 

L’immense majorité des photos dépeignant d’atroces scènes de tueries, de ce qui est maintenant connu sous l’appellation de la « Shoah par balles », ou de scènes de ghettos, d’actes de brutalité ou de sadisme civil, policier ou militaire, proviennent de Pologne, des États baltes et des anciennes républiques soviétiques sous occupation nazie.

 

Elles furent principalement prises par des Allemands, témoins volontaires, en service commandé,  neutres ou de nature sadique.  Et, même pour ceux qu’on ne peut suspecter de sadisme ou de voyeurisme pervers, comment expliquer que ces soldats allemands imperturbables purent prendre des photos de Juifs se déshabillant dans des dunes ou en plein air avant d’être exécutés par  balles devant d’immenses fosses communes, d’autres de Juifs qu’on martyrisait pendant des heures, d’autres de prétendus ‘partisans’ pendus ?  Sans réaction humaine, sans dégoût, sans refus de ces monstruosités?

 

Néanmoins, aussi repoussantes que de telles photos puissent être, prises ou non par des natures sadiques ou ‘normales’, elles constituent aussi les meilleures preuves et sources de certaines tueries en masse, de certains pogromes, un témoignage ineffaçable de cette horrible machine à tuer que les Allemands mirent au point sous le nom de ‘solution finale de la question juive en Europe’.

 

Parmi les centaines de photos que j’ai déjà pu voir dans mes livres d’histoire de la guerre ou de la Shoah, lors de visites de musées et surtout, ces dernières années, lors de visites des musées des victimes juives de l’Holocauste à Vilnius en Lituanie et Riga en Lettonie, il y en a quatre que je considère emblématiques de l’effroyable sentiment de solitude en face de la mort, d’inexorabilité, de terreur, ces instants de terreur absolue, d’impuissance totale, qu’ont dû éprouver les malheureuses victimes de ces scènes de photographie durant les derniers moments de leur trop courte existence.  Une abomination d’autant plus effroyable et inexcusable quand on sait que certaines d’entre ces photos montraient des enfants, parfois en bas âge, des femmes, des vieillards, sur le point d’être tués par des brutes inhumaines et sanguinaires en fonction d’une idéologie raciste et perverse, n’épargnant personne. On sait maintenant que même parmi les nazis endurcis (Himmler, Heydrich, etc.), il y eut au début de l’invasion de l’U.R.S.S. certaines discussions – oh pas trop houleuses ou ne faisant nullement état de divergences idéologiques fondamentales sur la nécessité d’annihiler la race juive comme l’avait si bien prédit le Führer le 30 janvier 1939 devant un parterre de caciques du parti nazi –, quant à savoir s’il fallait étendre les massacres de Juifs aux femmes et aux enfants.  Himmler avait tranché (ou plutôt il a dû ânonner les paroles de son bien-aimé Führer parce que Himmler, sur le plan mental était un minus dangereux), disant qu’il ne fallait pas que cette race (juive) puisse se régénérer.

 

La première photo qui me touche est surtout connue dans sa version raccourcie.  Elle a été prise à Ivangorod en Ukraine, en 1942, et montre sur la gauche un soldat allemand mettant en joue une mère enserrant son petit enfant dans ses bras quelques secondes avant leur mort par balle.  Mais la photo complète illustre bien ce que fut la Shoah par balles et l’œuvre journalière des Einsatzgruppen – ces quatre bataillons de 3.000 tueurs de la SS et du SD, créations de Himmler et d’Heydrich -, parce qu’on distingue sur la partie droite des Juifs en casquettes typiques des pays de l’Est et des femmes en foulards, creusant une fosse commune.  La leur.

 

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C’est pourquoi la deuxième image qui me glace le sang fut prise le 15 décembre 1941 dans les dunes de Šķēde près de Liepāja, non loin de la mer, en Lettonie.  Elle fut prise par l’Oberscharführer Carl Emil Strott.  Elle montre cinq femmes dont trois (les 1e, 2e et 4e en partant de la gauche) sont membres de la famille Epstein, en sous-vêtements.  Il y a une femme âgée de l’âge d’une grand-mère tout au centre.  À sa droite, deux jeunes filles, adolescentes, celle à l’extrême droite se tient la coiffure comme si elle posait pour une photo normale.  La toute jeune fille à gauche, terrorisée, cache en partie la tête qu’elle enfouit derrière le bras droit et dans le flanc de sa mère.  Les femmes et jeunes filles sont dignes bien qu’elles ‘posent’ en sous-vêtements.  Leur sort, une fosse commune où elles entraient vivantes puis étaient fauchées par des salves d’armes individuelles ou par des tirs de mitrailleuses.  Ces massacres de décembre 1941 furent le fait d’Einsatzgruppen aidés par des milices antisémites et pronazies lettones.

 

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‘Le dernier Juif de Vinnitsa’ est une photo de laquelle se dégage une tristesse incommensurable.  Un Juif est assis au bord d’une fosse commune et attend tristement mais patiemment qu’on veuille bien l’exécuter.  Il fixe l’objectif d’un œil incertain, passif presque placide.

 

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À Kaunas en Lituanie, juste après l’entrée des Allemands dans la ville, eut lieu le 28 juin 1941 l’un des pogromes les plus effroyables jamais rendus publics par la transmission des photos que prit l’Allemand d’une unité de Pionniers Wilhelm Gunsilius (interviewé par la BBC dans une émission intitulée « The way to Treblinka » qui fut diffusée par la BBC4 le 1er novembre 2012).  Ce qui rend ce pogrome plus insoutenable que beaucoup d’autres tient aux particularités de ce massacre public. 

 

Les Lituaniens étaient antisémites et antisoviétiques.  Dès l’annexion forcée de la Lituanie par l’U.R.S.S. en mai 1940 (en fonction de clauses secrètes en annexe du Pacte Ribbentrop-Molotov du 23 août 1939),  et, surtout, de la déportation en masse de Lituaniens et de Juifs vers le goulag soviétique en juin 1941 peu de temps avant l’invasion de l’U.R.S.S., beaucoup de Lituaniens ethniques, donc non-Juifs, assimilèrent le Juif au NKVD (le précurseur du KGB) et au communisme.  L’explosion de joie que l’entrée des troupes de la Wehrmacht provoqua au sein de la population locale alla de pair avec une explosion de rage – enfin libérée - à l’égard des Juifs. 

 

Dans la cour du garage de la coopérative d’agriculture du boulevard Vytauta à Kaunas, d’anciens détenus lituaniens tout juste relâchés de prison reçurent carte blanche de procéder à la mise à mort, par barres de fer, de 52 Juifs.  Cela dura 5 heures.  Et à l’issue de ce massacre, qui a dû être insoutenable pour des spectateurs normaux – sans parler des heures d’agonie des victimes juives -, le photographe allemand Gunsilius demanda à un spectateur civil pourquoi on jouait de l’accordéon et que jouait-on ?  On lui répondit qu’il s’agissait de l’hymne national lituanien !

 

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Je terminerai en parlant d’une photo qui me captive autant qu’elle me choque.  Elle fut prise à Minsk (Biélorussie) le 26 octobre 1941.  Elle montre sur la gauche une citoyenne soviétique déjà morte par pendaison, ses cheveux blonds sont ébouriffés, sa bouche est entrouverte, les yeux ouverts.  À droite de la photo, il y a un jeune homme en casquette à qui un Allemand place le nœud mortel autour du cou.  Ce jeune homme a l’air de sourire bien tristement.  Ce sont deux ‘partisans’ qu’exécutèrent des hommes de la 707e  Division d’infanterie de la Wehrmacht (déjà réputée comme étant une des seules divisions de la Wehrmacht connue ayant passé par les armes près de 10.000 Juifs : pour rappel l’essentiel des tueries par balles furent le fait d’Einsatzgruppen de la SS parfois aidés par des groupements pseudo-militaires d’antisémites locaux).

 

Ils s’appelaient Mascha Bruskina (Juive de 17 ans) et Volodya Sherbateivich.

 

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Et, comme ce dernier Juif de Vinnitsa, ces 52 victimes à Kaunas, ces 5 pauvres filles et femmes à Liepāja, cette mère et son enfant et les quelques autres Juifs à Ivangorod, et les centaines de milliers de victimes de la Shoah par balles, de pendus en guise de représailles, ils auraient pu vivre leur existence sans problèmes s’il n’y avait eu Hitler en travers de leur chemin de vie, ses armées sanguinaires et tous ces antisémites et bénévoles qui firent primer une forme nazie et exacerbée de darwinisme au détriment des nécessaires sentiments d’humanisme, de charité et d’entraide humaine et d’empathie…

12:37 Écrit par ro-bin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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