29.01.2012
Les Etats-Unis, un amour d'une vie
J’ai déjà parlé à plusieurs reprises ces derniers mois de ce que je qualifie « les piliers culturels » de ma vie, à savoir l’Asie (Japon, Chine), la Russie (englobant les pays slaves), Israël et les Juifs (incluant aussi le thème majeur de l’Holocauste), mais je n’ai pas encore parlé de ce qui a constitué pour moi le premier pilier culturel de mon existence et, en fait, le plus important par la somme des intérêts culturels, humains et politiques qu’il comporte : les USA. J’y repensais récemment alors que j’étais occupé à visionner la série américaine « Le Pacifique » relative au théâtre de guerre du côté du Pacifique, cette reconquête sanglante, par les Marines principalement, de toutes les îles et îlots du Pacifique conquis par les Japonais.
Très tôt dans mon existence, vers les 9-10 ans alors que j’étais issu d’une famille où la culture et les langues étrangères étaient sujets inconnus, je m’étais à plusieurs reprises écrié que je désirais parler anglais. C’était une litanie.
Mon père m’amenait assez souvent au cinéma et comme j’aimais déjà les films de guerre, il y eut des faits de bravoure de soldats américains (Tarawa, Bastogne…) qui s’imprégnèrent en moi de manière naturelle, quasi par osmose. Il faut dire que mon père qui avait vécu caché des Allemands à Hastière-Lavaux durant 18 mois (il avait refusé le travail obligatoire et, emprisonné par dénonciation, il avait réussi à s’échapper de prison) m’avait depuis mon plus jeune âge chanté les louanges des GIs qui avaient libéré son village natal après un combat d’une demi-journée.
Dès mon plus jeune âge et au dépit d’un père assez colérique à ce sujet, j’écoutais systématiquement la BBC à la radio. C’est ainsi que peu à peu, je me forgeai un répertoire de chansons populaires que j’allais par la suite retrouver sous l’appellation générique de « standards » (de jazz).
Simultanément à la découverte de la langue anglaise version BBC, vers mes 14 ans j’entendis un morceau de Sidney Bechet, « Le Marché aux Poissons ». Découverte du jazz donc. Un peu plus tard, je découvris John Coltrane et son « My Favorite Things », autre choc culturel d’importance, car là au lieu du New Orleans, terrain facile à aimer, je tombais de plain-pied dans le jazz moderne, modal même.
J’étais doué pour les langues, ce qui fit qu’ayant appris l’anglais très facilement, je me mis à lire des romans en anglais dès mes 15 ans, accompagné d’un dictionnaire, habitude que je n’ai jamais perdue depuis lors.
Plus tard, vers 1968, je m’abonnai à Newsweek ou Time Magazine que je lisais chaque semaine ; j’en savais parfois plus sur les Présidents Johnson, Nixon, Ford, que sur la politique de mon propre pays. J’en connaissais beaucoup plus sur le système politique et judiciaire américain que sur ceux de mon pays natal. À une certaine époque et certainement après mai ’68, cela devint un peu la mode parmi les gauchistes et gauchisants de toutes espèces de haïr les USA parce que, et c’est incontestable, c’était l’époque de la ‘guerre’ du Vietnam, une guerre qui n’avait jamais été formellement déclarée, une guerre, évidemment, où les Etats-Unis se conduisirent en terroristes, projetant napalm, agent orange, destructions massives, déportations forcées, tirs contre des civils tous azimuts, à leur façon inimitable de gorilles aux pieds d’éléphants que nous connaissons bien.
Parce que, si j’admire les States, je connais aussi mieux que quiconque leurs faiblesses et surtout sur le plan militaire.
Et s’il faut parler de stratégie, il faut en revenir tout d’abord à la Deuxième guerre mondiale. Côté européen, depuis le débarquement et jusqu’à la victoire finale, à quoi a-t-on assisté du côté des troupes américaines ? À des combattants certes courageux (et la série ‘Band of Brothers’ – des mêmes réalisateurs que ‘The Pacific’ – a démontré que la 101e Division aéroportée était une unité d’élite), mais totalement démunis sans support d’artillerie ou aérien. À Bastogne, durant les premiers jours de la seconde quinzaine du mois de décembre 44, quand la couche nuageuse était tellement basse qu’elle empêchait les raids aériens, les soldats américains se montrèrent certes de la trempe de héros, mais incapable de briser l’étau de l’encerclement par des troupes allemandes au bout de leur rouleau après 5 années de guerre (alors que les Amerloques de la 101e n’en étaient qu’à leur 6e mois de guerre…).
Du côté du Pacifique, ce fut tout autre. Il y avait tout d’abord les Marines. Et de nombreux films ont montré ce qu’était l’entraînement des Marines : impitoyable, déshumanisant, destiné à produire des machines à tuer. On lança donc les Marines à l’assaut d’îles grandes ou petites, d’îlots, à Guadalcanal, Peleliu, Tarawa (dans les îles Marshall), Iwo Jima, Okinawa. Tous faits de guerre particulièrement sanglants car les Japonais étaient des robots entraînés à lutter jusqu’à leur propre mort. Des mecs qui avaient un certain génie militaire pour construire des défenses – avec feux de mitrailleuses croisés, tirs en enfilade latéraux, etc. – bâties dans des bunkers souterrains ou naturels, dans de la roche, situés généralement en hauteur, surplombant les attaques. Les Marines s’y cassèrent les dents et payèrent l’un des tributs militaires les plus lourds de toute la guerre. Était-ce du courage ou de l’endoctrinement psychologique qui les poussait sans cesse à l’assaut. Cette forme d’héroïsme particulière qui les poussait à sacrifier des vies humaines pour ramener un blessé à l’abri des tirs. Ou, au contraire, à s’avancer seul muni d’un sac à grenades vers l’un des bunkers afin de le réduire ? J’ai toujours eu de l’admiration pour ces faits d’armes que nous, engoncés dans nos histoires paternelles de libération par les troupes US sur le théâtre européen, ne connaissions généralement pas.
Le Vietnam fut une guerre stupide et inutile, terriblement meurtrière en premier lieu pour le peuple vietnamien. Une série de vedettes du cinéma, de la chanson, des sports (Jane Fonda, Joan Baez, Cassius Clay) ont même été jusqu’à soutenir le Viêt-Cong par pur rejet d’une guerre qu’elles jugeaient illégale. Elles avaient raison sur le principe de droit international. D’accord, cette guerre était illégale. Tout à fait. Mais, au départ, ce furent les communistes qui ne respectèrent nullement les accords de Genève de mai 1954, n’acceptèrent pas des élections libres dans le Nord, puis, se mirent à pratiquer des incursions armées dans le sud. Hô Chi Minh est à mettre sur le même pied que les Mao, Hitler, Staline, pour ce qui concerne la terreur de son régime. Un despote, certes cultivé, certes intelligent, mais pour qui « la fin justifiait les moyens », sans l’ombre d’une seule hésitation.
Lorsque Kubrick produisit son film ‘Full metal jacket’, tous les gauchistes et gauchisants de tous crins adorèrent ce film. Moi pas, pour une simple raison. J’avais lu le petit bouquin dont le film était inspiré, de Dye, avant de voir le film. Ce petit livre traitait de la célèbre bataille de la reconquête par les Marines de la ‘Citadelle ‘ de Hué, envahie dès après l’offensive du Têt de fin janvier 1968 par des troupes nord-vietnamiennes. Ce fut un épisode particulièrement sanglant de tous les côtés. Les Nord-Vietnamiens avaient des listes de personnes à abattre, on retrouva ainsi des charniers de près de 5.000 civils abattus par les héros de Jane Fonda et de Joan Baez (ainsi que des gauches française, britannique, belge, allemande, etc.). Il échut aux Marines – la chair à canon parfaite - de traverser la rivière menant à la citadelle de Hué (la rivière des Parfums, je crois) et de reconquérir cette ‘Citadelle’. Les Marines eurent un nombre incalculable de morts et de blessés mais ils accomplirent l’impossible. Ce que Kubrick s’est efforcé de démontrer (lui qui était américain et antimilitariste, ce que je suis aussi par ailleurs ce qui ne m’empêche pas de m’intéresser aux conflits militaires), c’était l’horreur d’une machine à tuer américaine. Mais, ce qu’il a complètement raté et que l’auteur Dale A.Dye (« Citadel », lui-même ancien Marine) a montré à la perfection, c’était qu’à côté de l’énorme machine à tuer que constituait le Corps des Marines, ce qui faisait sa force morale incontestable, c’était une camaraderie de corps absolue, capable s’il le fallait de sacrifier la vie même d’un soldat pour sauver celle de l’un des leurs. Le livre montre ainsi vers la fin, la mort d’un groupe de Marines allés secourir l’un après l’autre un de leurs blessés camarades blessés gisant au milieu d’un sentier. Kubrick montre la même chose, mais d’une manière déshumanisante car sa vision de la guerre tient du noir/blanc, sans tons intermédiaires. Tandis que l’élément humain que je retins de cet énorme gâchis, c’est ce sacrifice ultime. Les réalisateurs de ‘The Pacific’ l’ont eux, bien compris, car ils mettent en scène des mecs certes parfois violents ou cruels mais pour qui les leçons d’entraide, de camaraderie allant jusqu’au sacrifice ultime de soi, ne sont pas des slogans ou du bourrage de crânes, simplement. Plutôt un geste d’humanité reconquise.
Lorsque je suis allé à New York en mai 1980, je fus aux anges. C’est extraordinaire, quand on se fait conduire en taxi de l’aéroport J.F.K. vers Manhattan et qu’on voit apparaître le panorama des buildings de cette île célèbre, on se croit en territoire connu, tant on en a déjà vu des images.
Parce que, contrairement à beaucoup de gauchistes (et j’en ai parmi mes connaissances et amis), mon intérêt pour les States a toujours été culturel avec, toutefois, une certaine admiration pour l’une des constitutions les plus ‘libérales’ (au sens de liberté) du monde.
Pas mal d’opposants aux States le sont ou l’ont été à cause de certains faits militaires regrettables. Il y eut les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki (pour ceux qui pensent que c’étaient là des horreurs inutiles, je réfère à ‘The Pacific’ qui montre à suffisance de quel bois étaient faits les soldats japonais et le prix en vie de soldats américains qu’une conquête du Japon aurait coûté), il y eut la guerre du Vietnam. Et, plus récemment, évidemment, les bavures, les dommages collatéraux en Irak, en Afghanistan. Incontestable tout cela. Les Américains n’ont jamais fait dans la dentelle. Ce sont des éléphants du point de vue militaire, partisans des armes lourdes, de tirer avant de questionner, de tirer dans le doute, de tirer tous azimuts. Les Américains, ce sont des gens souvent incapables de comprendre d’autres mentalités que la leur (je devrais dire les leurs, car quelle différence entre un gars de New York et un autre d’Atlanta ou de la côte ouest). Ils pratiquaient la torture à Guantanamo et dans les bases aériennes de Kandahar et de Bagram en Afghanistan, tortures physiques sinon surtout psychologiques. Eux qui possèdent une des meilleurs constitutions au monde qui garantit absolument les droits civils des citoyens américains, ils ont créé sous Bush un système déniant tout recours à des procédures civiles aux détenus considérés comme terroristes arrêtés – illégalement – en Irak et en Afghanistan, puis transportés dans des bases militaires, sans ‘habeas corpus’ ou recours possible à une quelconque aide juridique.
Je sais tout cela. Je l’admets sans aucune difficulté mentale. Toutefois, pour moi, les States, c’est tout d’abord le jazz, le jazz né dans les chants d’ouvriers (esclaves) agricoles, dans les shantytowns (bidonvilles, surtout peuplés de Noirs), ou au sein des chain gangs. Ce chant s’est ensuite transformé en blues rural aux accents rudes de Noirs n’ayant aucune perspective de vie décente surtout dans le Sud, ou en blues nettement plus sophistiqué version Chicago, le fait de Noirs émancipés, libres. Puis ce fut l’immense explosion des brass bands d’où sortit victorieux le mouvement appelé « New-Orleans ». Dès mon adolescence, je vouai une admiration sans bornes à toute une série de clarinettistes : Johnnie Dodds, Bechet, Claude Luter, Pee Wee Russel, Ed Hall, Omer Simeon, etc. J’en vins à aimer des saxophonistes tels Coleman Hawkins, Parker, ensuite Coltrane et Dolphy, sans oublier les trompettistes et les pianistes. Encore maintenant, pour moi qui aime toutes les musiques, le jazz conserve une place privilégiée.
Les USA, c’est aussi un immense terroir de littérature et hormis les écrivains juifs que j’ai cités récemment, il y eut d’autres écrivains qui exercèrent une influence majeure sur moi : John Dos Passos et Steinbeck pour les plus anciens, Hubert Selby Jr., James Baldwin, John Rechy pour la génération des années 60. Des écrivains qui n’hésitèrent jamais à innover du point de vue du style, qui, aussi, utilisèrent des formes d’art en complète rupture par rapport à leurs aînés. J’y ajouterais Joyce Carol Oates, Jonathan Franzen et Philip Roth, des maîtres incontestés.
Les États-Unis, c’est aussi le cinéma. Et je ne parle pas des films vulgaires, violents et fabriqués surtout pour des jeunes spectateurs naïfs et dénués de culture tels qu’on en fait à la pelle actuellement. Je pense à des films d’art, tels qu’on pouvait les voir dans les années 60 et 70, de John Cassavetes, de Penn, par exemple. L’Amérique c’est également le berceau et le lieu idéal pour les ‘musicals’ (‘Oklahoma’, ‘West Side Story’, ‘Evita’, ‘Porgy and Besse’, etc.) qui, ne l’oublions jamais, fournirent un nombre incalculable de bonnes chansons ou de standards de jazz (la plupart des standards de jazz des années 20, 30, 40) furent au font tirés de musicals.
Et, c’est là aussi qu’on trouve l’une des caractéristiques principales et ‘exciting’ des USA : cette capacité de générer de nouvelles formes d’art. Plusieurs compositeurs américains ont écrit des opéras contemporains, utilisant une musique qui n’est nullement hermétique mais qui reprend certaines des influences musicales majeures ayant cours en Amérique : le classique contemporain (Debussy, Stravinsky, Bartók), la musique américaine typique, le jazz. J’ai ainsi enregistré un jour sur cassettes audio un opéra appelé ‘The Life and Times of Malcolm X’ d’Anthony Davis. Une musique et des parties vocales superbes et écoutables. Il est dommage que ce type de créations innovantes ne puisse passer dans nos salles d’opéras européennes. John Adams a écrit, entre autres, deux opéras ‘The Death of Klinghoffer’ et ‘Nixon in China’, également un mix d’influences diverses, franchement écoutables et qui devraient être joués chez nous. Où on préfère encore Mozart et ces vieux machins imbuvables plutôt que d’écouter des œuvres plus modernes, bien fignolées et qui ont une pertinence contemporaine.. Dans les années 60, j’avais vu au 140 un spectacle époustouflant, du Living Theater of New York, un spectacle total. Du théâtre tout autre que le genre ‘La Cage aux Folles’ et autres imbécillités qui font le bonheur des gens prétendant être cultivés.
Quand Barack Obama a été élu président des USA, j’étais évidemment aux anges. Pour moi qui avais grandi avec cet amour de la musique de jazz noire (que j’ai toujours préférée aux mouvements blancs typiques du genre ‘West Coast’, ‘Cool’, ‘Electric Jazz’, ‘Fusion’, etc.), avec cette idée de grands et géniaux créateurs que furent des générations de Noirs, voir un Black accéder à la présidence des USA, c’était un rêve. Je me souviens encore d’une lettre de lecteur de Télé-Moustique en réponse à la mienne laudative en ce qui concernait cet événement cosmique, disant de l’élection devant départager Bush et Obama : ‘c’est choisir entre la peste et le choléra.’ Typique mentalité de médiocre jaloux.
Certains me diront qu’Obama a déçu, qu’il n’a pas réalisé certaines de ses promesses (dissoudre Guantanamo par exemple), qu’il a durci la guerre en Afghanistan, qu’il n’a pas su mettre en place des politiques libérales (au sens américain du terme c’est-à-dire soucieuses de défendre les intérêts des démunis). Vrai. Sauf que Bush et consorts lui ont légué une dette énorme, une économie en lambeaux et que les Républicains qui pratiquent sans doute une opposition musclée teintée de racisme plutôt que d’idéologie ont descendu toutes les propositions émanant d’Obama, même quand à l’origine c’étaient les leurs. Ils ont pratiqué une opposition imbécile, partisane, un peu comme la N-VA chez nous.
Oui, il est possible qu’Obama ne soit pas réélu. Parce que les Américains dans l’ensemble ont un certain retard du point de vue politique ; dans l’ensemble, ce sont des êtres peu sophistiqués, peu amènes aux grands débats de niveau tels que nous les connaissons en Europe. Il y a une masse non négligeable là-bas d’idolâtres de Jésus, membres de communautés religieuses aussi arriérées que l’est encore le Vatican de notre côté de l’Atlantique. Le Sud (ce qu’on appelle le ‘Bible-Belt’, la ceinture de la Bible) a encore une mentalité à part, rebelle, contre l’administration centralisée à Washington. L’Est recèle encore tout ce qu’il y a d’élite intellectuelle dans ce pays d’une richesse culturelle et mentale infinie.
Aimer un pays, admirer un pays, ne signifie pas qu’on est d’accord avec tout ce qu’il a fait ou fera. Je n’aime pas en bloc, je choisis. Je déteste l’esprit pudibond, bourgeois, rebelle des sudistes aux States. Je déteste la superficialité, le manque de culture et de manières d’une bonne partie de la population américaine. Cette arrogance du fric, de la puissance militaire, de la puissance économique.
Je ne retiens que les arts et le fait que pas mal d’entre ces Américains, bigots, arriérés culturellement parlant des paysans, sont morts pour que nous restions libres.
Et ça reste l’essentiel pour moi. Tout comme les milliers d’heures de plaisir culturel que les states m’ont apporté…
11:33
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08.01.2012
Confessions d'une victime de violence familiale
Certains amis et connaissances se sont étonnés de mon attitude en ce qui concerne la peine de mort (voir mon blog précédent).
Entendons-nous bien, je ne suis pas nécessairement pour la peine de mort, ni ne suis d’aucune manière un admirateur de Marine et de tout ce qu’elle représente. Le ‘Tea Party’ aux States est aux antipodes de mes convictions et, si mon point de vue peut se rapprocher de celui de la ‘Loi du Talion’, c’est parce que, contrairement à l’ensemble des citoyens, j’ai connu la violence en tant que victime durant toute ma jeunesse.
C’est pourquoi je puis dire que le sort ultime de violeurs, tueurs en série, gros trafiquants de drogue, me laisse totalement indifférent. Si un tueur en série condamné à une peine de détention maximale se fait trucider au cours d’une douche en commun avec d’autres détenus, je ne verserai pas une larme pour lui.
L’un de mes premiers souvenirs dans la vie : j’avais quatre ou cinq ans, nous vivions mes parents et moi dans un trois-pièces comme souvent vers le milieu des années quarante (je suis né en 1945), je m’étais interposé entre mon père et ma mère. Mon père brandissait une chaise et menaçait de la fracasser sur la tête de ma mère, moi je hurlais, j’implorais, arbitre et, déjà, je fus le défenseur de ma mère.
Autre souvenir : j’avais quinze ans, j’étais pour le week-end dans le village natal de mon père (à Hastière-Lavaux dans le Namurois) ; j’étais avec ma cousine Viviane qui faisait état de difficultés en arithmétique, notamment pour les opérations relatives aux fractions. Je n’étais nullement calé en maths ni en arithmétique, mais j’ai tenté de lui expliquer les principes de l’addition, multiplication, division et soustraction. Survint mon grand-père paternel (un homme connu pour sa violence) et évidemment une dispute démarra entre nous (j’étais et suis resté une tête dure, un ‘tiestu’ en wallon) avec ma mère me soutenant. Résultat, nous partîmes ma mère et moi pour Bruxelles où nous habitions. C’était un samedi. Jusqu’au dimanche soir, nous avons attendu le retour de mon père, certains qu’il nous tuerait dès son retour chez nous. Car, il avait perdu la face vis-à-vis de ses parents, et cela pour quelqu’un qui tenait avant tout à faire bonne figure à l’extérieur, c’était impardonnable.
Encore maintenant, je puis me mettre dans ma peau avec mes quinze ans - ayant déjà vu mon père battre ma mère des dizaines de fois -, peu de gens, je crois, seraient capables de concevoir ce que fut ma terreur à l’époque. Impuissante, car il n’y avait nulle échappatoire possible. Aucun recours, nulle part.
J’ignore si des personnes n’ayant pas connu ce genre d’expériences peuvent concevoir ce que c’est que de vivre une journée entière dans la terreur de mourir tué par des coups d’un être irascible.
Une autre fois, nous revenions de quelque part et les trottoirs étaient glissants. Ma mère a dérapé et à tendu le bras vers lui pour qu’il la soutienne. Il a rejeté son bras. Elle est tombée en arrière sur le crâne. Et, arrivés à la maison, il a exigé qu’elle lui fasse à manger avant qu’elle ne se rende en ma compagnie aux urgences de l’Hôpital Brugmann où on diagnostiqua une commotion cérébrale et on lui recommanda le repos. Facile à dire avec le tyran domestique. Monsieur devait être nourri aux heures habituelles.
Une fois encore, alors qu’il avait menacé ma mère de la tuer, nous nous rendîmes au bureau de gendarmerie proche. Les gendarmes firent comprendre à ma mère qu’ils ne pouvaient intervenir, laissant sous-entendre qu’il fallait des voies de fait pour qu’ils puissent effectuer les constations d’usage.
Post mortem ?
Ces séances de coups portés à ma mère se sont répétées des dizaines de fois durant mon enfance, parfois j’étais là et je tentais de m’interposer, d’autres fois c’était en mon absence et je tentais d’aider ma mère. Mon père n’était pas toujours violent ; cela survenait lors d’une dispute, ils se chamaillaient, cela montait d’un cran, puis il tapait. Mais ce qui était coutumier, c’était le climat de violence verbale journalière. Insultes, jurons à l’égard de ma mère ou de moi (j’étais fils unique). Quant à ma mère, c’était sa cible privilégiée, il l’insultait, la traitait de ‘sale Flamande’ (elle était en fait d’origine flamande), de ‘putain’, ‘garce’, etc. Puis, il tapait car elle ne se taisait pas, lui répliquait, ce qui est toujours à déconseiller face à des personnes d’une telle violence. Il tapait toujours sur la tête, jamais au corps. Quelques coups violents, puis lorsqu’elle pleurait ou gémissait il se calmait.
Comportement typique d’un faible. Pourquoi le faisait-il ? Personne n’en sait rien puisque nous n’en avons jamais parlé à quiconque.
Cela a duré toute mon enfance jusqu’à mes 19 ans, lorsque mes parents se sont momentanément séparés.
Personnellement, je n’ai jamais beaucoup été tapé ; une seule fois mon père a tenté de m’étrangler, j’étais le dos au sol dans la cuisine familiale et il m’étranglait, les deux mains autour de mon cou. Puis, à cause des cris, ma mère a survenu et il s’est calmé. Un jour, après qu’il eut tapé ma mère, elle lui demanda ‘Pourquoi as-tu fait cela ?’, et il fut dans l’incapacité de répondre.
Quant à moi, outre les insultes habituelles dont la moindre était ‘fils de Flaminde’, il m’a toujours menacé de m’envoyer travailler en usine si je ratais mes études. Et, paradoxalement, un jour que je revenais bardé de prix à l’issue de mes humanités, il se mit à pleurer.
Dans ma jeunesse, durant les repas, j’avais pris l’habitude de garder le couteau à portée de ma main droite. Non pas pour manger, car je n’aimais pas fort la viande, me contentais souvent de filet américain, de thon ou de poisson, voire de pâtes, tout cela facile à manger sans couteau, mais au cas où mon père aurait décidé de m’agresser, pour me défendre. Durant des décennies, je ne supportais nullement quelqu’un dans mon dos. Je ne tournais jamais le dos à mon père.
Ce qui m’a sauvé du suicide, de la dépression ou du parricide (combien de fois ai-je souhaité la mort de mon père !), c’est la lecture à l’âge de 15 ans des « Victoires de la Psychologie moderne » de Pierre Daco paru en édition Marabout. S’il y a des livres capables de sauver des vies ou d’influencer durablement une existence écorché, ce fut pour moi et à ce moment-là ce livre particulier. Qui me fit comprendre les profondeurs de l’inconscient, qui me fit comprendre ce qu’il y a comme comportements anormaux dans la nature humaine, qui me donna la force de combattre mes propres complexes (sentiments d’infériorité comme on le dit dans le jargon psy), qui me donna des armes de survie, de résilience naturelle.
Et très tôt, dans ma vie, moi qui étais doué pour les langues et qui aurais rêvé d’aller m’établir en Australie ou au Canada, j’ai choisi de faire un sacrifice et de rester domicilié avec mes parents, même si j’ai toujours occupé un appartement indépendant du leur. Me disant que ma présence seule constituerait peut-être une force (morale) dissuasive. Même après mon premier mariage, même quand j’ai commencé à vivre en commun avec mon épouse actuelle Francine.
Récemment, une amie du temps de mes études supérieures non-universitaires qui a repris le contact avec moi grâce à Facebook, lorsque je lui parlai de l’émission de la RTBF de Corinne Boulangier à laquelle j’avais participé en octobre 2008 (‘Je ne veux pas d’enfant’) et qu’on allait rediffuser, s’était écriée disant ‘Mais tu n’en as jamais parlé !’.
Évidemment ! Dans les années 60, la violence domestique n’était pas à la mode. Nous les victimes, nous n’avons jamais parlé de cela à quiconque, ni parents, ni amis intimes, à personne. Nous avions honte ! En effet, quand on sort du placard et qu’on raconte de telles histoires en public, c’est la honte ! Non pas pour les coupables de violences, plutôt pour les victimes.
Etre victime de violence domestique, cela ne fait pas BCBG, il y a là-dessous comme des remugles de bas-fonds à la Zola, et qui côtoie des gens qui ont des puces en attrapent.
Lors de l’émission de la RTBF, on m’a posé la question : si je n’avais pas voulu d’enfants, n’était-ce pas parce que je craignais d’être violent avec eux ? ( !).
Cela m’a fait marré (en public d’ailleurs), car il s’agit là d’un argument spécieux que tous les amateurs non éclairés de psychologie populaire ou des avocats chérots défendant de belles crapules, aiment soutenir. Les victimes de violence n’en peuvent rien si plus tard elles exercent une violence envers autrui, cela relève du conditionnement…donc soyez cléments envers ces personnes elles-mêmes victimes de sévices…
Disons-le clairement ! Ma mère habituellement victime de sévices et de coups n’a jamais levé la main sur moi et pourtant j’avais mon petit caractère indépendant et j’étais souvent insolent ou rebelle à toute forme de discipline.
Quant à moi, l’idée de taper quelqu’un sans motif autre que la self-défense, sans que la personne en face de moi ne m’agresse au point de mettre ma vie en péril, ne m’est jamais passée ni par la tête ni par les poings.
C’est idiot de dire qu’un violeur commet ces actes parce qu’il a été victime de violence sexuelle dans son enfance. C’est idiot de dire que quelqu’un qui est tapé dans son enfance sera violent vis-à-vis de sa propre famille.
Cependant, il y a des choses étranges. Discutant récemment avec une cousine et son mari qui connaît très bien l’histoire de ma famille paternelle, nous en vînmes à la conclusion que dans la famille de mon père, sur trois frères, les trois avaient été violents vis-à-vis de leurs femmes, le grand-père lui-même n’avait jamais dédaigné d’en foutre une bonne torgnole à son épouse. Un cousin de mon père aurait eu les mêmes habitudes.
Mais cette fichue violence ne m’a jamais quitté. J’en ai horreur, mais depuis que j’ai commencé à m’intéresser aux guerres du XXe siècle et à l’Holocauste, et que j’ai commencé à lire des récits, des ouvrages historiques ou des romans, sur ces sujets, je comprends mieux que beaucoup d’autre ce qu’ont dû endurer les victimes de massacres, de viols, d’incarcération dans des camps de la mort ou du goulag.
Et, lorsque j’ai vu les images de Hoess, le commandant du camp de Birkenau, sur le point d’être pendu sur le lieu même de ses méfaits, j’ai souri. De même, quand on allait pendre Kramer, le commandant du camp de Bergen-Belsen où Anne Frank est décédée des suites du typhus, j’ai aussi souri. J’ai rigolé quand j’ai vu les images de la mort de Ceausescu, car j’ai eu un collègue roumain qui a connu le communisme et qui en fut une double victime car il était aussi juif.
J’ai grandi un monde sans pitié, j’ai appris très vite à ne compter que sur moi-même pour résoudre les problèmes de violence auxquels nous étions confrontés, ce qui fait que tout sentiment de pitié à l’égard de tueurs, de violeurs, de tortionnaires de camps de la mort, m’est totalement étranger.
Ma pitié, mon empathie, ma sympathie, seront toujours du côté des victimes.
Et uniquement des victimes.
P.S. : j’ai vécu dans la même maison que mon père jusqu’à sa mort en 1998. Et à la fin – et n’y voyez aucun sentiment chrétien car je suis athée -, si je n’avais pas oublié ce qu’il nous avait fait endurer, je lui avais plus ou moins pardonné. Je vivais en entente cordiale avec lui.
Ma mère elle, n’a jamais oublié ni pardonné. Elle n’a aucune photo de lui à chérir, n’est jamais allée voir son urne au cimetière. Prononce rarement son nom. Mais, après tout, elle fut la victime principale tandis que moi je fus surtout une victime collatérale, souffrant plus de ce climat de frayeur permanente et du harcèlement verbal perpétuel, que des coups endurés…
11:33
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19.12.2011
La peine de mort
J’ai systématiquement refusé de devenir membre d’Amnesty. Pour une raison simple. Je soutiens évidemment leur action courageuse et efficace lorsqu’il s’agit de défendre les droits de détenus politiques qu’on emprisonne pour délits d’opinion (contraire).
Là où mon bât blesse c’est quand Amnesty milite contre la peine de mort. Dans tous les cas sans exception. Dictateurs, tueurs en série, salopards en tous genres inclus.
Si Hitler, Staline ou Mao, avaient jamais dû être traduits en justice actuellement, j’imagine volontiers que ces nouveaux hérauts des proclamations universelles des droits de l’Homme tous azimuts, interviendraient sans doute pour qu’on ne les exécute pas.
Cinquante millions de morts causés par Hitler, soixante millions par Staline (selon Soljenitsyne), 70 millions pour Mao (selon la biographe de Mao, Jung Chang), ne vaudraient-elles pas 1 seule en contrepartie humaine ?
Récemment, n’a-t-on pas assisté à des déclarations de défenseurs des droits de l’Homme dans le sens de demande d’enquête équitable pour éclaircir les faits ayant conduit à la mort du dictateur libyen Kadhafi ? Kadhafi ? Devrait-on enquêter sur les circonstances de sa mort ?
Rappelons-nous les images de Kadhafi vues à la télévision. Terré comme un rat dans une canalisation, blessé semble-t-il par des frappes aériennes d’avions de l’entente franco-britannique, puis débusqué vivant, faisant encore des gestes vains comme celui de rectifier sa coiffure ou pour soigner sa mise.
Puis, quel crime contre l’humanité ! Des méchants civils libyens l’auraient méchamment trucidé sans passer par le Tribunal International de La Haye !
Inimaginable dans un monde civilisé ! N’a-t-on par ailleurs pas déjà assisté à la même horreur quand de simples soldats ont, d’une manière désorganisée, vulgaire, sans manières quelconques, comme des paysans, trucidé l’ancien chantre de la Roumanie Ceausescu et son épouse et puis n’a-t-on pas vu les horribles images de leurs corps offerts en pâture médiatique il y a un peu plus de vingt ans !
Et puis, je me souviens d’images muettes que j’ai vues de nombreuses fois (la dernière fois en date au Mémorial de la Shoah à Paris) où l’on montrait des prisonniers d’un camp de concentration nazi à peine libérés, harceler, frapper et tuer leurs anciens bourreaux SS. De la cruauté à l’état pur ! Comme si ces pauvres SS – qui étaient des gens comme les autres, aimaient sûrement leurs enfants, leur chien et leur femme (dans l’ordre), bref étaient des êtres humains après tout – n’eussent en vérité pas mérité de passer devant un tribunal populaire de l’application brutale de peines irréversibles.
Puisque je m’intéresse à l’histoire militaire et à ce qui s’est passé lors de conflits armés, je me souviens que lors de la contre-attaque alliée après l’offensive allemande de mars 1918 sur le front ouest français, les Allemands usaient souvent de ruses pour tuer des soldats alliés – un peu comme les Japonais le firent une guerre plus loin -, faire semblant de se rendre, puis tirer dans le tas de soldats approchant. Ou, autre truc, tirer à la mitrailleuse le plus longtemps possible pour décimer les attaquants alliés puis quand ceux-ci approchaient du nid de mitrailleurs et menaçaient la vie des servants, on levait vite fait bien fait les mains, on criait ‘Kameraden’, ‘Kameraden’ et on voulait se rendre. Les soldats Australiens qui étaient sur le front aux environs d’Arras en France et qui avaient assez souvent subi des pertes sévères à cause de ce genre de subterfuges de Boches, avaient pris l’habitude de ne plus faire de prisonniers du tout. Cela se sut rapidement. C’est là un genre de réaction que l’on peut parfaitement comprendre, comme celle de ces prisonniers de camps nazis ayant tué leurs tortionnaires sans forme de procès. Ou je m’insurge c’est quand, au cours de la guerre civile en Espagne entre 1936 et 1939, dans les deux camps (plus en fait du côté nationaliste), on ne faisait pas de prisonniers. C’était là de la cruauté à l’état pur.
Les Américains, surtout au Vietnam, semèrent la mort chimique, la mort par erreur, la mort par inadvertance, la mort par bug technique, ce qu’on appelle maintenant les dégâts collatéraux, larguant leurs napalm et agent orange sur des régions habitées. Et des documentaires français nous ont montré ce qu’en avaient été les conséquences au niveau génétique pour les générations d’enfants malformés. A-t-on jamais traduit les Américains, les Français pour leur rôle au Vietnam et en Algérie, les Italiens pour l’Abyssinie, etc. en justice mondiale ?
Notre monde est un monde de violence, engendré dans la violence (rappelons-nous l’histoire d’Abel et Caïn, histoire réelle ou conte édifiant, peu importe), qui ne s’est alimenté que par le sang des autres, insatiablement et interminablement. Ne parlons pas du Moyen-âge où là déjà c’était la foire aux empoignes sanguinaires. On brûlait, on écartelait, on démembrait, on désossait, on garrotait, on pendait, on étripait, dans la plus pure joie animale, y compris parfois d’extase religieuse. Les nazis, les Français en Algérie, les Américains à Guantanamo et en Irak, les Khmers Rouges, les Nord-Vietnamiens, les Chinois, etc. reprirent certaines des techniques éprouvées, sans parler du NKVD en URSS et dans toutes ces républiques annexées par les Soviétiques.
Bref, si on devait suivre l’histoire sanguinaire de notre monde décadent, on se serait dit que tout y était permis, tant au niveau étatique que privé.
En Libye, lorsque les aviateurs français ou britanniques ont tenté de tuer Kadhafi à distance par de saines et pures frappes aériennes tout à fait aseptiques, là il ne s’agissait nullement d’un crime contre l’humanité où ces nations auraient couru le risque d’être traduites devant la Haute Cour de Justice internationale à la Haye. C’était propre, net, expéditif. Personne n’a contesté ce genre de meurtre programmé de nation. Mais quand on descend au niveau des égouts et que l’on se trouve confronté à une meute de gens de bas niveau trucidant – sans aucune forme de procès – un dictateur sanguinaire, là appelons à l’aide ces organisations de défense des droits de l’homme car cela urge, cela brûle, il y a péril dans la demeure du dictateur.
J’ai un avis très tranché en la matière, pour les dictateurs comme pour les tortionnaires militaires ou policiers ayant abusé de la ‘question’ (‘soumettre quelqu’un à la question’ était l’un de ces euphémismes que l’on utilisait pour ne pas dire ‘torturer’, par exemple), pour ces barbares sans loi ni foi, tueurs étatiques en série Si la justice populaire (Vox Populi) procède à une exécution sommaire, ainsi soit-il, bon débarras !
Et puis, pour Kadhafi, pour Ceausescu, pour Saddam Hussein, y a-t-il une seule personne qui les regrette, eux qui ont fait tuer, fait torturer, sans arrêt durant les décennies de leur règne sanguinaire.
Tuer des crapules dans des camps de concentration, sans forme de justice, par vengeance, pour l’exemple, pour éliminer des kapos, des profiteurs, des délateurs, des voleurs, des meurtriers, fut une forme de justice sommaire, immanente, sans procès que j’approuve dans un certains nombres de cas.
C’est ce qu’ont fait spontanément des prisonniers en Europe de l’Ouest à la libération des camps de concentration nazis à l’égard de kapos, de SS, de ‘balances’. C’est ce qu’ont fait des zeks (prisonniers) dans cet univers concentrationnaire appelé le Goulag (Soljenitsyne en parle abondamment dans la IIIe partie du son ‘Archipel du Goulag’), de manière concertée et programmée à l’égard de certaines brutes du NKVD (devenu MVD après la mort de Staline), de délateurs pros, de verts violents, voleurs ou meurtriers. C’est ce qu’ont fait des communistes ou des socialistes organisés en cellules de résistance dans l’ombre, de manière concertée et programmée, dans des camps nazis à l’égard de certains kapos brutaux ou de détenus de droit communs (des verts) voleurs, tueurs ou abusant de leur force physique, ou parfois pour les déloger de places intéressantes (comme dans l’administration d’Auschwitz-Birkenau par exemple).
Comme me l’avait dit un type – devenu historien par la suite – lors du voyage que je fis à Auschwitz-Birkenau en avril 1982 : ‘Kameradendiebstahl ist Mord’ (voler le pain des camarades équivaut à tuer autrui). Je n’ai jamais défendu l’idée de la fin qui justifie les moyens (l’adage de Staline et des communistes), mais j’approuve entièrement ce genre de punitions sélectives faites sous la contrainte des horribles conditions ayant régné dans les camps concentrationnaires nazis et communistes.
La peine de mort ‘au civil’ donc.
Abolie dans la plupart des pays dits ‘démocratiques’ (exceptions connues les États-Unis d’Amérique, le Japon), pratiquée à large échelle en Chine où d’après ce qu’en disent certaines mauvaises langues, on privilégierait pour les condamnés à morts des mâles jeunes (dans les vingt ans), en très bonne santé qui, subséquemment à leur assassinat légal par balle (qu’on facture à la famille) se verraient dépouillés de certains de leurs organes précédemment vitaux (cœur, foie, reins) qu’on transplanterait sur de riches Chinois expatriés venus spécialement pour se faire greffer un organe en Chine et qui paieraient le prix fort pour ces transplantations. Ce sont là des d’insidieuses calomnies, je n’y crois (presque) pas un seul instant…
Au niveau du meurtre civil, individuel, c’est infiniment plus complexe. Un meurtrier peut tuer par mépris, par imprudence, par jalousie, par esprit de vengeance, par besoin d’argent ou de drogue, par goût, par nécessité impérative (coucou Freud) sous l’impulsion de pulsions irrésistibles. Souvent, de notre temps, quand quelqu’un a tué, que ce soit lors de crimes en série ou lors de meurtres ayant particulièrement frappé l’opinion publique (comme tout juste mardi passé à Liège), on fait appel aux psys. Qui, souvent, nous expliquent en détails (ce que j’appellerais des ‘remugles des bas-fonds psychologiques’) ce qui a mû ces gens-là, quels furent les motivations psychologiques profondes et inconscientes qui les ont conduits là où ils sont allés. Souvent aussi, on décrète après examens de spécialistes en la matière que des tueurs sont fous ou irresponsables de leurs actes, même momentanément. N’a-t-on pas vu dans un passé récent un fils accusé d’avoir trucidé père, mère et sœur et qui aurait été irresponsable de ses actes (légalement) tout juste le temps de les avoir commis ?
Coucou, c’est moi (je suis normal). Interlude (je suis fou, je trucide tout le monde mais je ne m’en aperçois pas). Coucou, me revoilà normal comme d’habitude ! Espace-temps d’irresponsabilité légale : cinq minutes !
Ainsi Breivik en Norvège échappera à une sanction exemplaire et à un procès parce qu’il a été déclaré ‘fou’. Fou, Breivik ? Lui qui a minutieusement organisé l’assassinat en série ? A réussi à faire exploser une voiture piégée devant le bureau du 1er Ministre à Oslo, puis a calmement pris un bateau pour l’île d’Utøya pour y semer le nombre de victimes que l’on sait.
Il est parfois très commode de dire que quelqu’un est fou, cela permet d’évacuer tout ce qui serait gênant pour une société qui a failli à ses devoirs d’éducation, d’enseignement de valeurs humanistes, de surveillance policière, d’exemple.
Je l’ai toujours dit et je continue à le soutenir. Si pour certains tueurs en série, de gros trafiquants de drogues (qui fourguent des centaines de kilos de H) ou des violeurs en série, du genre que notre pays a connus cette dernière décennie, un de nos états démocrates avait encore toujours l’application de la peine de mort inscrite dans le code judiciaire, une sentence qui serait proclamée publiquement après un procès équitable et public, avec toutes les voies de recours possibles prévues en Europe, je ne serais ni attristé, ni gêné ni intellectuellement perturbé de voir ces gens exécutés selon une procédure à déterminer. Je pense que la peine de mort pour des crimes particulièrement violents et répugnants, devrait servir d’exemple. Non pas pour dissuader les criminels, non pas pour en revenir à la loi du talion ou pour protéger la société de tels monstres. Non, bien plus simplement, pour ces gens qui ont tué directement ou par voie interposée (grossistes en drogues), ou violé en série, les faire mourir par voie légale, serait leur montrer ce qu’est une mort violente parce que, psychologiquement parlant, ces gens-là sont souvent des lâches, abusant de leur force face à des victimes faibles ou très faibles (pensons par exemple à ces jeunes gamines lâchement laissées mourant de faim…), des monstres qui n’auraient jamais osé s’attaquer à égal ou à plus fort qu’eux. Ce sont des êtres humains insensibilisés à la douleur des autres, incapables d’empathie ou de compréhension, inaptes à montrer la moindre pitié vis-à-vis de leurs victimes.
Ces gens-là mériteraient qu’on les trucide légalement. Pour qu’au moins une fois dans leur vie et surtout dans leurs derniers moments, ils comprennent la terreur d’une victime face à un meurtrier implacable, qu’ils sentent bien dans leur ventre, leurs intestins, leur vessie, leur anus, leur tête tétanisée ce que sont des moments de frayeur absolue, de peur telle qu’on sait qu’il n’y aucune voie de délivrance ou de rémission possible, aucune voie d’appel à une quelconque pitié ou clémence, une peur qui asphyxie, qui annihile en soi, tout autre sentiment, une peur avec laquelle on mourra et qui sera la dernière sensation humaine imprimée dans le cerveau tout juste avant le blackout définitif…
Ne serait-ce pas utile que des meurtriers en série ne meurent pas idiots ? Qu’ils sachent, au moins une unique fois ce que c’est de mourir assassiné par autrui ?
11:51
Écrit par ro-bin
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25.11.2011
Israël, les Juifs et moi - destins croisés
Je dois parfois rire lorsque, lors de périodes de risques d’attentat à Paris, Londres ou Bruxelles, on donnait le conseil éclairé aux gens d’être vigilants, de regarder, autour des endroits qu’ils fréquentaient ou dans le métro, les trams, les bus, s’il n’y avait pas de sacs volumineux ou de valises à l’abandon.
J’ai été drillé à ce genre de vigilance lors de mon premier séjour en Israël, en mai 1973.
Automatiquement, lorsque je me promenais à Tel-Aviv, à Jérusalem ou dans d’autres lieux que j’ai visités, mon regard errait de droite à gauche dans les rues, guettant l’objet insolite susceptible de détoner sur mon passage. Quand je me rendais à la plage de Nethanya, une ville de villégiature au nord de Tel-Aviv cette fois-là, en 1975 bien après la guerre du Kippour, des gardes à la plage demandaient toujours à mon épouse (ex) de leur montrer son sac. Ils nous connaissaient de vue pourtant, savaient que nous étions des touristes, des goyim, que nous nous rendions à la même plage tous les jours nous n’avions nullement le look de terroristes du Fatah ni de membres de la Roter Armee Fraktion, pourtant, cela ne manquait pas. Autre lieu d’anxiété, lorsque je me rendais aux toilettes de la station de bus « Eged » à Tel-Aviv, la principale du pays – et cela afin de me rendre de là à Jérusalem, et que je procédais à ma miction dans le local public approprié, je suais abondamment car je savais qu’il y avait déjà eu à de nombreuses reprises des bombes qui avaient détoné dans ce lieu.
Pourquoi ce voyage en Israël et la découverte de ce pays dont on a tant parlé aux actualités journalières depuis sa création sanglante en mai 1948 ?
Parce que, un jour, à la suite d’une annonce dans le Soir datant de septembre 1965, alors que j’étais en quête d’un premier emploi, un homme à la voix assez rauque me téléphona et m’invita à aller me présenter au bureau de sa firme, rue d’Arenberg à Bruxelles. Quand il sut que j’avais de bonnes connaissances d’allemand, il m’engagea sur-le-champ.
Le terme ‘juif’ n’avait pas, après tout, été un concept très clair pour moi durant mon enfance et adolescence et que si j’en avais fréquenté du temps de mes études, cela ne m’avait nullement marqué. De plus, du temps de mes études, parler des Juifs, de l’Holocauste, eh bien, cela avait été un sujet amplement ignoré par mes profs, de même que par mes parents ou mes connaissances. J’avais bien eu des voisins juifs vers le milieu des années 50 durant deux années alors que mes parents et moi habitions à Jette-Saint-Pierre mais là également ce terme de ‘juif’ n’avait eu aucun écho particulier en moi quand je les côtoyais. Ma mère, qui était couturière, avait également travaillé à la pièce pour des entreprises juives à Molenbeek (qui, je l’apprends récemment eut une population juive abondante durant les années 30 près d’où j’habitais à l’époque de ma prime jeunesse), cousant des gants notamment, mais sans que ce terme de ‘juif’, une nouvelle fois, fasse tilt chez nous. Nous avions aussi été invités chaque année, vers le mois de septembre à une fête caritative organisée par ces gens « du même genre que nos voisins juifs » (rétrospectivement, je me dis qu’il s’agissait du Nouvel An juif), une fête qui se distinguait par le fait que ces gens se conduisaient tout autrement que nos concitoyens belges. Comment ? Pourquoi ? Je n’en sais plus rien, mais ils paraissaient différents, un point c’est tout. Mais à cette époque (milieu des années 50) les Flamands se conduisaient aussi différemment de nous francophones bon teint bon ton.
Ce ne fut qu’en 1965 donc, travaillant dans cette firme d’import-export dont les patrons étaient originaires de Pologne et parlaient le yiddish entre eux, que je découvris l’univers des Juifs. Ce fut là une des expériences marquantes de mon existence et je puis dire, sans honte, que si je n’avais pas été confronté à cet âge-là (vingt ans tout justes) à l’univers juif, je ne serais pas aujourd’hui ce que je suis. D’aucune façon. On dit des Juifs qu’ils sont intelligents ! Je les ai fréquentés durant 17 années. De bonheur. Puis, comme s’il avait été nécessaire de me faire un dessin quant au niveau d’intelligence des Juifs, lorsque je suis entré à l’administration (dans un parastatal à Bruxelles) pour y moisir – sur le plan intellectuel -, par comparaison avec cet univers juif culturellement riche et diversifié, ces 22 années de calvaire administratif, ces années d’administration à la Kafka me semblèrent une longue galère, un goulag. Pas qu’il n’y eût pas eu des gus et bonnes femmes intelligents parmi mes collègues, mes supérieurs. Mais ce qui leur manquait à ces collègues goyim que je côtoyai dans l’administration et au contact de représentants d’autres administrations, c’étaient cette forme d’intelligence aiguë, d’à-propos, de culture cosmopolite, de savoir universel, ces reparties fulgurantes, ces critiques acérées lors de discussion, cette franchise proche de l’outrecuidance, cette façon typique de ne pas vous laisser aller au bout de votre repartie mais d’interrompre en contredisant tout de suite parce qu’ils avaient évidemment tout de suite compris où vous vouliez en venir, et, le plus édifiant pour moi qui aimais les langues étrangères et étais doté d’un certain talent pour les apprendre, ce multilinguisme. J’ai connu des Juifs parlant au bas mot quatre langues, voire 6 voire 8 et, certains d’entre eux, parfaitement. Puis, dans mon goulag administratif, je me suis retrouvé avec des unilingues ethnocentriques regardant soit la RTBF/RTL soit la BRT/VTM selon leur appartenance linguistique. Certains de mes collègues flamandes n’avaient même jamais été de leur vie dans un resto grec ou italien !
Parallèlement à la découverte du monde juif multilingue et multiculturel, pour moi qui aimais la littérature américaine, je me plongeai avec délice dans les romans des auteurs juifs, principalement issus des États-Unis : Philip Roth, Norman Mailer (à qui j’ai voué une sacrée admiration dans les années 60 et 70), Saul Bellow (Prix Nobel) et – au Canada – Mordechaï Richler (dont le roman « Cocksure » reste un chef-d’œuvre incontestable du roman comique). Et, cerise sur le gâteau, pour ses nouvelles Bernard Malamud que j’estime l’égal de Tchékhov pour ce qui concerne cette forme d’écrite que j’affectionne particulièrement. Puis s’y ajouta I.B. Singer, originaire de Pologne, émigré aux States, Prix Nobel qui, lui, écrivait en yiddish.
Et, donc de fil en aiguille, l’idée s’installa en moi d’aller visiter Israël, en 1973. Conseillé par mes patrons, évidemment. Je me souviens toujours avec émotion de l’une de mes premières visites en Israël parce que, inutile de le dire, grâce à mes patrons juifs, j’avais reçu les meilleures introductions avec une liste de noms et de numéros de téléphone à contacter sur place, de gens susceptibles de m’aider, de me guider. Un type vint nous chercher à l’hôtel de Tel-Aviv où nous séjournions, en jeep. Je ne me souviens plus de son prénom mais il était homme-grenouille lorsqu’il faisait des rappels à l’armée ou en temps de guerre. Il nous amena tambour battant à Kalkylia. Un village arabe non loin de Tel-Aviv, à proximité de cette bande côtière étroite qui forme en fait la superficie attribuée à Israël lors de la partition originelle de la Palestine décrétée par l’assemblé générale de l’ONU en novembre 1947. Kalkylia, un village arabe en territoire occupé/annexé ! Grosse panique chez Ro-bin, idées folles d’attentats, d’explosions, de raids de fedayin (c’est ainsi qu’on appelait les zigotos opposés à l’existence d’Israël back in the seventies). J’y découvris du coup le houmous et le pain pitta qu’on trempe dans le houmous (plein d’ail). Miam-miam ! Inoubliable !
Une autre connaissance nous amena en voiture cette fois-ci au défilé militaire de mai 1973 à Jérusalem. Étant donné qu’à cette époque, Israël n’avait pas encore – dans les faits - annexé toute la ville comme c’est le cas actuellement, ce projet de défilé militaire de Tsahal a Jérusalem avait suscité pas mal de remous au sein des pays musulmans adversaires d’Israël. La ville et le lieu du défilé étaient sous hautes surveillances policière et militaire à sécurité maximale. Déjà en février, Israël avait abattu un avion arabe qui s’était fourvoyé au-dessus du territoire israélien (en fait au-dessus du Sinaï qui faisait alors partie du Grand-Israël), ce qui avait déjà échauffé les esprits arabes. On s’attendait à un grand attentat sanglant à Jérusalem le jour du défilé militaire et bibi (ro-bin) était un rien anxieux, lui qui l’était déjà de nature.
Tout se passa très bien. Les Israéliens défilèrent à leur manière inimitable. Mal habillés, mal drillés, mal coiffés, mais sûrs d’eux, sûrs de leurs campagnes victorieuses passées, certains que, s’il fallait à nouveau en découdre avec les Arabes, ils n’en feraient qu’une bouchée, eux qui dormaient sur leurs lauriers de juin 1967 et qu’aucun doute militaire ou existentiel n’était susceptible de faire descendre de leur piédestal militaire. Les voyant, piètres soldats d’apparat mais terrifiants combattants, on ressentait bien que si ces hommes devaient être commandés à l’instant même pour partir sur le front et y exécuter une mission impossible, ils le feraient, au détriment de leur propre vie s’il le fallait. Il faut dire qu’à cette époque, l’immense majorité des officiers étaient issus de kibboutzim, la crème de la crème, et qu’à cette époque le cri de ralliement d’un officier c’était « suivez-moi ! ».
Mais, il y avait anguille sous roche. Cet homme qui nous avait mené à Kalkylia ne nous avait-il pas montré une carte d’Israël telle qu’elle existait en mai 1973, avec en exergue les territoires annexés après juin 1967, en nous disant, le plus sérieusement du monde et un généreux sourire aux lèvres « the sky is the limit », sous-entendu « rien ne peut plus nous arrêter ». Il y avait chez les Israéliens de mai 1973 de l’arrogance, ce que les Romains qualifiaient de « Hubris », l’arrogance de celui qui se prend pour un Dieu.
Puis, il y eut le dimanche du Yom Kippour, le 6 octobre 1973, cinq mois à peine après qu’on m’eut dit cette ânerie. Israël se retrouva face à un désastre militaire sans pareil dans son histoire. En quelques heures à peine, ce pays perdit une centaine d’avions de chasse, sur un total de près de 500 et pas mal de pilotes chevronnés par la même occasion. Abattus par des missiles SAM sol-air alors que ces avions n’avaient aucune protection contre ces tirs cinglants (leurres électroniques). Dans le nord, l’armée syrienne pilonnait les troupes israéliennes occupant les hauteurs du Golan, ayant lancé des dizaines de tanks contre elles. Deux ans plus tard, un serveur de café qui y était me dit qu’ils avaient subi des tirs d’artillerie ininterrompus durant près d’une demi-journée. Un autre type que je rencontrai dans un kibboutz en 1975 me dit qu’il avait été commandant de char d’assaut contre les tanks sur le Golan et que cela avait été l’enfer. Ce n’est pas pour rien qu’Israël perdit près de 2.500 hommes (près de 500 en tout et pour tout en juin 1967) et que certains parents désolés de ne plus avoir de nouvelles de leur fils partirent à la recherche de celui-ci, certains cas infortunés se présentèrent de parents identifiant le char brûlé de leur fils, avec à l’intérieur ce qui restait de l’équipage, à décoller à la cuillère vu le degré d’incendie.
Il y a eu aussi toute une polémique, une enquête parlementaire à la Knesset, afin de savoir si le gouvernement israélien que dirigeait Golda Meyer d’une main de fer (pourquoi les dames en ont-elles plus au cul généralement que les hommes, reste un mystère ?) avait-il failli en ne sachant rien d’avance de ce qui se tramait dans les cerveaux de Sadate et el-Assad ? Comme d’habitude dans d’autres domaines, j’ai lu des ouvrages à ce sujet. Il semble établi que le haut commandement de l’armée et le gouvernement israéliens avaient été informés des préparatifs de traversée du Canal de Suez par les troupes égyptiennes et d’attaque sur les hauteurs du Golan, côté syrien. Il y eut, semble-t-il, des discussions houleuses au sein du cabinet israélien, puis, finalement, la décision fut prise de ne pas pratiquer d’attaque préventive comme cela avait été le cas en juin 1967 (fait qui avait été critiqué par une bonne partie des pays du monde entier), de ne pas rappeler les réservistes, de ne pas prévenir les premières lignes de troupe aux frontières, mais de subir puis de riposter. Mal en prit à Israël car dès les premières heures de la guerre du Kippour, ce fut une déferlante, tant dans le Sinaï que sur le Golan. Et, au bout de quelques jours alors que les pertes en pilotes et soldats devenaient insoutenables pour un pays disposant d’une armée si réduite (tout le pays était à l’arrêt économiquement, les hommes étant tous sur le front, y compris pas mal de femmes réservistes ou en service militaire actif) ; on raconte même que Moshe Dayan, ce héros d’antan, était prêt à un certain moment de doute ultime à demander un cessez-le-feu qui se serait avéré désastreux pour la survie géographique et politique du pays. Seule, dit-on, Golda en eut au cul. Elle se montra intraitable, acceptant revers après revers, acceptant qu’il fallait d’abord stopper l’hémorragie au sud, puis s’attaquer aux Syriens. Ce fut finalement le général Sharon, plus têtu que cent mules, qui fit basculer l’équilibre instable vers une situation meilleure. Seul et contre l’avis et les ordres du Haut commandement militaire, il ordonna à ses troupes blindées de traverser le canal de Suez plus en retrait des troupes égyptiennes se trouvant dans la partie continentale – c’est-à-dire non-africaine (Proche-Orient) du Sinaï-, puis de les prendre en tenaille. Ce qu’il réussit brillamment.
Dès l’armistice signé au kilomètre 101 (avec, paraît-il, des pourparlers entre Égyptiens et Israéliens séparés, un peu comme pour la formation du gouvernement en Belgique), mes patrons s’envolèrent pour Israël. Il est difficile pour nous goyim de comprendre au juste cet énorme sentiment d’appartenance qu’éprouvent les Juifs européens (ou émigrés aux States) vis-à-vis d’Israël. Pour un peuple qui fut opprimé dans la plupart des pays où ils habitaient avant la Deuxième guerre mondiale et surtout dans les pays baltes et de l’Europe centrale, pour des gens qui avaient ressenti les discriminations d’études, d’accès aux professions ou de la vie journalière, en provenance de populations souvent ouvertement antisémites, le cri de ‘l’année prochaine à Jérusalem’ n’avait jamais été une profession de foi vaine. Ce cri de ralliement que personnifia Herzl et qui vit la proclamation de l’État d’Israël par ben-Gourion le 14 mai 1948 ne fut que l’aboutissement logique des suites de la Shoah, une rédemption que pratiqua un monde à l’époque honteux des massacres perpétrés contre les Juifs d’Europe. Et dans l’esprit de mes patrons – rescapés de l’Holocauste –, comme dans celui de tous ces Juifs ayant connu/survécu à la Shoah, Israël était devenu un havre de paix retrouvée, un pays où des Juifs pouvaient être juifs, se conduire, parler et vivre comme des Juifs, sans peur de pogrome, de massacres, de discriminations.
Et s’il faut parler d’Israël, il faut parler de la Shoah. Cette machination, ce jeu de destruction, issus de l’esprit dérangé d’un seul homme mais qui trouva autour de lui et dans son pays d’accueil (n’oublions pas qu’Hitler était Autrichien de naissance) des personnes enthousiastes et peu scrupuleuses qui prirent beaucoup de plaisir à tuer des quantités infinies de Juifs (d’autres aussi par la même occasion qui fait le larron) parce que le Führer l’avait voulu (« Führer, ordonne et nous exécuterons ! » ne fut-elle pas cette devise imbécile aux conséquences létales ?).
Beaucoup de gens chez nous ont entendu parler de l’Holocauste, peu s’y sont vraiment intéressés, certains se contentant d’avoir été visiter Breendonk et puis basta ! On en sait suffisamment. On a vu ! On connaît !
Il faut avoir été à Auschwitz-Birkenau et avoir vu ces vitrines où sont exposées des tonnes de cheveux de femmes rasées, ces vitrines où sont exposées des valises, des casseroles, des prothèses, volées aux déportés dès leur arrivée même sur le quai de la Sélection, vu ce qui de débarquement (appelé la Rampe), cet endroit où, d’un seul geste anodin, d’une main molle ou d’un doigt pointé, on décidait de la vie ou de la mort de la personne dont le seul aspect sous-tendait la décision du nazi de service. Il faut avoir lu des témoignages de survivants de la Shoah par balles, en Lettonie, en Lituanie, à Babi Yar près de Kiev, pour comprendre pourquoi tant de Juifs émigrèrent en Israël, aspirant au calme, soucieux de reconstituer les fils d’une vie – souvent aussi d’une famille - éparse. L’un de mes patrons, survivant du ghetto de Lvov en Galicie orientale a perdu tous les membres de sa famille. Dans le nord d’Israël, je me suis un jour rendu dans le kibboutz Evron – près de la ville côtière de Naharya - de tendance « Mapam » (extrême gauche proche des communistes) et ai ainsi eu l’occasion de rencontrer Chaïka Grossman qu’on m’avait simplement présentée comme une survivante du ghetto et qui était par ailleurs députée à la Knesset Il m’est difficile de dire l’émotion que je ressentis d’être mis en présence d’une des rares personnes survivantes d’un ghetto polonais. Et lorsque je fais des recherches actuellement, je vois qu’elle était survivante du ghetto de Bialystok et qu’elle faisait souvent la navette entre ce ghetto et celui de Varsovie. Quand on voit la somme de coups de pouce favorables qu’il lui a fallu pour survivre à ces horreurs !
Lors de ma première visite à Auschwitz-Birkenau en Pologne en 1982, j’ai rencontré des survivants de ce camp et deux d’entre eux m’impressionnèrent beaucoup, Regina Beer (déportée par le 25e convoi) et René Raindorf (déporté par le 24e convoi). Ce dernier me confia qu’il avait participé à une manifestation en ’38 ou ’39 à Bruxelles, contre les camps de concentration nazis. Et dire que tant d’Allemands après la guerre avaient dit en chœur « Wir haben es nicht gewusst ! » (Nous ne l’avons pas su !). Lors de ma deuxième visite à Birkenau, je fus effaré de voir des bandes de jeunes Sabras israéliens se promenant drapeau national bien en vue, d’une manière victorieuse, comme si ce camp leur appartenait, comme si ce camp qui fait partie de la mémoire collective de notre honte humaine et dans lequel évidemment le plus lourd tribut fut celui de la nation juive, était devenu un territoire annexé !
Israël, un pays idyllique donc. Un pays d’idéalistes, de pionniers, un pays vers lequel des intellectuels pur jus partaient pour y « travailler la terre », souvent au sein de kibboutzim où la gauche molle (Mapai) et la gauche dure (Mapam) cohabitaient lorsqu’il s’agissait de prendre les armes contre des incursions de fedayin. C’était l’époque glorieuse où ce pays était géré par des idéalistes, des gens qui n’hésitaient pas à endosser leur uniforme et à prendre leur arme et à combattre l’ennemi lorsque le pays était en danger. Un pays où un Juif pouvait être juif sans se sentir surveillé, traqué, harcelé ou craindre pour sa vie (sinon de la part des Arabes entourant cette nation à la géographie plutôt comique, coincée telle qu’elle l’était entre de gros frères prodigues en inimitié et coups fourrés). Mais c’était aussi le pays où un certain officier supérieur appelé Sharon pratiquait vers le milieu des années 60 des incursions militaires en territoires arabes au-delà des frontières, pour y traquer et faire tuer des fedayin coupables d’actes terroristes sur le sol israélien et, y détruire les maisons ayant abrité ces terroristes. Sans forme de procès.
Un ami de mes patrons m’avait dit un jour qu’Israël deviendrait un pays normal quand il aurait son premier meurtrier juif.
Entre-temps, Israël a atteint la normalité, il y a eu des meurtriers, des malfrats, des prostituées, juifs, une mafia juive. Entre-temps, Israël a connu des dirigeants (Begin, Shamir, Ariel Sharon, « Bibi » Netanyahu) qui ne sont nullement « my cup of tea » même si souvent, je dois l’avouer à mon grand regret, certaines des personnes juives que j’estime e plus portent leurs suffrages sur l’extrême-droite israélienne plutôt que sur des partis d’une gauche portée sur une défense des acquis sociaux et qui ferait vœu de paix avec les Palestiniens et, aussi, accepterait de leur permettre de vivre dans un état autonome sur le plan du droit international, comme d’ailleurs la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU de novembre 1947 l’avait souhaité: partition de la Palestine sous mandat britannique et création de deux états indépendants, juif d’une part et palestinien de mouture musulmane d’autre part.
Israël est actuellement un pays gravement malade. Quelques intellectuels et/ou écrivains (Amos Oz, David Grossman, les gens de l’ancien mouvement « Shalom Akhshav » - la Paix maintenant) tentent bien d’infléchir cette arrogance israélienne menant aux désastres, mais en vain. Tsahal qui était le fleuron, la figure de proue d’un Israël bien-pensant, est devenu un moloch dépourvu d’intelligence, une machine à tuer, battre, tirer, riposter, toutefois une machine dépourvue des qualités militaires qu’elle possédait dans les années 50 et 60. N’a-t-on pas vu lors de la dernière incursion de Tsahal au Liban un éléphant aux pieds de plomb, incapable de vaincre les combattants du Hezbollah ? Une armée qui lors de l’attaque à outrance de la bande de Gaza fin 2008, se montra incapable de vaincre le Hamas par des attaques de soldats à pied sans support d’artillerie ou aérien, démolissant des pans entiers de villes et villages au cours de frappes aveugles plutôt que de pratiquer des attaques de fantassins ciblées, épargnant le plus possible les vies de civils.
Si j’éprouve peu de sympathies pour le Hamas, moi qui suis resté attaché à Israël pour des raisons émotionnelles dues aux quantités et qualités de Juifs que j’ai connus et côtoyés, due à mes voyages dans ce pays et aux bons souvenirs que j’en ai gardé, pourtant, chaque fois que la télévision me présente des images de frappes aériennes d’Israël, ou d’incursions avec morts de civil musulmans, je râle. Tout en sachant très bien que les mecs du Hamas – qui ne sont pas des enfants de chœur - terrorisent les régions israéliennes jouxtant leur territoire et qu’ils sont capables d’attentats kamikazes ou de tirs de mortiers ou d‘artillerie contre de paisibles villages israéliens. Et qu’ils sont partisans de la Charia, donc de considérer les femmes comme des citoyennes de seconde zone.
Et, maintenant qu’il semble presque certain qu’Iran poursuit des recherches devant aboutir à l’arme nucléaire (quelqu’un en doutait-il ?), il semble tout aussi certain que les Israéliens vont tenter un coup aérien afin de frapper au cœur cette menace mondiale. Ils ont le culot, le talent et les gens motivés pour l’accomplir à bon escient. Bien sûr, lorsque les cendres seront refroidies et qu’on aura compté les dommages collatéraux en termes de vies humaines, il y aura un chambard dans les pays musulmans, Arabie Saoudite en tête, une Arabie Saoudite qui sera bien contente que cette menace nucléaire de l’Iran (son ennemi héréditaire) ait été écartée temporairement ou définitivement (les ennemis de mes ennemis…). Bien que je vienne de lire dans der Spiegel (45/2011) que l’ancien chef du Mossad – Meïr Dagan - retraité maintenant, circule un peu partout en Israël pour le moment et donne des conférences publiques dans lesquelles il dit sans ambages que si Israël devait attaquer par frappes aériennes les installations nucléaires iraniennes, ce serait là une catastrophe sans précédent pour Israël, qui serait tout de suite bombardées par des centaines voire des milliers de tirs de roquettes ou d’obus en provenance des troupes du Hezbollah, du Hamas et, peut-être bien la Syrie, provoquant peut-être des pertes de centaines de vies humaines israéliennes. Du premier ministre israélien Netanyahu, Meïr Dagan dit ceci (cf. der Spiegel): « Netanyahu est incapable de diriger Israël, il a failli dans tous les domaines (…) De toute ma collaboration avec Netanyahu, je n’ai jamais appris quelque chose de concret sur les objectifs politiques ou militaires du Premier Ministre… ». Meïr Dagan affirmait aussi qu’il y avait d’autres moyens de stopper le programme nucléaire de l’Iran. Ceux qui sont perspicaces auront déjà lu qu’il y a eu des morts inopinées de scientifiques iraniens participant de près ou de loin à ce programme (3 en tout), il y a des attaques cybernétiques, et, de temps en temps, des explosions bizarres secouent le pays (dernièrement dans une fabrique d’armes où, semble-t-il, un haut responsable de fusées à longue portée était justement en visite : coïncidence !).
Personnellement, moi qui ai connu Israël (j’y suis retourné en 1998 mais ce fut là un séjour plage à Eilat), et qui reste pro-israélien dans le sens où le veulent ceux du mouvement ‘Shalom Akhshav’, je suis peiné de voir ce pays et ce qu’il est devenu. Repaire d’extrême-droite religieuse, colonies peuplées de zélotes religieux à n’en plus finir et la plupart des personnes qui émigrent en provenance de pays comme les States ou la France, sont pis que les plus extrémistes de droite. La gauche en Israël devrait avoir honte de s’appeler « gauche ». C’est sous la direction d’un ministre socialiste qu’ont eu lieu les incursions au Liban fin 2008 et dans la bande de Gaza épisodiquement, c’est sous sa direction qu’Israël arraisonne en haute mer et d’une façon totalement illégale des convois humanitaires destinés à la bande de Gaza. Et, Tsahal n’est plus ce qu’elle a été. Lors des derniers conflits armés, je me suis laissé dire qu’on avait dû interdire aux soldats israéliens de téléphoner durant et après les missions militaires, ou leur retirer leurs GSM avant chaque ‘coup’ (Maman, je viens de tirer un chargeur de mon Uzi, je crois que j’ai tué un terroriste - scoop …).
Où sont donc restés les pionniers d’antan, les jeunes du Hashomer Hatsaïr (Anielewicz, le chef des insurgés du ghetto appartenait à ce mouvement sioniste de gauche), ceux qui acceptaient d’aller vivre dans un kibboutz et y travailler sans contrepartie monétaire, recevant un logement spartiate (j’ai visité une maisonnette du kibboutz d’Evron en Galilée, vraiment miniaturiste), nourriture et vêtements. À une époque, même, tout au début de l’ère des pionniers, lorsque les kibboutzniks donnaient leurs vêtements au lavage collectif, ils n’avaient pas la possibilité de retirer leurs vêtements ‘à eux’, les vêtements, aussi, étaient collectifs.
Le seul espoir que j’entretiens pour Israël et sa survie c’est le tout nouveau mouvement inspiré des indignados. Peut-être qu’un réveil populaire face à l’extrême droite et à la gauche à faciès de dictature politico-militaire, parviendrait à briser l’engrenage létal dans lequel ce pays aux promesses si riches et infinies – porteur de la mémoire collective de la Shoah – est engagé.
Je l’espère car j’ai gardé de trop bons souvenirs des Juifs, des Israéliens et de ce qu’ils représentent pour moi d’un point de vue culturel…j’ai encore maintenant trop d’amis et de connaissances dans ce pays où liés à ce pays…
11:27
Écrit par ro-bin
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25.10.2011
La Russie, les Russes et moi
Les Russes – au sens large du terme – et moi c’est une très vieille histoire qui remonte en fait au début des années 70.
Travaillant dans une firme de patrons juifs originaires de Pologne et qui baragouinaient une bonne partie des langues slaves, je me suis tout de suite intéressé aux pays de l’Est, URSS en premier lieu. En 1970, j’eus l’occasion de faire un voyage organisé d’une quinzaine de jours en URSS et je la saisis au bond surtout qu’il était organisé par « les Amitiés Belgo-soviétiques », je devais donc être en de bonnes mains (et fiché par la BSR, ipso facto). Et, disons-le franchement, ce n’était nullement le marxisme ni cet avatar soviétique du socialisme à visage de KGB qui me décida à entamer ce voyage placé sous le signe du centenaire de la naissance de Lénine, mais la culture russe, la musique russe, le tempérament russe, les films russes. Ce qui fit que lorsque je me rendis donc en URSS, je connaissais des rudiments de russe.
Ce fut pour moi un voyage à proprement parler inoubliable. Mes premiers vols en avion, avec pour le troisième, un atterrissage digne d’un « mayday » tant il fut brutal. J’oubliai « Oulianovsk », le bled natal de Lénine où on nous rappela qu’il était interdit de photographier ponts, aéroports et tant d’autres choses, ou ce repas de viande et de « frites » (en URSS !) qui nous attendait déjà sur la table alors que nous eûmes une heure de retard. Et bien sûr, en Union soviétique, inutile de demander autre chose, alors que, d’autre part, nous eûmes droit à du caviar à quatre reprises sur toute notre durée de séjour.
Outre certaines des beautés des villes que je visitai, ce qui me frappa surtout ce fut la gentillesse des personnes avec lesquelles j’entrai en contact. Et dire « entrer en contact » était peu dire, tant les Soviétiques recherchaient les contacts avec les étrangers, des étrangers qu’ils reconnaissaient aisément à la qualité de leurs vêtements et chaussures et à cette assurance qu’ont des hommes libres vivant en démocratie et qui n’ont jamais craint de se faire arrêter par le KGB et emprisonner dans les rouages du goulag sous un prétexte quelconque.
Mais, d’abord les beautés du pays. Leningrad (que j’ai encore bien du mal à qualifier du nouveau nom de Saint-Pétersbourg) est une ville d’une beauté incomparable. Maisons bourgeoises imposantes aux vives couleurs, espaces grandioses (l’une des plus grandes places au monde devant le Palais d’Hiver), le cours d’eau de la Neva et ses innombrables canaux faisant penser à Venise ou Bruges, une ville qui est un bijou d’architecture. Un des grands chocs culturels de mon existence. Quant à Moscou, ce fut aussi un choc culturel lorsque je vis la Place Rouge pour la toute première fois, le soir, une place illuminant le Kremlin, son étoile rouge, ses murs, ses tours, ses toits rutilant d’or. J’ai même assisté à la relève de la garde devant la Mausolée de Lénine, une orchestration minutieuse de parade militaire que j’ai toujours gardée à l’esprit et que je comparais souvent aux soi-disant relèves de la garde chez nous en Belgique, d’une nullité exemplaire. Quant au camarade Lénine, aucun problème, il nous attendait patiemment. Nous les touristes étrangers, nous ne dûmes en effet pas faire la file, nous nous épargnâmes les quatre voire six heures de file que les Soviétiques devaient faire et nous eûmes ainsi l’occasion de le voir en chair et en os, le Lénine en question. N’ayant pas pris une ride après sa mort. Plus vrai que nature. Évidemment, nous n’avons pas pu nous arrêter pour le zieuter convenablement ni prendre de photos pour l’éternité, les gardes-chiourmes nous firent comprendre que nous devions défiler devant son corps sans stopper. C’était somme toute la première fois que je rencontrais de visu une personnalité historique. Cela fait tout chose. Un autre grand moment d’émotion, ce fut lors de la visite de Leningrad, du cimetière où sont enterrés le million et demi de victimes du blocus de la ville. Un blocus qui a duré près de 900 jours et qui a vu non seulement la faim, les bombardements, le gel (les habitations n’avaient plus de chauffage) et une restriction calamiteuse au des rations journalières – avec des degrés descendants suivant que l’on était soldat au front, ouvrier d’usine ou « simple citoyen soviétique crevant la faim », mais aussi, hélas, des cas de cannibalisme. À l’entrée du cimetière, on nous a montré le journal de Tatiana. Petite gamine, qui écrivit que papa était mort, puis maman, puis sa sœur, sa grand-mère et qui terminait par cette phrase insidieuse « qu’il ne restait plus que Tatiana ». C’est à de pareils destins (tout comme celui d’Anne Frank plus près de chez nous) qu’on réalise l’horreur que fut cette guerre et l’énorme abomination que furent les nazis et leurs suppôts.
Un des lieux qui m’a le plus intéressé lors de cette visite, ce fut Volgograd (la ville de la Volga, l’ancienne Tsaritsyne), la nouvelle appellation de « Stalingrad ». Quand j’avais vu que le programme du voyage organisé comprenait la visite de cette ville, je n’avais nullement hésité, c’était un rêve de voir de mes yeux ce qui constitua l’un des faits militaires majeurs de la campagne de Russie comme l’appellent les boches, ou de la « grande guerre patriotique » comme l’avait intitulée le camarade Staline. Pour ceux qui s’intéressent un rien à l’histoire des guerres mondiales, les Allemands sont arrivés aux abords de cette ville symbolique portant le nom de Staline au mois d’août 1942 (après l’échec de la percée vers Moscou, Hitler ayant décidé de se concentrer sur les terres riches en pétrole plus au sud). Ils ont commis l’erreur magistrale de la bombarder, puis Hitler et Staline s’entêtant, l’un à la conquérir, l’autre à la défendre à outrance, eut lieu une guerre d’usure au cours de laquelle aucun des belligérants ne ménagea la chair à canon. Finalement, au mois de novembre 1942, les Soviétiques ne tenaient plus qu’une mince bande de terrain le long de la Volga et quelques îlots isolés çà et là, dont des usines (dont « Octobre rouge » et l’ « Usine de tracteurs », qui changea plusieurs fois de propriétaires tout au long de cette bataille). Les 18 et 19 novembre 1942 eut lieu une contre-offensive soviétique qui, bientôt prit en tenaille les troupes de la 6e Armée de von Paulus. Ces soldats allemands, en plein hiver et souvent en rase-campagne, exposés aux éléments d’un froid sibérien (des températures jusqu’à moins trente), à la faim, tinrent tout de même le coup près de deux mois et demi. Sur un total initial de boches de 360 000 hommes, 90 000 furent faits prisonniers les 31 janvier et 2 février 1942. Seuls 6 000 revinrent de captivité soviétique aux environs de 1956, grâce à l’intervention du chancelier allemand Adenauer ayant tout juste visité les nouveaux dirigeants du Kremlin. Ce qui me reste particulièrement en mémoire ce fut « Mamaïev Kourgan », une colline imposante que domine une statue de femme, un peu dans le genre de la statue de la liberté de New-York, haute de quelque 80 mètres, surplombant cette vue magnifique donnant sur la Volga, au nord-est de Volgograd, une colline où selon les dires de l’époque 42 000 soldats soviétiques moururent. On sait maintenant qu’on peut aisément multiplier ce chiffre par 5 voire 10, tant la propagande soviétique mentait sur ces points. Comme sur tant d’autres sujets.
Comme je le disais, les Soviétiques que nous rencontrâmes étaient d’une extrême gentillesse. Je me souviens d’un club (à Oulianovsk ou à Volgograd ?) où certains de notre groupe belge s’étaient retrouvés, où on y jouait du jazz. Quand j’ai fait savoir que j’aimais le jazz, cela a été un délire de leur part. Une autre fois lorsque j’étais sorti seul de ma chambre d’hôtel – car j’en avais marre des guides soviétiques genre gardes-chiourmes et des programmes ne laissant aucun ménagement à l’indolence innée -, dans l’ascenseur on me posa la question traditionnelle : otkouda ? – d’où êtes-vous ? C’était un Géorgien que je venais de croiser dans l’ascenseur qui me parla en russe de sa patrie, de la beauté de ses femmes. Une autre fois, alors que je marchais dans la rue en toute liberté avec mon ex-épouse (sans doute suivis par une smala d’ « organes » du KGB), nous avons fait la connaissance d’un couple de Russes, un couple très mignon, nous avons baragouiné ensemble (avec mon année de russe derrière le dos), finalement dans la rue, juste avant de se quitter, l’homme nous dit d’attendre un instant, il s’éloigna quelque et revint bientôt avec un bouquet de fleurs qu’il offrit à mon ex-épouse. Une autre fois, alors que le carcan du groupe et de stricte discipline m’énervait, je partis seul (j’avais faim, la Russie en touriste, c’est superbe du point de vue des beautés, aussi pour le caviar et le vin géorgien, mais ce n’est nullement un voyage où l’estomac est rassasié en permanence), j’allai donc seul dans un restaurant. Je m’assis à une table. Un homme vint me demander s’il pouvait partager ma table. En URSS, à cette époque, c’était la coutume, on prônait l’altruisme, donc ne jamais s’installer seul à une table de quatre. Il commanda quelque chose à manger, puis voyant que j’avais peu sur mon assiette, il m’offrit spontanément une partie de son mets, tout en bavardant avec moi.
À cette époque, j’avais déjà commencé à m’intéresser à la Russie d’un point de vue culturel, littérature et musique. Un amour culturel que je n’ai jamais renié tout au cours de mon existence. À cette époque, les Soviétiques, qui vivaient encore sous un régime autoritaire, totalitaire et autarcique qui remplissait encore les geôles et les camps du Goulag, n’avaient en fait que la culture comme divertissement (et les sports). Ils étaient donc des amateurs de poésie, de littérature, de concerts.
Question poésie, j’avais lu, bien plus tard, une anecdote dramatique dans le livre de souvenirs de Nadejda Mandelstam, la femme du poète Yossip Mandelstam. Mandelstam, qui ne manquait pas de culot, de courage ni de sang-froid, avait écrit une « Ode à Staline », l’une des critiques les plus acerbes jamais rédigées contre ce despote sanguinaire. Il la déclama un soir, chez lui, devant une quinzaine de personnes.
Le lendemain, le NKVD (le successeur de la Tcheka dans les années trente et le prédécesseur du KGB) avait le texte complet de ce poème, transmis par 5 personnes. Ce qui m’a frappé le plus dans cette histoire outre les dénonciations et la bassesse de soi-disant amis, c’était que le poème en question recelait 80 vers (help, Google pour les ignares !). Dans ce pays et à cause du communisme et du manque de liberté, il y avait donc des personnes aimant la poésie à ce point et capables d’entendre pour la première fois un poème long de 80 vers et de les retenir par cœur. Après coup, Nadejda Mandelstam affirma que plusieurs personnes dans l’assemblée de ce soir-là étaient capables de cet exploit de mémorisation.
Si on parle de la Russie, des Russes (ou des Soviétiques), il faut parler du communisme, cette effroyable calamité, le fruit d’une engeance qui, à l’origine peut-être recelait en son sein des intellectuels et des idéalistes, mais qui, peu à peu et surtout sous l’impulsion de ce mass serial killer que fut Staline, sombra dans le gangstérisme. Lorsqu’on lit des biographies de Staline (et il y en a en nombres et qualités suffisants actuellement), on se demande à juste titre comment tout cela a-t-il été possible ? Molotov, l’un des hommes forts du régime, lécheur d’anus de nouveau tsar invétéré vécut une aventure tout à fait particulière. Un jour Staline et Beria décidèrent de faire arrêter sa femme, une femme indépendante d’idées, foncièrement communiste mais qui avait la langue bien accrochée. Comme cela. Elle était devenue une « ennemie du peuple ». Comme le poète Mandelstam. Pensez-vous que Molotov eut le courage, la dignité, élémentaires, de se révolter, d’accompagner sa femme dans les geôles du NKVD et dans le Goulag ? Nenni, hein ! Il resta à son poste, vaillant et loyal communiste et continua son œuvre de léchage de postérieur stalinien ! Soljenitsyne raconte dans son «Archipel du Goulag » qu’il y a croisé des communistes convaincus, interrogés, torturés, harcelés, foutus au fin fond de la Sibérie pour crimes anticommunistes et qui conservaient leur foi intacte : en Staline, dans le communisme ! Ces pauvres esprits égarés allaient parfois jusqu’à écrire des missives pathétiques au « Père des Peuples », pensant qu’il ne savait pas ce qu’on trafiquait derrière son dos. Il suffit de lire « La Peur » d’Anatoli Rybakov pour comprendre ce qu’était Staline et cette époque de répression entamée au début des années 30 et qui s’est poursuivie jusqu’à sa mort.
Et, à propos de sa mort, j’ai lu dans une biographie bien documentée que le jour où Staline a eu sa crise d’AVC (accident vasculaire-cérébral) dans sa datcha personnelle dans le quartier huppé des huiles du parti, ses subalternes (garde du corps, hauts officiers de la sécurité, personnel de petites mains) n’eurent pas le courage d’aller voir ce qui se passait lorsque, vers midi, le Vojd (un terme russe ancien signifiant « le Souverain », le « Chef ») n’avait toujours pas sonné pour qu’on lui apporte son déjeuner. Les hommes du NKGB (nouvelle appellation du NKVD) appelèrent à la rescousse des membres du Présidium Suprême (dont Molotov, Beria, Khrouchtchev, et…). Eux aussi n’eurent pas le courage de se pointer dans la chambre de Staline afin de voir comment cela allait avec leur Guide Suprême, le Père des Peuples et des Nations soviétiques. Finalement, tard dans la soirée, on fit venir un médecin. Et pour l’anecdote, il faut savoir qu’être médecin en mars 1953 n’était pas une chose aisée, un nombre de médecins juifs (le soi-disant « complot des médecins juifs ») venaient tout juste d’être flanqués dans des prisons. Il ne s’agissait pas pour les médecins de respecter le serment d’Hippocrate mais de penser en premier lieu à sauver leur propre peau. Donc, un médecin se pointa chez Staline, qu’on trouva par terre, encore conscient, la morve au nez et à la bouche, paralysé, le résultat évident d’un trop-plein de cholestérol, de sucres et de boissons capiteuses ingurgités tout au long de son existence dissolue de tyran sanguinaire.
Conciliabule avec les hommes du présidium qui décidèrent, semble-t-il que l’état du pauvre Vojd était trop désespéré pour le faire soigner ou, même, transporter en ambulance vers l’hôpital des bonzes du parti communiste. Là, les versions diffèrent, certains affirment qu’on le laissa crever durant quelques jours (il est officiellement mort le 5 mars 1953), d’autres suggèrent qu’on le liquida. Beria le sanguinaire et amateur de jeunes filles vierges (un nain ; Staline n’étais pas grand non plus par ailleurs) fut liquidé la même année, quant au fidèle garde du corps et apparatchik des services de sécurité de Staline, sa fin fut, elle, précipitée. Il détenait bien trop de secrets, lui qui avait tout vu, vu qui entrait dans la datcha de Staline.
Poutine a déclaré récemment « Je ne peux me rappeler aucun dirigeant du temps de l’Union soviétique qui travaillait aussi dur.. » (cité par l’AFP). Aussi dur que lui. Poutine, donc, et ce pays qui a pris la succession de l’URSS, il faut en parler, en dire ce qu’on pense.
Évidemment.
Gorbatchev. Der Spiegel a eu accès à la documentation le concernant et qui était encore secrète jusque très récemment, et il y a consacré un article. On a pu y lire que ce Gorbatchev, qu’on admirait tant en Occident et qui était considéré comme un apôtre du processus de démocratisation qui a vu mourir l’URSS et naître la Fédération de Russie, était en secret un cynique, un homme qui ne craignait pas de dire que des centaines de vies humaines ne comptaient pas et qui, dans les faits, suivait encore ce bon vieux précepte soviétique « la fin justifie les moyens ». J’ai aussi revu cette interview récente de Gorbatchev à propos du drame de Tchernobyl, qu’on a rediffusée après l’accident de Fukushima. Je me souviens du sourire de cet homme – que j’avais aussi admiré, hélas – se rappelant les premiers moments de la fusion du réacteur nucléaire. Il avait cet air d’un homme satisfait de sa performance se rappelant les bons vieux temps. Les bons vieux temps où on envoyait des fournées entières de « terminators », ces sacrifiés qui eurent à peine la reconnaissance (souvent posthume) de l’URSS.
Oublions Eltsine qui a libéralisé le pays en créant les oligarchies, sources de revenus prodigieux mais aussi de pouvoirs parallèles et occultes. C’est lui qui a choisi Poutine comme successeur. Une des conditions était que Poutine ne traduirait jamais en justice ni Eltsine ni aucun des membres de sa famille depuis longtemps soupçonnés de corruption (source : le livre de Jores Medvedev sur Poutine). Poutine, au début de son règne de président s’est distingué par la guerre de Tchétchénie, une guerre effroyable, presque un génocide. Puis, il y eut le procès de Khodorkovski (qui, selon J. Medvedev ne serait pas aussi prince blanc que l’Occident a bien voulu le dépeindre) ; il y eut aussi ces attentats contre la Fédération de Russie, qui, comme par miracle, tombaient toujours à point nommé, quand Poutine était au plus bas, ou quand il était utile de trouver un « ennemi extérieur » commun (les Tchétchènes, les intégristes musulmans, les « terroristes »). Poutine a montré tout son courage politique, non pas quand il a dit que les terroristes tchétchènes il faudrait les poursuivre et aller les abattre jusque dans les chiottes, mais lorsqu’il s’est distingué par sa présence aux abonnés absents lors du naufrage du « Koursk ». Bien sûr, au début, on a ressorti cette histoire digne de l’ « ennemi extérieur », du complot du sous-marin étranger (lisez américain), une idée qui ne pouvait en fait germer que dans l’esprit d’un ancien du KGB, rebaptisé FSB
La Russie actuelle est un pays où il ne fait pas bon être journaliste indépendant, opposant politique de Poutine, c’est une maladie terminale, souvent.
Francine et moi sommes allés en Russie en voyage organisé en 2008. Ce pays est devenu un pays capitaliste digne des mégalopoles les plus dingues. Ainsi, de notre hôtel au nord de Saint-Pétersbourg, il fallait en moyenne une heure et demie en car pour traverser la ville du nord au sud. Notre guide locale, là-bas, ne me parut pas changée depuis l’Union soviétique, mêmes schémas rigides, même rigidité d’expression, mêmes dérives touristiques. Là où en 1970, je n’eus à visiter que les beautés et réussites majeures de l’Union soviétique, en 2008, on me montra des églises (souvent fort belles), des cathédrales et – sniff-sniff – les tombes des anciens tsars, dont celle de Nicolas II. Nicolas II, ce tyran sanguinaire, cet antidémocrate majeur, à qui on a vite fait bien fait réaménagé une virginité intacte. Je me suis bien vite détourné de cet objet de culte touristique pour touristes sans mémoire historique. Un autre jour, par contre, j’ai contemplé avec émotion la tombe de Boris Godounov, autre Tsar célèbre et sanguinaire mais qui, au moins, est le personnage principal d’un de mes opéras préférés, éponyme de Modeste Moussorgsky. Près de sa tombe, celle du Tsarevitch, celui qui, logiquement, aurait dû accéder au Trône après la mort de Boris. Sauf qu’il fut tué par Chouïsky, l’une des familles de boyards les plus célèbres.
Ce qui me fait répéter qu’une des beautés de la Russie millénaire, c’est sa culture. La musique classique, d’opéras, qui m’ont donné des joies innombrables. Sa littérature tant classique (Lermontov et Pouchkine, Tolstoï, Tchekhov que je vénère) et les plus modernes souvent confrontés au phénomène du goulag (Soljenitsyne, Rybakov, Nadejda Mandelstam, Ginsbourg, etc.). Le cinéma russe a produit certains des chefs-d’œuvre incontournables du cinéma mondial (pour moi, l’un des grands moments du cinéma, c’est la scène de la descente des fuyards sur les marches d’escaliers à Odessa) dont « Andréï Roublev », « La ballade du soldat », « Quand passent les cigognes », « la Guerre et la paix » – version russe de Bondartchouk, etc. En 2008, j’ai découvert le peintre russe Repine, un immense peintre (qui a notamment peint une tête remarquable de Modeste Moussorgski). Dans les années 70 j’avais une correspondante en URSS, Tatiana de Kiev, elle m’avait un jour envoyé un 33 tours de chants de la « Grande Guerre patriotique ». « Solovy », un chant où on demande aux rossignols de ne pas réveiller les soldats qui dorment après de durs combats. Superbes voix de ténors au timbre typique de ce pays, superbe mélodie, superbe instrumentation. Beau. Et symbolique de cette Armée Rouge qui a payé un tribut immense pour détruire la bête nazie. Une armée rouge qui, aussi, était capable des excès les plus inhumains et notamment les viols à la chaîne en territoire allemand, les vols de montres un peu partout. Paradoxe du peuple russe, romantique et capable de toutes les folies et dérives. Boris Godounov acculé à la crise cardiaque devant le conseil des boyards et qui meure devant eux, lui le meurtrier de Dimitri, le fils d’Yvan le Terrible.
La Russie est-elle mûre pour une démocratie du type comme nous la connaissons ? Je ne pense pas. Un pays qui a connu des années de terreur durant plus de 70 ans et qui a ensuite basculé dans l’anarchie économique la plus sauvage provoquée par l’accès à la liberté, au fric et à l’éclatement tous azimuts, aurait peut-être besoin d’un homme fort. Mais homme fort au sens démocratique du terme ne veut pas nécessairement dire que ce doit être Poutine et sa clique de nostalgiques du KGB et du bon vieux temps quand on faisait (et emprisonnait) ce qu’on voulait sans se soucier de la légalité. Poutine qui restera au pouvoir jusque dans les années 20 (2020) à tout le moins. Quant au président actuel Medvedev, il a eu le courage dans un texte de blog célèbre de critiquer l’époque de Staline et les crimes en rappelant qu’il y va du devoir de mémoire de conserver la trace de ce qui a été fait. Medvedev, qui a choisi de laisser la place belle à Poutine.
Belle perspective.
Pauvre Russie ! Pauvre démocratie, pauvres journalistes et journaux indépendants, pauvres opposants politiques, pauvres gays !
10:36
Écrit par ro-bin
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08.10.2011
Les Chinois, une espèce universellement répandue
Il y a quelques années, alors que je travaillais encore (époque ô combien bénie !), je dis un jour à une de mes collègues qu’il y avait le soir un film chinois sur Arte.
Le lendemain, elle me dit que son fils s’était écrié qu’il ne s’agissait pas d’un film chinois, mais d’un film de Taïwan. Évidemment, son fils était un vrai spécialiste de l’Asie puisqu’il n’avait jamais mis les pieds ni en Chine, ni à Taïwan, ni dans aucun des autres pays à prédominance chinoise (Singapour, Hongkong, Macao).
Moi, par contre, je savais de quoi je parlais puisque le premier voyage en Asie que j’avais effectué c’était justement à Taïwan…
À cette époque (novembre 1980), je ne connaissais de l’Asie que ce que j’en avais glané par les livres et, cela se limitait au Japon. Ma connaissance de la Chine, des Chinois se limitait à quelques repas pris en mai et septembre 1980 dans un restaurant chinois du Village à New York. Que j’avais trouvé excellent, ne réalisant pas ce qu’était la véritable cuisine chinoise.
Inutile de dire que cette arrivée à Taïpei vers 18 heures, avec près de 12 heures de retard, ne me laissa pas beaucoup de temps pour emmagasiner des souvenirs durables si ce n’était une fatigue terrible et une envie d’aller dormir au plus vite.
Le choc culturel que j’éprouvai ne commença à vrai dire que le midi suivant, durant l’heure du déjeuner. Nous étions à 5, 4 Chinois (oui, ce sont des Chinois, ma chère vieille collègue et non des Taïwanais !) et moi, seul Blanc. Comme chez nous en Europe, on me demanda évidemment ce que je désirais manger.
Lorsqu’on apporta les nombreux plats (les Chinois aiment manger, ils sont plutôt de nature vorace sur le plan alimentaire) et qu’on les eut déposés sur la table ronde, je fus surpris de voir que tout le monde se mit aussitôt à piquer dans les plats pour se servir, y compris dans le mien. Étant poli et éduqué, je lorgnai le tout sans rien dire, puis, on me fit comprendre en anglais (la seconde langue obligatoire à Taïwan) que je pouvais également me servir dans tous les plats. Ce que je fis avec une certaine réticence naturelle. Le potage fut apporté en cours de repas et ce n’est que bien plus tard, après avoir parlé avec d’autres Chinois, notamment à Singapour, que je compris que le potage, chez les Chinois, ne sert pas à être servi avant l’entrée, de peur qu’il ne remplisse trop l’estomac et empêche la bonne consommation de la suite des mets. J’eus le même désarroi culturel un soir que je dînais avec un Chinois, je commandai des scampis dans une sauce de tomates. En Chine, lorsqu’on est au resto, on ne mange qu’avec des baguettes. J’indiquai à mon interlocuteur la casserole de scampis et lui demandai comment je devais faire pour les prendre et les mettre dans mon bol, il me répondit avec les doigts. Ce que je fis, plongeant mes doigts les ramenant plein de sauce de tomate.
Une des caractéristiques des restaurants de bon ton dans la sphère chinoise d’Asie, c’est que les serveuses sont des coolies, elles apportent serviettes à tire-larigot, j’en ai utilisé une dizaine au moins. Serveuses qui par ailleurs étaient jolies et vêtues d’une robe rouge avec fente sur une des jambes et col haut, à la chinoise. Plus tard, je me suis dis que mon interlocuteur chinois s’était foutu de ma gueule, qu’il m’avait dit de prendre les scampis avec les doigts pour me faire perdre la face (bien fait pour ta tronche, sale Blanc !). J’aurais dû les extraire avec les baguettes, ce qui n’est pas difficile après tout, on apprend de ses erreurs ! Choc culinaire. Une autre fois, alors que j’avais été invité à manger par les trois jeunes Chinoises de la firme taïwanaise avec laquelle j’étais en discussion d’affaires – le but de mon voyage somme toute -, on apporta un poisson complet. On m’indiqua poliment que c’était à moi que revenait l’honneur de me servir en premier lieu et on m’indiqua en anglais que la partie de choix pour un invité de marque c’était l’œil du poisson. Deuxième fois que je perdis la face, pauvre Blanc ! La troisième fois, ce fut au cours du même repas lorsque je m’aperçus, via le regard amusé d’une des Chinoises, que j’avais placé l’une de mes baguettes à l’envers, le bout le plus épais vers le haut !
Et, quand je dis que les Chinois sont voraces et - parfois – sans manières culinaires, je sais de quoi je parle. En 1981, alors que nous avions décidé de nous rendre à Singapour ma compagne de l’époque et moi (j’avais été piqué du virus asiatique, irrémédiablement…), nous avions programmé un trip vers l’île de Sumatra en voyage organisé au départ de Singapour. Une idée folle mais quand on est plus jeune, on est plus audacieux. Nous nous y rendîmes donc et à l’arrivée à Sumatra, nous fûmes mis dans un autocar et nous découvrîmes alors que sur près de 50 touristes, il y avait 3 Blancs (ma compagne Francine, moi et une Néo-Zélandaise) et tout le reste du groupe était constitué de Chinois. Premier lunch dans l’île de Sumatra, arrêt le midi, nous entrons dans un restaurant et nous nous installons à table. Nous sommes polis, nous les Blancs, quand on met les plats sur la table nous attendons donc que les autres se servent. Ce que ces Chinois font comme des bêtes féroces, se précipitant sur les plats comme s’il s’agissait là d’un pogrome alimentaire. Il ne resta bientôt plus grand-chose pour nous trois les Blancs, les seuls civilisés sur le plan alimentaire.
Avez-vous déjà vu des Chinois manger ? Ce n’est pas comme au resto chinois du coin près de chez vous. Ils emplissent un bol de riz agglutiné dans lequel ils placent les différents aliments, puis rapprochant le bol le plus près possible de la bouche, à l’aide des baguettes, ils poussent les aliments dans cet organe créé spécialement pour la voracité alimentaire chinoise. Ce que Francine et moi avons vite pris l’habitude de faire (« à Rome fais comme les Romains »…), sans aucune vergogne. Mais que, pour une question de ‘face’ nous ne ferions jamais dans nos restos chinois en Europe. Les pauvres Blancs qui nous verraient manger ainsi nous jugeraient sans manières ! Et, puisque j’ai mangé 18 soirs d’affilée dans des restos chinois à Taïpei et que j’ai eu l’occasion d’y jouer à l’ethnologue amateur, je puis dire que l’exubérance, le vacarme qu’on peut y constater, défient toute comparaison avec nos propres restaurants plutôt « gentils » en comparaison.
Ai-je dit que les Chinois sont parmi les peuples les plus intelligents qui soient ? Ceux qui nous accompagnaient sur l’île de Sumatra virent à nos têtes plutôt dépitées et à nos assiettes plutôt désemparées, que tout ce cinéma ne nous avait pas beaucoup plu. Par la suite, ils devinrent en effet plus respectueux de ces trois pauvres Blancs peu habités aux coutumes locales. Mais, nous ne sommes pas bêtes non plus en Europe, la fois suivante, nous nous jetâmes sur les mets comme des loups affamés, comme de véritables barbares du nord. Chat échaudé…
Toujours en Asie, un jour à Kuala Lumpur, nous avions booké une visite de la ville, et ce fut un Chinois qui nous guida (eh oui, la communauté chinoise en Malaisie est assez importante et mal vue par les dirigeants musulmans, pour des questions historiques et raciales). Tout ce que j’ai appris d’intéressant sur l’Islam et sur les 5 piliers de l’Islam, c’est à lui que je le dois. Il était cultivé, intelligent et diligent. Il nous raconta notamment que les Chinois mangeaient absolument tout. Si on leur donnait un poulet, ils s’arrangeaient pour manger le tout, abats compris, à la seule exception des os et du bec. Parlant de poulet, une connaissance de travail en Belgique, un Juif appelé L…, m’avait raconté qu’il s’était rendu à Hongkong et qu’il avait décidé d’explorer le Hongkong non traditionnel. Il s’était donc aventuré à pied « dans la nature » et avait marché, puis, la faim aidant, il avait cherché un endroit où se rassasier. Qu’il avait trouvé. Sauf, qu’il y avait le problème de la langue, car il se trouvait dans ce qu’on peut appeler la « rase campagne » (Hongkong, ce ne sont pas que des gratte-ciel et du béton, il y a aussi des terres arables, vers le nord, pour aller vers la Chine continentale). Il avait reçu un menu en chinois, aucun des serveurs ou du patron ne parlait l’anglais. Finalement, il parvint, après moult efforts à faire comprendre à ses interlocuteurs qu’il désirerait manger n’importe quoi et peut-être bien un poulet. On lui apporta donc un poulet cuit. En entier qu’il dut s’évertuer à découper et à manger.
Alors qu’à Taïwan, j’avais découvert des gens agréables, ouverts sur le monde, intéressés par l’étranger et les étrangers, je ne garde guère de souvenirs favorables de Hongkong ni de la communauté chinoise de Singapour. Peu de gens vraiment sympathiques ; ils baragouinent en général une langue qui sonne vilainement aux oreilles – le cantonais -, ce sont avant tout des commerçants avisés et ces villes de gratte-ciel sentent le business à plein nez. Business, business, tout doit être concentré sur cette seule activité primordiale, au détriment de l’aspect humain. J’ai rencontré cette mentalité détestable dans l’un des seuls trois restaurants chinois que je fréquente en Europe. À Paris, le S…qui se situe à la périphérie du XIIIe arrondissement (Chinatown). Quand on y entre, que je sois seul ou avec mon épouse, d’office puisque nous sommes Blancs, on nous guide vers une table toute menue collée contre une colonne et au bord de laquelle défilent en permanence les serveurs zélés (et grossiers), à longueur de repas. Moi, en général, le sale Blanc égoïste, j’indique une table située le long de la longue vitrine de rue, donnant sur l’avenue d’Ivry. Moue du maître d’hôtel qui, de mauvais cœur dit « si vous voulez ». Puis, c’est le premier cercle de l’enfer quand un des garçons vient prendre la commande, avec une tête comme s’il souffrait de constipation au dernier stade. L’année passée, j’ai été à ce point excédé de sa mauvaise humeur que je lui ai dit vertement « si vous ne souhaitez pas me servir, dites-le, il y a d’autres restos dans le coin ». Il a compris, pour la suite du repas – excellent – d’autres m’ont servi, lui, il me boudait.
Malgré tout, j’y vais et j’y retourne car la nourriture est excellente et ressemble un tant soit peu à ce que l’on mange en Asie dans la partie « chinoise » de celle-ci. Car, j’ai oublié de le dire, la cuisine chinoise est l’une des trois grandes cuisines mondiales, après la française et l’italienne. On mange de façon exquise chez le Chinois, même dans les petites gargotes sans prétentions. À tel point, qu’à mon retour de Taiwan et à notre retour de Singapour et Hongkong, nous avons décidé de mettre les restos chinois de Belgique et d’ailleurs dans le monde au ban de notre société culinaire. Parce que, souvent, ce qu’on mange ici dans les restaurants dits « chinois », c’est de la pâle imitation de ce qu’on mange chez les Chinois, et, à vrai dire, peu de Chinois oseraient s’y essayer. Tandis que dans mon resto du XIIIe à Paris, nonobstant l’aspect peu avenant des serveurs et du maître d’hôtel, il y a une majorité de clients asiatiques, surtout Chinois et Vietnamiens, ce qui est un gage de qualité.
Je me souviens d’une scène à Taïpei (où je suis resté 18 jours sans contact avec un autre Blanc), j’avais quitté mon hôtel pour me rendre dans la firme avec laquelle nous étions en discussions pour l’achat de figurines, je passai le long d’une école primaire. Et je restai abasourdi à regarder un spectacle unique. Tous les bambins en uniforme, garçonnets et fillettes, étaient dans la cour et chantaient devant le drapeau, ce que je supposais être l’hymne national. Je ne suis nullement nationaliste et si on m’avait obligé à faire cela dans mon enfance, j’aurais rechigné, mais, je viens d’un pays où il n’y a justement aucune cohérence entre différentes communautés, et ce spectacle d’un peuple (chinois) uni, me toucha.
Quand aux habitants d’origine de cette île sur laquelle vint débarquer en grands fracas le général Tchang Kaï-chek et son armée défaite en 1949 (emportant dans ses caisses, les trois quarts des richesses des musées de Beijing, dont une partie est exposée au Musée national de Taïpei…), les Taïwanais, je me souviens d’un soir alors que j’étais avec une jeune Chinoise, Monica, dans un resto et tout à coup, je vis qu’elle tirait une drôle de mine. À ma question de savoir pourquoi, elle m’indiqua de la tête une table où étaient assises des personnes qui pour mon regard non exercé ressemblaient à s’y méprendre à mon invitée du soir. Elle me murmura qu’il s’agissait de Taïwanais. D’origine, de véritables autochtones. Je compris des masses ce soir-là, et, notamment, la très piètre estime dans laquelle ces autochtones –originaire de cette île ayant été sous domination japonaise durant près de 50 ans puis passée dans le giron des expatriés de Chine – étaient tenus par la majorité chinoise venue squatter leur demeure. Un peu comme les Indiens du Far West dans les USA de maintenant. Les Chinois, quoi qu’on en dise ne sont pas tellement racistes vis-à-vis de nous Blancs d’Europe ou de l’Amérique du Nord. Que du contraire, ils nous envient. Toutefois, à l’égard de certains autres peuples, un entrepreneur me confia récemment qu’il avait fait appel à des Chinois pour réaliser un projet en Belgique. Ces Chinois vécurent des mois sans femmes ; Puis, finalement, on fit comprendre au commanditaire des travaux que cela devenait difficile pour ces hommes forcés au célibat. On s’arrangea donc pour leur faire faire un voyage organisé à Amsterdam avec visite d’un quartier célèbre. Le seul problème fut que les prostituées retenues étaient Noires, ce qui ne plut nullement aux Chinois…
De la Chine « rouge », que je m’obstine à appeler continentale (par opposition à ces autres Chines de tendance insulaire), je n’ai visité que Beijing et encore en voyage organisé avec un excellent accompagnateur belge, connaisseur et ami de la Chine.
Ce que j’ai toujours constaté avec les Chinois et ce qui les différencie radicalement des Japonais, c’est leur gentillesse innée (sauf à Hongkong, où ce sont des rustres dans l’ensemble et à Singapour et Macao où ils sont d’une indifférence d’hommes d’affaires affairés…), leur reconnaissance quand on leur adresse quelques mots en mandarin (« ni hao » = comment allez-vous, « xiexie » = merci, « zaijian » = au revoir, mais il faut connaître les tons pour le dire un tant soit peu correctement…), leurs sourires. Un jour, alors que j’étais retourné à Taïpei avec mon épouse, en 1994, nous nous sommes retrouvés dans un resto genre fast-food pizzas. Problème de langues, peu de personnel pratiquant l’anglais, rires et sourires gênés du personnel en majorité féminin ; finalement on a pu se faire comprendre et manger, accompagnés par les sourires et encouragements du personnel peu habitué à voir des Blancs s’aventurer dans leur resto. J’avais évidemment utilisé les trois mots de chinois que je connaissais, ce qui avait fait franchir le mur du son de la gentillesse. Idem à Beijing, lorsque nous allions dans une grande surface et qu’à la caisse, je sortais mes trois mots, cela les attendrissait ces Chinois de voir qu’un Blanc faisait l’effort d’apprendre quelques mots (bon tuyau pour les francophiles de la périphérie bruxelloise…).
En Europe, il y a un des trois restaurants chinois que je fréquente, celui du lieu où je crèche, celui de Paris et le troisième étant à Ninove ; dans celui de ma commune de domicile, j’ai souvent des conversations animées avec le patron, on parle surtout de politique, des événements liés à la Chine, des affaires courantes. Il est d’une intelligence et d’une curiosité intellectuelle remarquables. Nous sommes souvent d’accord sur l’essentiel. Ce qu’il apprécie chez moi, c’est ma culture, ma connaissance des Chinois et le respect que je leur voue. Je lui ai dit un jour que s’il n’y avait pas eu le communisme en Chine, qui a fait reculer le progrès de près de 50 ans, la Chine serait à la pointe du monde d’un point de vue économique.
Ce n’est pas étonnant, toujours à Taïwan en 1980, alors que je parlais avec Jason (tous les Chinois de Taïwan on un prénom anglicisé à côté de leur prénoms chinois traditionnels), m’étonnant des heures d’ouverture tardive des magasins (jusqu’à 10, 11 heures du soir ou même minuit), il me dit que les Chinois étaient des commerçants nés et qu’ils craignaient avant tout de perdre une affaire, de ce fait, les commerces restaient accessibles le plus longtemps possible. C’est lui également qui me dit (sachant que je travaillais dans une boîte dont les patrons étaient juifs) que les Chinois étaient les Juifs d’Asie.
Dans mon voyage de 1980 pour me rende à Taïpei, lorsque je montai dans un avion de la compagnie « Thai Airways », je fus étonné de voir les hôtesses – vêtues de ces robes chinoises moulantes si sexy, drapant de fort jolies femmes-poupées ! – accueillir tous les passagers dans leur propre langue : anglais pour les blancs (pas difficile), thaï pour les Thaïlandais, en mandarin pour les Chinois et en japonais pour les Japonais (le vol continuait vers Tokyo). Cette capacité de différencier Chinois et japonais m’a sidéré, mais, actuellement, je suis aussi capable de le faire…
Ai-je dit que les Chinois étaient étonnamment pragmatiques ? À tel point qu’ils vous fourniront une solution idoine avant même que vous n’ayez constaté qu’il y a un problème ?
Certains en reviennent au péril jaune, craignant que cette hégémonie économique ne conduise cet immense pays à la recherche d’une suprématie militaire. Foutaises tout cela ! La domination du monde par le marxisme-léninisme, c’était bon du temps de Mao, ce criminel dont il faut encore décrire tous les crimes dont il a été responsable. Les dirigeants chinois actuels de Chine continentale ne sont plus intéressés qu’à une seule chose, faire rentrer le plus possible de yuans (monnaie nationale chinoise), dollars et euros, dans les caisses de l’état et les escarcelles privées. Parce que, il ne faut pas se leurrer, les Chinois sont habitués – et ont en vérité besoin - à avoir un régime fort et s’ils ont un plus grand bien-être, ils ne se mettront pas à contester l’autorité, sauf quelques intellectuels et artistes. Donc, pour régner en paix, les dirigeants communistes chinois font rentrer du pognon en masse, une partie de plus en plus significative de la population atteint le statut de classe moyenne, donc tout baigne. Sauf la démocratie, les libertés individuelles et des médias. Pourtant, en dépit de nos objections morales, lorsqu’on regarde d’un regard objectif ce capitalisme sauvage qui s’est emparé de cet immense pays qu’est la Chine (continentale), on ne peut se départir de l’idée que pour eux, les Chinois, ce système hybride a du bon, qu’il a permis la création de richesses distribuées, certes de manière inégale, mais qui, simultanément, a vu la naissance d’une classe sociale un peu plus aisée. Et, tôt ou tard, grâce aux montagnes de fric que ces commerçants avisés font entrer en Chine, le communisme craquera aux jointures et cessera un jour de tenir sous son joug d’acier d’une rigidité à toute épreuve le peuple le plus nombreux du monde. Comme la DDR jadis. Les grands perdants de ce défi de mondialisation sous houlette chinoise ce sont les paysans de loin la partie de population la plus nombreuse et la plus déshéritée. Eux continuent à crever la faim sans espoir de voir leur sort s’améliorer un jour. Mais, qui s’en soucie, surtout parmi notre intelligentsia du politiquement correct ?
Si on parle de la Chine, il faut également dire un mot de la mafia chinoise, les triades. Un soir, alors que nous étions mon épouse et moi à Hongkong, et que nous mangions dans un restaurant hyper huppé (et chérot), j’avisai une table à laquelle se trouvaient trois mecs et des femmes et, d’un regard, je compris qu’il s’agissait de membres de triades, leurs vêtements bariolés, leur comportement arrogant, leur supériorité physique manifeste, les femmes voyantes qui les accompagnaient, ne laissaient aucun doute à ce sujet. Il s’agit là de l’une des faces cachées de l’iceberg que constitue la Chine et la communauté chinoise tous azimuts, mais les triades sont bien présentes en Europe (France, Pays-Bas, Royaume-Uni) et, surtout, aux States dans les différents quartiers de Chinatown. Leurs méthodes sont connues, trafic de drogue, chantage à la protection des commerçants et, plus récemment, trafic d’êtres humains, prostituées qu’on importe illégalement ou « ouvrières » pour des sweatshops (ateliers clandestins sans accès à l’air ou à la clarté) qui sévissent un peu partout dans le monde et même dans nos pays occidentaux.
En résumé, je le dis franchement, les Chinoises sont parmi les femmes les plus jolies du monde, la (vraie) cuisine chinoise, une de celles dont je raffole, et j’aime cette proximité quelquefois bruyante de ces touristes Chinois qu’on voit maintenant partout, qui s’intéressent au monde extérieur, après des décennies de privation, et qui montrent – parfois d’une manière quasi enfantine – leur joie de découvrir, leur joie de voyager librement, de consommer…
C’est bien la raison pour laquelle si je respecte et j’aime le Japon, intellectuellement parlant, j’aime la Chine et son peuple (dans toutes ses moutures, fussent-elles de Taïwan, Hongkong, Singapour, Kuala Lumpur) d’un point de vue émotionnel…
10:15
Écrit par ro-bin
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18.09.2011
Le Japon - mythes et réalité
Je me suis intéressé au Japon bien avant de m’y rendre.
En 1962, alors que j’avais à peine 17 ans et que, bien sûr, j’étais ignorant de tout ce qui avait trait à ce pays qui par la suite me fascina au point d’exercer une impression durable sur mon esprit, j’eus l’occasion de voir le film « Hara-kiri » du réalisateur Kobayashi. Je sortis de cette vision de film solidement ébranlé. Une des scènes me resta éternellement gravée dans mon cerveau instantanément tétanisé. Un samouraï déchu – ce type de guerrier appelé rōnin - ayant entendu dire qu’un de ses confrères appauvri était allé devant la porte d’entrée d’une demeure de seigneur proche pour y pratiquer le seppuku (hara-kiri) et qui par miracle avait été engagé par le daimyō (seigneur), voulut réitérer ce bon coup. Las pour lui, le chef de la garde conseilla à son seigneur de le laisser s’ouvrir le ventre puisque tel était son désir. S’il engageait à nouveau un de ces sans-maîtres, toute la racaille de guerriers déchus de la région se rameuterait pour profiter de l’aubaine. Bien. On apprêta donc l’endroit idoine pour la cérémonie à laquelle assisterait le Seigneur en personne, ses proches collaborateurs et les samouraïs de la troupe. On fit même l’honneur au jeune rōnin de lui permettre d’utiliser sa propre arme (sabre court) pour s’éventrer comme il seyait de le faire.
Ce que le spectateur savait déjà c’était que l’un des proches conseillers du méchant seigneur avait retiré les armes du candidat au suicide de leurs fourreaux pour en juger de la qualité. Et qu’avait-il vu ? Le samouraï déchu avait vendu ses lames et les avait remplacées par des ersatz de lames en bambou. Puis, pendant au moins une vingtaine de minutes, je dus regarder la cérémonie d’éventration rituelle à l’aide d’une lame de pacotille à peine en état de percer la peau. Moi qui ne supportais pas la vue du sang à l’époque, j’ai failli mettre les voiles. La fin du film était sublime car le beau-père du jeune rōnin, ayant appris l’infamie (meurtre plutôt que hara-kiri) dont son gendre fut la victime, vint lui-même aux portes de la demeure seigneuriale pour demander l’autorisation de se faire hara-kiri. La finale du film qui faisait près d’une heure le vit demander l’autorisation de raconter son histoire avant de se suicider rituellement. Ce qui lui fut accordé car après tout n’était-on pas entre samurai ? Il raconta ainsi comment il défia et vainquit trois des meilleurs bretteurs du seigneur en combat singulier (l’une des scènes de combat sur une espèce de plateau aux herbes hautes battues par un vent typiquement japonais, reste un classique du genre !) et leur coupa même le chignon relevé à l’arrière du crâne, attribut distinguant les samouraïs et dont la perte au combat relève du déshonneur le plus abject. Puis vint l’heure de la vengeance pour le beau-père en colère, lui-même un redoutable sabreur. Scènes de combats, à 50 contre 1, d’anthologie mais, aussi, d’une étourdissante chorégraphie de combat.
Entre-temps, j’avais découvert la littérature japonaise, du moins
certains des auteurs les plus connus. Comme ce fut le cas pour
nombre d’auteurs, j’avais découvert Yukio Mishima par hasard. Un
hasard, celui de l’annonce de son suicide par seppuku traditionnel
en novembre 1970. Mishima, auteur adulé, célèbre, qui pour une
vague question de restitution à l’Empereur Hiro-Hito de certaines
des prérogatives qui lui avaient été retirées lorsque les Américains
prirent possession du Japon en septembre 1945, avait voulu, par un
acte aussi dramatique que publicitaire, rallier les masses à son idée
de groupement pseudo-militaire d’extrême droite. Il prononça un
discours assez pathétique d’un balcon de l’école des officiers, d’une
voix à peine audible, tandis que les apprentis-officiers s’ennuyaient
à mourir. Puis, après sa grande exhortation totalement ratée, il se
retira à l’intérieur du bâtiment où il s’ouvrit le ventre à la manière
rituelle (et barbare). Toujours sous le coup de ces atroces scènes
de seppuku vues en 1962, je décidai de lire cet auteur un rien
particulier.
L’un des premiers romans que j’ai lus de lui était un roman où le personnage principal pataugeait dans une ambiguïté sexuelle lui faisant alterner envies de femmes et envies de personnes de son propre sexe. Mais, ce que j’avais aimé chez lui, c’était cette aura de folie, d’inordinaire, ce style au foisonnement nourri.
J’ai tout de suite été conquis par Mishima que je me mis à lire d’abondance, en anglais ou en français. J’ai toujours considéré que son style (pour autant qu’on puisse juger en traduction vers l’anglais ou le français) était luxurieux, d’une richesse peu commune. Même si, souvent, ses personnages sont aussi torturés que ceux de Kawabata (et ma connaissance de la littérature nipponne me fait dire que, fréquemment dans les romans de ce pays, les personnages paraissent peu équilibrés, souffrant d’un mal-être indéfinissable, à la poursuite éternelle d’un bonheur, de l’amour, illusoires, voyez Murakami, Oê…), j’ai toujours de loin préféré le style de Mishima à celui de son aîné et mentor. Cela tient peut-être au fait que Mishima était plus direct que Kawabata, peut-être plus influencé par les Américains et leur façon directe de construire des trames de romans. L’exception étant évidemment sa tétralogie « La Mer de la Fertilité », terminé juste avant son suicide et qui reste une œuvre d’envergure où se mêlent luxuriance du style, beautés, théories sur la métempsychose…
Ma troisième grande rencontre avec le Japon survint en 1976 et loin d’être cinématographique, elle fut littéraire. Je devais aller en voyage au Mexique en compagnie de mon épouse (ex) à l’époque. Je décidai de me rendre chez Smith and Son (librairie anglo-saxonne à Bruxelles) pour y acheter un livre sur le Mexique. Je tombai comme par un hasard providentiel sur Shōgun, dont le titre et le thème détaillé en dos de couverture me captivèrent d’emblée. J’en commençai la lecture et comme Clavell avait utilisé pour son roman des mots ou fragments de phrases en japonais et que cela m’enthousiasma, je décidai de m’inscrire à des cours de japonais. J’annulai le voyage au Mexique, conseillai à mon épouse de faire un voyage seule. Ce qu’elle fit pour ne plus revenir. J’eus donc ce que j’appelle « un divorce littéraire ».
En 1980, aussi par le plus grand des hasards, j’allai à Taïwan où je séjournai 18 jours. Puis vinrent des voyages avec ma seconde épouse, Francine, à Singapour, l’Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande, le Vietnam, Hongkong (+ trip à Macao). Mais, dans mon esprit, tapi, restait l’idée de me rendre un jour au Japon. L’occasion (qui fait le larron) arriva en 1998 avec une offre bon marché de Lufthansa, que je saisis au « vol ». Le voyage prévu en mai 1999 m’excita au point que je remis la main à la pâte et me remis à l’apprentissage du japonais (que j’avais abandonné dès 1977, nouvel état de célibataire obligeant).
Le japonais est une langue amusante, un exemple.
Watashi wa Nihonjin desu.
Je (partic. Japonais suis.
perso)
Comme on le voit, le verbe d’une phrase simple est rejeté à la fin et, après les avoir côtoyés à trois reprises les Japonais (j’ai revisité le Japon en 2000 et en 2001) et avec ce don d’observation que j’ai développé au cours de mes 50 voyages dans des pays étrangers, je persiste à dire que si la mentalité nipponne est fortement aux antipodes de la nôtre, leurs structuration linguistique ne m’y paraît nullement étrangère (on retrouve cela dans d’autres langues plus proches telles le hongrois).
Le Japon, que j’ai toujours connu avant la saison des grosses pluies de juin/juillet, est un pays fascinant. Ce n’est pas le « pays de béton » comme une de mes anciennes collègues inculte l’avait qualifié ni ce ramassis d’entreprises mondialement connues dans les domaines de l’automobile, des appareils photo et caméras. Bien qu’en fait, les Japonais sont concentrés sur à peine 17 % de terres habitables, villes, villages et cultures compris. Et que du béton et des mâts d’électricité à haute tension, on en trouve partout et bien trop.
Kyōto, par exemple, est une ville extraordinaire ; j’y logeais près de la gare centrale qui est un bâtiment hypermoderne de style, voyant défiler les shinkansen (TGV, précurseurs des Français car mis en exploitation dès 1964). Ces trains roulant tout de même à plus de 200 kilomètres/heure, passaient à la gare centrale de Kyōto au rythme de 6 par heure. Toujours à l’heure et confortables. Kyōto, ville certes fort bétonnée et hypermoderne de conception qui comprend tout de même plus de 1 000 temples dont certains sont et restent parmi les plus beaux au monde. Il y a le Temple d’Or (Kinkaku-ji, en japonais), au nord de cette ancienne capitale impériale. Une merveille qui se laisse voir dans toute sa splendeur de toit doré dès un peu après l’entrée. On tourne dans un sentier et puis, pan ! La vision mirifique presque irréelle de ce temple d’or d’une beauté diaphane. Dans ce lieu presque mythique sinon saint, pas de calme, pas de recueillement, des armadas entières d’écoliers et d’écolières proprets en uniformes semblables y défilent, photographient, rient, causent à haute voix dans leur langue barbare et se font photographier avec ce chef d’œuvre en arrière-plan (manie nipponne, pas de photo de voyage ou de visite sans qu’on n’y apparaisse avec l’objet convoité en arrière-plan !). Il y a le jardin sec zen du Ryōan-ji (ji signifie temple). Quinze blocs de rochers épars, répartis en plusieurs groupes de tailles différentes sur un sol de sable et de gravier. Un sol typiquement zen fait de fin gravier ratissé avec art de telle manière que des motifs finement convolutés sont visibles à l’œil nu (ma fréquentation des temples bouddhiques et zen m’a fait comprendre que le ratissage matinal de jardins secs était et restait l’une des activités majeures des novices. Dans l’enseignement bouddhique traditionnel d’inspiration zen, une telle tâche simplissime, répétitive, ne demandant aucune imagination, est conseillée afin d’arriver à se détacher des contingences matérielles et espérer – un jour – atteindre le nirvana. L’espace dévolu aux visiteurs à la contemplation et « adoration » du jardin sec du temple Ryōan, est assez exigu, mais moins peuplé à certaines heures. Il permet de s’y asseoir et d’examiner à l’œil nu cette merveille d’architecture contemplative qu’un appareil photographique à angle normal ne peut saisi en entier. Il permet aussi de comprendre pourquoi il est enseigné que la contemplation à l’infini de telles beautés architecturales peut mener à une vie plus heureuse. Le Temple d’Or et le Ryōan-ji sont des perfections absolues comme il en existe très peu dans le monde.
Et, faits remarquables, au Temple d’Or tout comme au Ryōan-ji, hormis les sons humains qu’y produisent les visiteurs, on n’entend aucun de ces bruits d’une grande ville, pas de bruits de voiture, de tondeuses à gazon, d’avions. On s’y croirait revenu au Moyen-Age.
Plus au sud-est de Kyōto, il y a le domaine des temples de Nara, dont le temple principal – le Todai - construit en bois, est une merveille, contenant notamment une immense statue de Bouddha et deux superbes et gigantesques statues de Gardiens des Temples. Le domaine entier, parcouru – outre les foules d’écoliers en uniforme et de touristes bardés d’appareils photo - par des daims et des faons que l’on peut librement nourrir et qui viennent manger dans la main des visiteurs, est une merveille, l’un des grands symboles du Japon pré-moyenâgeux.
Une bombe atomique a épargné Kyōto grâce à l’heureuse intervention d’une femme de diplomate – français, si je ne m’abuse -, vivant aux States et cultivée, et qui est intervenue auprès de Truman pour garder intact ce joyau de la civilisation. Mais, le Japon c’est aussi plein d’autres lieux prestigieux. Il y a Himeji et son fabuleux château moyenâgeux à 5 étages, il y a le site de Nikkō, le sanctuaire où repose Ieyasu Tokugawa (le personnage principal du roman de Clavell, devenu Shōgun, peu de temps après sa victoire déterminante à Sekigahara en 1602, une bataille sanglante qui fit plus de cent mille victimes). Un site assez rococo où l’on peut voir les trois singes connus (« ne pas voir, ne pas entendre, ne pas parler »). La première fois que nous y fûmes mon épouse et moi, ce fut sous une pluie battante du genre de ce qu’on appelle chez nous « drache ». Des monceaux d’eau qui tombaient de cieux incléments. Une adversité passagère qui ne dérangeait en réalité personne. Les foules traditionnelles d’écoliers japonais en uniformes s’y pressaient en masses compactes. C’est de cette époque (2000) que la pluie en fait ne me dérange plus lorsque je voyage. Quand on est au Japon soi-disant en période de saison sèche et qu’on a de la pluie un jour sur deux, on peut s’estimer heureux. Souvent d’ailleurs, lorsque je regarde des films de samouraïs et qu’il y fait temps sec, je me dis qu’il y a quelque chose de raté dans le film. Le film « Rashomon » au moins, présentait le Japon comme il l’est souvent, les témoins du drame se racontant les différentes versions de celui-ci, le faisaient à l’abri d’un toit de temple, sous une pluie battante. La scène de combat final des « 7 Samouraïs » (encore l’un de mes films préférés) se déroule sous une drache nipponne et c’est tant mieux.
Tōkyō (comme on devrait l’écrire et qui signifie « capitale de l’est », mais inversé Tō = est et kyō = capitale) n’est pas une ville inintéressante. En son cœur, un « vide » comme le qualifiait Roland Barthes, le domaine du Palais Impérial, énorme de contour et resté ancré dans son inviolabilité physique, douves et donjons le protégeant des curieux. C’est une ville de contrastes. Je logeais à Ikebukurō, quartier à 25 minutes de métro de Ginza, dans un bâtiment de 60 étages (l’hôtel n’en prenait qu’une seule partie). Un ascenseur vous faisait monter au dernier étage en 30 secondes à peine. Vue magnifique sur du béton et vue possible sur le Fujiyama (yama signifiant « mont », « montagne ») par très très beau temps et pollution minimale. À Tōkyō, les SFD sont bien disciplinés. Ils logent dans des coins de parc, sont propres, ont leur petite tente et n’embêtent personne. À Yoyogi, tous les dimanches, on peut voir jouer des groupes de rock japonais. Jouant et chantant faux comme des patates, d‘un enthousiasme délirant (ils se shootent à la musique, fait rare !), parfois deux groupes jouent à sept mètres de séparation, les riffs de guitariste d’un groupe hachant ce que fait l’autre… des nostalgiques d’Elvis et du rock de la fin des années 50 dansent dans un coin du parc, cheveux gominés, coiffés vers l’arrière, pantalons et vestes de jean, têtes de samouraïs ou de yakuzas modernes. Pathétiques. Il y a aussi le dimanche, les cosplay girls, il s’agit de très jeunes adolescentes qui s’habillent de vêtements goths, bariolés, cocasses (infirmière, armée rouge, paysanne européenne, etc.), inspirés de mangas, se peignent parfois le visage, vagues réminiscences du théâtre nō. Il y a des centaines de touristes qui viennent zieuter les nanas, les filmer, les photographier. Elles font généralement les prudes difficiles les jeunes « révoltées de Yoyogi », mais adorent qu’on les prenne en photo. Avec moue appropriée.
Un de mes meilleurs souvenirs à Tōkyō ce fut le senja matsuri, une fête annuelle d’inspiration bouddhique dans laquelle une trentaine de groupes forts chacun de 50/60 personnes portent des châsses religieuses, lourdes de 300/400 kilos. Ils la saisissent ensemble et sur un cri de départ, la hissent puis, en se balançant et sur une mélopée à trois voix, ils avancent péniblement autour du temple d’Asakusa, ensuite dans les rues et le quartier adjoignants. La première fois que je vis ce spectacle unique au monde, ce fut également sous une pluie de mousson qui n’empêchait ni la liesse populaire des spectateurs ni l’enthousiasme des porteurs et ceux et celles de réserve. Et pour ceux qui disent que les Asiatiques sont inscrutables, je leur conseille un tel spectacle, ils seront vite débarrassés de leurs préjugés à les voir rire et prendre leur pied comme nous Européens.
Pour terminer, il faudrait parler des Japonais. J’ai toujours pensé, à la suite de ma découverte de ce peuple, de ces habitants, que si j’aimais le Japon intellectuellement et culturellement (tout en gardant à l’esprit les abominables crimes commis par l’armée impériale japonais et les dirigeants du Japon à tous les niveaux au cours de la Deuxième guerre mondiale), je préférais les Chinois, humainement parlant. Je m’exprimais tant bien que mal en japonais que j’utilisais partout sauf dans les hôtels et aéroports, pourtant, jamais un seul mot d’encouragement n’a quitté l’une quelconque des lèvres nipponnes que j’eux l’occasion de contempler. Ce sont des gens guidés par un code de comportement qui place chaque maillon d’individu sur un niveau par rapport aux autres (supérieurs, inférieurs, égaux) et qui dicte leurs gestes de politesse et langage corporel en fonction du niveau de leurs interlocuteurs. Oui, mais les étrangers sont des étrangers (gaijin, abréviation commune de gaikokujin qui, dans leur façon à l’envers de composer les mots se lit au mot-à-mot « étranger-pays-homme »), donc à un niveau nettement inférieur. Ne disait-on pas des Japonais après tout – avant l’arrivée du général MacArthur en 1945 – qu’ils descendaient en droite ligne d’Amaretsu, c’est-à-dire d’une divinité ! Ça n’a assurément pas le même poids qu’un couple de Belges blancs.
Ils sont donc essentiellement et constamment racistes vis-à-vis de tout étranger. Ils nous ignorent, ne nous regardent jamais dans les yeux, sortent les premiers de l’ascenseur comme des nababs (l’homme avant son épouse, aussi). De mes trois séjours, je n’ai finalement rencontré que quelques serveuses agréables, sortant un rien de la camisole de force psychologique dans laquelle le code de conduite les tient ; aussi, il y eut ces innombrables écolières venues vers nous pour nous poser les 5 questions traditionnelles, en anglais (incompréhensible), liées au Japon, bien sûr et qui nous demandaient si nous l’aimions le Japon ? Bien sûr ! Puis, photos traditionnelle de groupe des 4 ou 5 écolières ravies (et gentilles, généralement), la main droite dessinant un v vers le bas. Je me souviens d’une de ces gamines, qui me demanda quel était mon animal favori – aussi l’une des 5 questions traditionnelles - (wôt is yore favolite animar ?) ; je lui répondis « uma » (cheval). Elle ne comprit pas. Ne comprit pas que je lui avais parlé en japonais. Car un étranger, cela ne parle pas le japonais, même si ma prononciation de ce mot uni-syllabique était parfaite. J’ai lu des récits de gaijin ayant épousé des Japonaises, vivant et travaillant au Japon et qui parlaient cette langue de façon impeccable. Parfois, ils tombaient sur des personnes, qui, malgré qu’ils leur adressaient la parole en japonais, ne comprenaient pas parce que leurs préjugés, leur enseignement, leur mentalité, ne pouvaient les préparer à admettre qu’un étranger parlât leur propre langue. Quant à leur prononciation de l’anglais, c’est l’enfer !
C’est – et de loin – l’aspect le plus négatif du Japon, même si entre-temps j’ai également découvert Takeshi Kitano et ses merveilleux films (dont Hana-bi, l’un de mes films-culte avec une remarquable musique, tristounette à souhait) et des dizaines d’écrivains nippons classiques et modernes intéressants qui me font oublier que derrière ces parangons de culture et de positivisme, il y a un abysse d’incompréhension entre le peuple japonais et tous les autres peuples du monde.
Une astuce : lorsque vous voyez des groupes de touristes à Paris, Bruxelles ou Londres, examinez-les attentivement. Les Chinois se tiennent moins bien que les Japonais, ils sont plus désinvoltes, plus humains, ils regardent autour d’eux, s’exclament. Les Japonais sont comme des robots à qui on aurait dit qu’ils ont l’autorisation de faire une pause pipi de dix minutes maximum. Ils sont en groupe, suivent en groupe, le visage tourné vers les beautés à voir et photographier sans un seul regard pour les êtres humains autour d’eux.
Comme s’ils seuls sur une île déserte au milieu du monde. Leur île. Le Japon.
Que j’aime malgré les japonais qui la peuplent.
14:12
Écrit par ro-bin
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