20/10/2012

Comment contrer Bart De Wever

Beaucoup de journalistes, d’observateurs politiques et de politiciens, se demandent comment contrer de manière utile Bart De Wever et combattre ainsi le spectre de la dissolution du pays engendré par sa formidable victoire à Anvers le 14 octobre dernier et les autres scores réalisés un peu partout en Flandres ?

 

Le problème avec pas mal de journalistes et de politiciens francophones c’est qu’ils ne connaissent pas la Flandre en fait et qu’ils ne lisent pas ou très peu la presse flamande.  Ils ne connaissent pas vraiment la mentalité flamande ni ce qui anime les Flamands d’un point de vue politico-social.  Ils sont obnubilés par ce message de ‘confédéralisme’ de la N-VA qui, dans leur esprit, ne serait que l’ultime démarche avant l’indépendance définitive de la région flamande.  Une idée qui commence d’ailleurs à prendre corps dans d’autres nations telles que l’Écosse, la Catalogne, la Galicie, sans parler de ces régions qui revendiquent depuis longtemps leur indépendance (pays basque, la Corse et le nord de l’Italie).

 

La N-VA est issue de l’ancienne Volksunie, un parti flamingant revendicateur, anti-francophone.  La N-VA est maintenant un parti de droite, conservateur, nationaliste, partisan d’un radicalisme flamand sur le plan linguistique.  Elle a glané pas mal de voix du Blok à en juger par la chute de ce dernier parti en Flandres.  La N-VA est le parti populiste type.  Marteler des slogans simplistes, imaginer des ennemis qui empêchent la Nation flamande de s’épanouir (alors qu’elle est en fait bien plus riche et florissante que Bruxelles ou la Wallonie), sont des trucs que d’autres avant Bart De Wever – dont certains dictateurs et fascistes – ont utilisé à bon escient.

 

Mais la N-VA en la personne de son chef, soutient une idéologie néolibérale dans la plus pure tradition des Républicains américains, ce qui implique pour ces gens simples d’idées politiques peu ou beaucoup moins d’État, peu ou moins de sécurité sociale, liberté absolue aux entrepreneurs d’agir à leur guise, baisse de la fiscalité, taxer la masse pour en faire profiter les ‘happy few’ de nantis et exilés de France.

 

Peu de gens ont peut-être noté un articulet paru dans la presse flamande peu avant l’élection, faisant état que près de 45 % des entrepreneurs flamands voteraient pour la N-VA.  Et là en fait réside le cœur de l’idéologie de Bart De Wever et le moyen qu’il y aurait de contrer ce parti, pour les francophones et Wallons mais aussi pour les Flamands démocrates qui s’opposent à des idées ou régimes de type autocratique (où un seul homme, le meneur ou autre Führer personnifie à lui seul tout son Peuple, sa Nation), à qui a répugné cette marche insolente de la victoire le soir du 14 octobre 2012 à Anvers, qui fit, à certains égards, penser aux marches arrogantes du parti national-socialiste dans l’Allemagne de Weimar du début des années 30.

 

Bart De Wever, sur le plan économique, est identique à Sarkozy, Cameron, De Rutte, Rajoy, Barroso, Mitt Romney et toute cette lignée de politiciens qui ne rêvent que d’une chose, moins d’emprise de l’état sur les entreprises et les finances publiques, donner une espèce de carte blanche fiscale, sociale et financière, aux entreprises et patrons de telle manière qu’elles puissent engranger plus de bénéfices, au détriment bien sûr du pouvoir d’achat de la masse de la population.  Et souvent, maintenant, on sait qu’engranger des bénéfices plous importants passe en premier lieu par un dégraissage du personnel ou des délocalisations, les exemples, même en Flandres abondent.

 

Bart De Wever, indépendamment de son idée d’une Flandre libre et indépendante mais aussi pour cette raison, n’est intéressé que par l’argent qui, de droit et par les vertus du droit du sol (flamand), revient à la Nation flamande seule.  Pas pour lui donc, cet argent de l’État fédéral, mais l’argent pour son peuple et, principalement, l’argent qui permettrait aux entrepreneurs flamands d’en revenir à ces méthodes présocialistes et présyndicales : licencier sans trop de problèmes, payer le moins possible de charges sociales car les charges sociales ne profitent qu’aux fainéants (dont les Wallons, les gros profiteurs des transferts), délocaliser.  Il veut diminuer les impôts, certes, donc diminuer l’assiette fiscale globale, quitte, sans doute à en faire profiter surtout les riches et les entrepreneurs et à recouper tout cela via des sapes drastiques dans l’appareil et les finances de l’État fédéral (en le dégraissant, en pratiquant des coupes sombres dans le culturel, le social, l’assurance-maladie-invalidité, en favorisant les 2e et 3e piliers des pensions au détriment de la pension légale contrepartie des cotisations des travailleurs et des employeurs, etc.).

 

L’État Providence représenté par Di Rupo, la bête noire, dans la contre-image de type fasciste (voir ci-dessous)  qu’en ont formée De Wever et les ténors de son parti, c’est le malheur de l’Entrepreneur Flamand.  Payer des charges sociales qui permettent par des clés de répartition fédérale de payer les allocations de chômage, familiales, les pensions, les vacances annuelles des travailleurs et les frais d’assurance-maladie-invalidité, c’est là un mammouth qu’il convient de déstructurer et bien vite car il profite surtout à ces fainéants de Wallons.  Ce système de sécurité sociale – que pourrait nous envier nombre de pays paupérisés par un capitalisme sauvage à l’américaine et qui constitue un rempart contre la pauvreté comme l’attestent nombre d’études sociologiques – est un frein à la libre entreprise flamande.

 

Un exemple.  Par la voix de l’administrateur délégué du secteur Horeca Flandre, voilà ce qu’on a pu lire dans ‘De Standaard’ du 19 octobre 2012 : Si on introduit les caisses enregistreuses {cf. dans le secteur Horeca}, dans les circonstances actuelles nous nous dirigeons vers un scénario-catastrophe et 25.000 emplois risquent de disparaître à court terme. »  Autant reconnaître tout de suite qu’une partie massive du personnel du secteur Horeca travaille au noir et que les entrepreneurs– en bons praticiens du système D –, préfèrent cette pénombre fiscale actuelle qui engrange des bénéfices non taxables.

 

N’oublions pas qu’outre quelques irréductibles partisans de l’indépendance de la Flandre (qui héritera à coup sûr de 60 % d’une dette nationale avoisinant les 300 milliards d’euros en cas de ‘splitsing’), les dégoûtés de la politique, les partisans de partis populistes aux idées simplistes (à l’instar de celles que propageaient des partis nationalistes et populistes tels ceux de Le Pen en France, Wilders en Hollande, Haider jadis en Autriche, etc.), les déçus du Blok, la N-VA reçoit un support important et essentiel du monde des entrepreneurs flamands.

 

Car ces requins des finances et rois de l’évasion fiscale savent qu’avec Bart De Wever au pouvoir, soit en Flandres et qui sait peut-être aux rênes de l’État fédéral belge en 2014, on va dégraisser l’état, on va saper dans les dépenses de sécurité sociale.  Car, Bart De Wever, à l’instar de ces néolibéraux (et il est bien plus néolibéral que De Croo ou Quikske ou du côté francophone Reynders) ne parle pratiquement jamais du domaine ‘social’.  Le social pour lui c’est la bête noire, tout comme pour Cameron dont le Royaume-Uni doit encore toujours ratifier le volet social du Traité de Maastricht (amendé par celui de Lisbonne).  Il est d’ailleurs très copain avec Cameron qui, on le sait, est en train de faire régresser le Royaume-Uni, sur le plan social, d’une manière drastique.  Bart De Wever n’est pas différent de Mitt Romney qui a parlé avec dédain de ces 47 % d’assistés (sociaux) qui votent démocrate.

 

Quant à cette stratégie de diabolisation d’un archétype d’ennemi (Di Rupo, le PS, les Wallons), voilà ce que disait Friedrich Hacker dans son fameux livre ‘Agression’ paru au début des années 70 : ‘Pour les nationaux-socialistes, l’Allemagne, l’identité allemande, la mission allemande, furent des concepts centraux, autour desquels toutes les autres valeurs pouvaient se grouper et qui donnaient cependant des images expressives, dramatiques, du contre-type, de l’anti-image.  Dans la focalisation de l’ennemi non-allemand, on pouvait y emboîter en politique interne  les communistes, les libéraux, les Juifs’

 

Si on transpose ce texte à la Belgique selon Bart De Wever, que voit-on ?  Un de ses thèmes de prédilection est la ‘Nation flamande’, une nation qui doit s’émanciper du joug wallon personnifié par ce diable marxiste en personne de Di Rupo.  Le but de De Wever est de regrouper autour de sa personne et de son mouvement idéologique d’indépendance mais aussi de néolibéralisme libéré du carcan de la sécurité sociale, le plus grand nombre possible d’adhérents, quelles que soient leurs motivations politiques réelles.  Et, pour le faire, il a créé (j‘ignore si c’est voulu ou s’il s’inspire volontairement de ces exemples liés à l’histoire du national-socialisme) le contre-type idéal, l’ennemi interne, qui empêche l’épanouissement de la Nation flamande et la réalisation de ses aspirations matérielles légitimes (tout tourne autour des budgets, des transferts nord-sud, de l’argent, somme toute).  Et il n’arrête jamais de marteler ce thème populiste que tous les malheurs de la Flandre proviennent de Di Rupo.  Même le soir du 14 octobre dernier, alors qu’il aurait dû savourer sa victoire à Anvers et le fait qu’il allait devenir Bourgmestres de la plus grande ville du pays, son premier mandat de gestionnaire public en fait, il n’a cessé de baver le nom de Di Rupo de ce type d’arrogance supérieure et de haine viscérale qu’on a connues chez les fascistes dans les années trente

 

Que disait un autre spécialiste de la psychologie de masse, le philosophe Marcel Gauchet (interview dans ‘Marianne’ du 6 au 12 novembre 2012) : « Les totalitarismes s’efforcent de résoudre un autre aspect du problème de la représentation : la discordance des opinions.  Le parti conjure magiquement cette discordance : il permet d’obtenir le peuple-idée en actes.  Au-delà, le leader suprême résume en sa personne à la fois l’âme du peuple et le corps de la collectivité. »

 

La manière dont Bart De Wever et les membres de son parti ont célébré la victoire à Anvers, le soir du 14 octobre dernier, en marchant et montant à la conquête de leur nouveau domaine communal, montre à suffisance qu’il croit être l’incarnation absolue de l’âme  et des légitimes aspirations de la Nation flamandes.  C’est à juste titre que Daniël Termont, le bourgmestre de Gand (réélu avec un meilleur score que celui de De Wever à Anvers), à indiqué ‘que ces images le faisaient frémir et lui avaient fait penser à d’autres marches des années 30’.

 

Le futur bourgmestre N-VA d’Alost vient de déclarer qu’il veut créer un échevinat des affaires flamandes dont le but serait (1) de veiller au respect des lois linguistiques et (2) de s’opposer à la francisation grandissante de la ville (cf. télétexte de la VRT du 18 octobre et De Standaard du 20 octobre).  Là encore, on reconnaît cette stratégie – venant en droite ligne du leader De Wever – de diaboliser un archétype d’ennemi intérieur symbolisé par Di Rupo et ses nœuds papillon, le PS et la Wallonie.  Seul le MR trouve grâce aux yeux de De Wever et on devine pourquoi.  Ce n’est pas pour rien que la Flandre a refusé de ratifier le volet des ‘minorités’ des traités européens puisque Bourgeois et consorts refusent de reconnaître la prépondérance des francophones dans la périphérie et s’appuient sur une circulaire contrevenant aux lois linguistiques pour damer le pion aux candidats bourgmestres.

 

Et, je me suis toujours demandé si la haine viscérale et profonde qu’entretient savamment De Wever à l’égard de Di Rupo ne tient pas au fond au fait que le 1er Ministre soit ouvertement gay (n’oublions pas le caractère profondément conservateur de la N-VA et tous les transfuges issus du Blok qui ne doivent sûrement pas être des plus progressistes), tout comme je subodore de longue date que la haine que les Républicains américains éprouvent à l’égard du Président Obama tient au fait que ce dernier est noir.

 

Les discours réducteurs et simplistes de De Wever, son dédain et son ignorance voulue de Bruxelles et de son sort quant à l’avenir de la Belgique, portent leurs fruits, puisque ‘Der Spiegel’ no. 41/2012 écrit dans un article sur les poussés séparatistes que ‘la Belgique est constituée en réalité de deux parties, la Flandre au nord et la Wallonie au sud. »

 

Le brave De Wever est au moins constant dans ses opinions.  Bruxelles est une aberration, n’existe pas et n’existera jamais.  Et Di Rupo est un marxiste qui saigne la Flandre à blanc au profit des fainéants de Wallons.  Rappelons-nous ce qu’Hitler disait et pensait des Juifs et nous verrons qu’il y a – idéologiquement parlant – des points communs malgré les 80 ans de différence et les disparités entre l’économie allemande de Weimar exsangue et la Flandre, une des régions les plus riches au monde actuellement.  Je ne dis pas que De Wever est un facho, je dis qu’il s’inspire de méthodes fascistes éprouvées, réductrices, haineuses.

 

J’ai vu une partie du débat des présidents de partis flamands sur la VRT le soir du 14 octobre.  Aucun des opposants de De Wever (Besien, Tobback, Beke, De Croo) n’avait le ton, le bagout, l’emphase, le talent oratoire, nécessaires pour contrer De Wever de manière marquante.  De Wever est un excellent orateur, un excellent débatteur.  Comme l’était Hitler car Hitler matraquait son auditoire à l’aide de formules simples, marquantes, prenantes, ayant soin de concentrer ses attaques sur des ennemis sapant l’économie de l’Allemagne (les banquiers juifs, etc.). Ce genre de discours et d’appels populistes plaisent aux gens dénués de toute sophistication politique, donc disons de l’électeur moyen peu au courant de la presse écrite et qui se guide sur ce qu’il voit à l’écran uniquement.   Du côté flamand d’ailleurs, je ne vois personne actuellement capable, lors de débats publics, de remettre De Wever à sa juste place de démagogue populiste, en démontant les mécanismes pervers de cette création d’anti-image d’un ennemi de la Flandre s’appuyant soi-disant sur les vœux d’une Nation, et personne non plus, capable intellectuellement parlant, de critiquer son programme économico-financier et ses idées rétrogrades en matière de mise en avant systématique d’un système néolibéral fondé sur les besoins des entreprises et du dégraissement de l’état et de l’appareil social qui, en Espagne, en Grèce, au Portugal, surtout, est en train de saigner à blanc les couches déjà les plus paupérisées des populations et annihile toute idée d’avenir durable pour les jeunes.

 

Et du côté francophone et wallon, on ferait bien de remettre ce monsieur à sa juste place, à côté de Sarkozy, Merkel, Barroso, Romney, Cameron, De Rutte, Rajoy, ces politiciens de droite ou du centre-droite qui ne pensent qu’à l’intérêt des plus riches au détriment de l’ensemble de la population.  C’est là qu’il faut taper sur le clou.  De Wever c’est Romney en plus intelligent et bien plus cultivé, en meilleur parleur, mais si on le déshabille et qu’on le laisse dans son appareillage élémentaire de créateur d’idées politiques, on voit là un homme intéressé non pas à l’épanouissement de son peuple dans toute sa diversité culturelle, mais un homme qui vise le bien-être d’une partie – les patrons, les industriels - déjà riche de sa Nation flamande.  Comme Hitler qui fut soutenu en premier lieu par les gros industriels allemands qui avaient deviné en lui celui qui allait leur permettre un développement économique grandiose.

 

Pour nous francophones, Wallons et Flamands épris de démocratie et de diversité culturelle, soucieux de préserver les acquis sociaux, le tissu de l'État, un seul moyen existe pour contrer De Wever.  Parler et écrire, décrire ses idées rétrogrades et dangereuses pour le pays mais aussi pour sa propre région, sur les plans économique, social, fiscal.  De Wever c’est le prototype de ce genre d’hommes et de femmes qui détruisent le vernis social de l’Europe en ne jurant que par des plans d’austérité et qui, pour les réaliser, s’attaquent en premier lieu aux couches démunies ou aux secteurs sensibles (médecine, enseignement, recherche, culture, social, ONG…).  Donner le pouvoir à De Wever c’est faire reculer notre pays de 50 ans en matière de droits sociaux…

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