31-01-2010 @ 12:01:16
{Cette nouvelle que j’ai extraite d’un tiroir où elle sommeillait m’est revenue à l’esprit en regardant un très beau film d’un réalisateur palestinien d’origine hollandaise : « Paradise Now » de Hany Abu-Assad, mettant en scène et en exergue deux jeunes Palestiniens volontaires pour des attentats kamikazes. Cette nouvelle donc, il ne s’agit ici nullement d’une déclaration politique dans un sens ou dans l’autre de ma part, même si je connais Israël et que j’ai visité ce pays à trois reprises. J’y aborde certains de mes thèmes favoris : d’une part il y a l’importance et la prépondérance du destin, du hasard, de ce petit quelque chose de non rationnel qui fait qu’un jour à une certaine heure on se retrouve quelque part et qu’on y meurt ou qu’on y survit, sans jamais pouvoir en expliquer la raison; et, d’autre part, j’ai pensé depuis très longtemps déjà que l’être humain est conditionné dans son comportement du moment par une multitude de facteurs (physiques, psychologiques, génétiques, Q.I., études, vécus social, humain, professionnel, marital, idées…). Le choc des destins, individuel ou collectif, et du conditionnement provoque parfois des drames. Parfois, aussi, il suscite l’héroïsme de comportement comme mercredi dernier lorsque Vicky et Alexis ont permis aux pompiers liégeois de sauver la petite Elena, au mépris de leur propre vie. Je salue leur mémoire et leur courage digne de héros de notre temps. Si j’ai longtemps désespéré du devenir humain à voir ce que les hommes avaient accompli en termes de barbarie mondiale au cours du XXe siècle, un tel dévouement comme celui de ce jeune couple de la rue Léopold à Liège me redonne un rien d’espoir pour l’humanité, tout comme le professionnalisme sans failles des pompiers, secouristes et services sociaux ayant eu à s’occuper du drame du 27/1, tout comme l’immense vague de solidarité pour Haïti – ro-bin}
*
Ils roulaient en silence. Tendus mais sans éprouver pourtant aucune crainte particulière. Ils étaient déjà parvenus à éviter un poste de contrôle et se trouvaient à présent sur le point d’entamer la très longue descente vers cette espèce de cuvette naturelle que représentait leur objectif militaire.
Évidemment, ils avaient soigneusement choisi le lieu, le jour et l’heure, pour frapper. Le soleil couchant, sur leur droite derrière les collines alors qu’ils avaient amorcé la longue descente, annonçait déjà la fin du shabbat. Tous les juifs allaient dès lors se ruer comme des porcs affamés dans tous les lieux de plaisir et de déperdition qu’ils fréquentaient habituellement et, ainsi, leur offrir l’opportunité recherchée.
C’était Jabril qui conduisait la voiture. Une vieille Nissan poussiéreuse de couleur indistincte mais encore dotée d’un moteur respectable pour son âge. Il la menait d’une manière quasi professionnelle, obéissant scrupuleusement aux indications des signaux routiers et aux limitations de vitesse. Au point qu’une telle conduite frisait le ridicule. Surtout dans un pays où tout juif qui se respectait un tant soit peu roulait à proprement parler comme un fou ou un admirateur inconditionnel d’un Fangio des années cinquante, se foutant allègrement de quiconque croisait sa route. Ce n’était pas pour rien que leurs ennemis jurés comptaient l’un des taux d’accidents de la route mortels les plus élevés au monde ; et tant mieux pour ce qui les concernait.
Jabril paraissait encore fort jeune malgré ses vingt et un ans. Il accomplissait actuellement sa dernière année d’études universitaires à l’université Bir Zeit de Ramallah. Mais depuis longtemps déjà, malgré son assiduité à suivre les cours et à s’y distinguer, il savait qu’il ne serait jamais, qu’il ne deviendrait jamais, un ingénieur. Si, par le plus cruel des hasards, ce soir il devait échapper à la vindicte populaire de juifs prompts à en démordre avec des Arabes dès que cela tonnait quelque part, ou aux griffes de Tsahal ou du Shin Beit, il lui paraissait tout à fait évident qu’il pourrirait dans les geôles juives durant dix ou quinze années avant d’être éventuellement libéré lors d’un échange en masse de prisonniers palestiniens contre quelques juifs ou dépouilles de soldats hébreux ; si, du moins, il ne périssait pas sous les interrogatoires musclés des crapules du Shin Beit.
Fort bel homme, soigné de sa personne, s’il avait un seul regret en ce début de soirée de fin de shabbat – une soirée qui, pour lui, risquait même d’être sa dernière sur Terre -, c’était de n’avoir jamais connu de femme dans la chair. Il savait que cela aurait été pécher contre les préceptes et les coutumes de son peuple, mais savoir qu’il allait ce soir à une mort quasi certaine et que jamais il n’aurait ressenti ces sensations fortes d’un homme possédant une femme, l’attristait outre mesure. En dépit de ces tourments charnels incessants qui l’avaient visité depuis le début de l’adolescence, il s’était cependant, à force de volonté, contraint à ne pas se laisser aller à la pratique solitaire de la luxure. Mais, d’autre part, s’il devait effectivement mourir aujourd’hui, il préférait que ce soit l’âme pure, exempte de toute souillure de la chair. Instantanément, lui revinrent à l’esprit les derniers versets de la Sourate LXXXIX, intitulée « L’Aurore » et, tout en conduisant et en restant attentif aux injonctions des panneaux et des limitations de vitesse, le regard sans cesse aux aguets, il se les répéta à mi-voix, son accent jordanien encore toujours perceptible :
« Retourne auprès de Dieu, satisfait de ta récompense, et agréable à Dieu ;
Entre au nombre de mes serviteurs ;
Entre dans mon paradis. »
Ahmed, assis à l’arrière et singulièrement grossi par le costume de paysan endimanché bourré d’explosifs qui le couvrait tel un futur linceul, sourit à l’écoute de ces versets familiers. Ses dents d’une blancheur éclatante étincelèrent sur un fond de barbe drue, d’une teinte de jais brillant. Il ouvrit la bouche qu’il avait agréable et, se référant lui, à la Sourate Première, il récita à haute voix :
« Louange à Dieu, Souverain de l’univers,
Le Clément, le Miséricordieux,
Souverain au jour de la rétribution,
C’est toi que nous adorons, c’est toi dont nous implorons le secours,
Dirige nous dans le sentier droit,
Dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits,
De ceux qui n’ont pas encouru ta colère et qui ne t’égarent point. Amen. »
Tous trois éclatèrent soudain de rire. Unis non seulement par leur dévotion à Allah et à son Prophète. Tempérant néanmoins par cette exclamation involontaire une certaine tension qui s’était insidieusement installée en eux maintenant qu’ils s’approchaient tout doucement de la périphérie de la ville et que le trafic gagnait en densité. Non pas qu’ils eussent peur de mourir. C’était incontestable, il n’y avait aucune angoisse chez ces trois hommes à l’idée de perdre la vie ce soir. La seule terreur qui les habitait en ce moment c’était l’idée – impensable en fait mais avec ces crapules juives, tout était possible -, d’échouer dans leur dessein, de se faire attraper avant d’avoir pu accomplir leur mission sacrée. De se faire humilier. D’être capturés avant l’explosion. Pour eux, également, l’humiliation suprême c’était évidemment cette éventualité à laquelle ils se refusaient de penser. Les photos dans la presse, les reportages télévisés et la honte qui rejaillirait sur leurs familles respectives, cet outrage pour les parents respectifs de savoir que leurs fils avaient osé se faire capturer vivants. Puis, inévitablement, la démolition des demeures familiales car les juifs demandaient toujours une rétribution biblique des actes commis contre eux. Cependant, fidèles aux préceptes chers aux Chiites, le sacrifice de soi constituait encore toujours l’un des piliers de l’Islam et, en tant que pratiquants, ils comptaient s’y conformer dans la mesure de leurs moyens et possibilités physiques. Quelle que soit le puissance militaire de l’ennemi.
Le deuxième passager du véhicule, Amal, était, quant à lui, renfrogné. Et, même son sourire presque perpétuel et son rire de tout à l’heure, masquaient très mal sa nervosité. Il était également le plus jeune des trois combattants palestiniens, ayant tout juste fêté ses dix-sept ans il y avait de cela trois semaines. Tout comme ses deux compagnons d’armes, il n’avait nullement informé sa famille de leur projet commun. Toutefois, il le regrettait amèrement. Car, et il n’y avait sur ce point aucun doute en lui, les Israéliens parviendraient bien à l’identifier – ne fût-ce qu’à l’état de cadavre -, et après, ils feraient sauter leur demeure familiale dans la bande de Gaza. Cette maison modeste certes, mais agréable, presque à front de mer. Cette maison qui avait bercé son enfance de ses fragrances de cuisine, de ses odeurs de chèvres batifolant jusqu’à l’intérieur de leur foyer, et des chants joyeux ou mélancoliques de ses sœurs et de sa mère. Et, même maintenant alors qu’ils cheminaient tous trois inexorablement vers une mort certaine et que chaque seconde qui s’écoulait diminuait le temps qu’il leur restait à vivre parmi leurs frères et sœurs de race, il ressentait une amertume indicible. Liée au fait de savoir qu’il avait omis d’embrasser sa mère chérie pour une dernière fois avant de rejoindre le paradis. Et, sur un fond de vitre de voiture salie par la sécheresse persistante de ces derniers jours, il vit se profiler le visage anguleux, vieilli, de cette femme courageuse et merveilleuse qui avait enfanté onze enfants sans jamais émettre la moindre plainte et qui, dignement et de façon constante, leur avait enseigné le droit chemin, dans le respect d’Allah, de son Prophète, et des coutumes ancestrales du peuple palestinien. Par contre, c’était à l’influence de son père, un être probe comme il y en avait peu dans ce monde pervers, qu’il devait son engagement social, politique et militaire.
- Jabril ! dit-il, soudain, surtout pour tuer cette angoisse qui lui tenaillait les tripes. Où allons-nous nous changer ?
- Fais-moi confiance, Amal, nous avons une planque sûre dans la partie arabe de la ville et nous y avons préparé des vêtements d’orthodoxes…avec nos têtes et nos barbes, les imbéciles de sales juifs n’y verront que du feu. Il faudra évidemment nous mettre des papillotes factices, mais Amal, tu conviendras avec moi qu’il nous serait difficile de nous rendre chez le coiffeur pour nous faire faire une permanente à l’heure qu’il est, tout juste avant le shabbat…le moment le plus important pour nos amis qui nous attendent déjà dans leurs lieux de plaisir…
À nouveau ils éclatèrent d’un rire collectif beaucoup trop tonitruant compte tenu de la faiblesse de la repartie de Jabril. Néanmoins, ce rire commun eut pour résultat de resserrer en peu plus entre eux ce sentiment fort d’appartenance à une cause commune. Une cause qui leur survivrait après que leurs dépouilles mortelles auront été rendues à leur famille puis à la terre sanctifiée de leur patrie.
- Attention ! hurla soudain Ahmed à côté de lui mais Jabril avait perçu le danger et sans même montrer qu’il paniquait, sans brusquer le véhicule, il ralentit la vitesse, actionna le clignotant droit et dirigea la voiture, tout en douceur, vers une rue latérale.
Il continua à conduire à une allure modérée durant quelques secondes, le corps brusquement recouvert d’un film âcre de transpiration, s’attendant à voir apparaître d’un moment à l’autre dans le rétroviseur les lumières bleutées d’un véhicule de police ou d’une jeep de l’armée. Continuant ainsi à rouler dans une direction plus ou moins parallèle à la route qu’ils avaient empruntée à l’origine, il se fit la réflexion, au bout de deux minutes d’un suspense quasi soutenable, que, peut-être bien, il était parvenu, grâce à cette manœuvre de dernière instance, à les avoir déjoués ces satanées troupes de Tsahal. Et, empli d’une sensation de satisfaction – quasi physique dans son intensité - éperdue, il poussa tout à coup un soupir de soulagement et, à l’arrière, d’autres soupirs, tels des échos lointains, lui firent comprendre que ses camarades de lutte devaient avoir ressenti le même sentiment de joie sauvage à la pensée d’avoir joué un bon tour à leurs ennemis.
- Connais-tu la route par ici, Jabril ? lui demanda Ahmed, l’éternel inquiet, le producteur permanent de tergiversations dans tous les sens et domaines possibles.
- Oh oui ! Ne t’en fais pas, Ahmed. Nous y sommes venus tellement de fois en reconnaissance avec le commandant. Vous vous rendez bien compte que quand le commandant monte une telle opération, il ne laisse rien au hasard. Je connais tellement bien ce quartier que je pourrais à la rigueur y conduire les yeux bandés.
Amal ne dit rien mais il admira ce ton de défiance, de confiance absolue en soi, qui émanait de Jabril. Et, nerveux lui aussi sans toutefois le montrer, il se sentit rassuré du coup. Mourir en la compagnie d’êtres exceptionnels comme Jabril était, somme toute, un immense honneur.
*
Chaïm Rosenberg était trop tôt. Il avait déjà pris place à l’une des tables situées à l’arrière du restaurant et, chaque fois que de nouvelles personnes entraient dans la longue pièce, il levait les yeux et les scrutait, espérant contre toute attente voir apparaître sa fille. En retard. Comme d’habitude !
Ils avaient choisi de dîner tôt car c’était samedi aujourd’hui. Et, généralement, le samedi c’était le jour idéal que choisissaient les kamikazes palestiniens pour se faire exploser au sein d’une foule, la plus nombreuse possible. Et, si cela devait se produire aujourd’hui, il devrait rejoindre l’hôpital et la salle d’opération le plus rapidement. Car malheureusement, depuis ces années incessantes d’intifada, exacerbées par des attentats de plus en plus meurtriers sur sol israélien, en tant que chirurgien renommé, il avait bien été obligé ces dernières années de pratiquer à nouveau la chirurgie de guerre sans pour autant qu’Israël eût déclaré une guerre officielle quelconque ou eût été officiellement attaqué par une puissance ennemie.
Il avait hâte de voir sa fille, comme chaque fois que l’occasion lui en était offerte. Rarement d’ailleurs. Mais, ce soir il se sentait nerveux, plus que de coutume même.
Âgé de soixante-trois ans, s’il n’était pas né en Israël, il y avait du moins passé une partie importante de sa vie puisque ses parents, originaires des Pays-Bas, y avaient émigré en 1948, juste après la déclaration d’indépendance du pays par le Premier chef du pays, Ben-Gourion. De manière précoce, Chaïm avait déjà été acquis à l’idée de suivre des études de médecine. Cela dès avant le seuil de l’adolescence. Et, inévitablement pour un garçon de son caractère formé à la dure école d’un kibboutz de Galilée situé non loin de la frontière avec la Syrie, faire des études de médecine n’avait pour lui pas été suffisant comme idéal ; il avait décidé de se consacrer à la chirurgie. Un « art » pour lequel, lui parut-il à l’époque, il semblait avoir de très bonnes dispositions, étant habile de ses mains et de ses doigts et doté d’un courage et d’une volonté à proprement parler inébranlables. Même face à l’adversité car, dans sa jeunesse et plus tard au cours de son adolescence, chahutées comme couramment pour les Israéliens, il n’avait évidemment pas été rare que des incursions par des fedayin troublent la tranquillité de leur lieu de résidence. Forçant ainsi, par leurs incursions armées à répétition, les habitants du kibboutz à maintenir des armes de guerre ou de défense à portée d’oreiller ou à poster des gardes armés en bordure des habitations communes. Et, même parfois, à échanger des tirs avec les Arabes, de jour comme de nuit.
À force d’être régulièrement enrôlé dans l’une ou l’autre guerre ou rappelé sous les drapeaux lors d’actions de défense ou de représailles, Chaïm s’était peu à peu spécialisé dans la chirurgie de guerre. Et, inutile de dire que l’immense puits de savoir qu’il s’était constitué en la matière n’avait nullement débouché, dans sa vie professionnelle, sur une rentabilisation outrancière de cet art qui, à la rigueur, lui aurait permis de rectifier nez, bouches, seins, fesses, hanches, et de pratiquer des liftings sur toutes ces créatures de Dieu dépitées de leur image. Et, donc, de se bâtir une fortune colossale. Il s’était plutôt contenté d’exercer la chirurgie générale dans un cadre hospitalier, excellant évidemment dans les urgences, une activité qui lui permettait, surtout à l’occasion des week-ends, de reconstituer des corps et des visages au départ de carcasses humaines quasi démembrées qui affluaient souvent dès la nuit tombée quand les esprits échauffés perdaient le contrôle de leurs sens, et le plus souvent, de la conduite de leurs véhicules.
Mais, les grands moments de sa vie de chirurgien, il les devait incontestablement aux guerres. Comme celle du Kippour qui l’avait vu travailler des jours et des nuits d’affilée, sans discontinuer, parfois à portée d’obus, des centaines d’heures passées à couper des bras, des jambes, des mains, à extirper des rates, des parties d’estomac, de foie et d’intestins, à colmater des plaies béantes ou des brèches internes, à suturer, suturer et encore suturer, sans parler des visages brûlés, aplatis, déformés, troués, des nez et des oreilles ou des bouches disparus sans laisser de traces, des mâchoires branlantes, sans parler des cris des blessés, des suppliques, des imprécations, des appels désespérés, des prières, sans parler des douloureux choix à effectuer quand un nombre trop important de blessés et de mourants requérait de se faire démiurge, de condamner les uns afin de préserver les autres. Et, finalement, en point d’orgue dans ses souvenirs traumatiques, il y avait eu la seconde intifada et ces soirées de fin de shabbat, qui l’avait vu revivre les pires cauchemars de sa carrière de chirurgien de guerre. Dans la vie civile, ce qui, au fond, était un comble.
S’il n’avait jamais regretté son choix initial, il se devait toutefois de reconnaître, en toute honnêteté, que l’existence, abstraction faite de son art chirurgical, ne l’avait nullement comblé. Il œuvrait perpétuellement dans un anonymat qui l’arrangeait bien à la limite, mais certaines nuits, c’était dur, trop dur même. Et, à plusieurs reprises, il s’était déjà demandé s’il tiendrait encore longtemps le rythme infernal que lui imposaient les semeurs de bombes. S’il n’avait jusqu’à présent pas commis d’erreurs médicales graves ou irréversibles, il le devait à ses facultés d’endurance et de concentration exceptionnelles. Cependant, il savait que, peut-être, un jour lointain ou même très proche, sa main, son expérience considérable, son cerveau, le laisseraient en rade et qu’il sombrerait pour toujours. Et, il savait aussi qu’il appréhendait un tel jour. La question éternelle de savoir jusqu’où aller, quand s’arrêter, si elle n’était pas du tout lancinante ou, même, paralysante dans le cadre strict de sa pratique chirurgicale journalière, ne cessait cependant de lui tarauder l’esprit. Et, le pire c’était qu’il n’avait personne avec qui partager ces appréhensions, somme toute bien légitimes, mais tuantes dans la mesure où elles restaient le plus souvent enfouies en lui, lui torturant les méninges de ces ombres de doute.
- Voulez-vous commander, Monsieur Rosenberg ? lui demanda l’un des serveurs.
Une vieille connaissance, homme déjà mûr, Ashkénaze d’origine, et sage au-delà des années que son visage intelligent arborait, mais qui avait toujours conservé – tel un trésor caché au plus profond de son être – un léger accent russe dont, par ailleurs, il n’était pas peu fier. D’ailleurs, ne travaillait-il pas dans un resto russe ?
- Non, merci, Boris, j’attends ma fille qui ne saurait tarder… répondit Chaïm avec au coin des lèvres un mince sourire qui démentait le sérieux de ses paroles.
Et Boris lui restitua, en écho familier, un sourire sous lequel se profilait une connivence qui était bien plus attachante que les rapports qu’entretenaient habituellement des garçons de restaurant et des clients fidèles.
La salle de restaurant commençait à se remplir et déjà commençait à y régner une ferveur typique d’une soirée de fin de shabbat, comme si les Israéliens qui venaient y manger avaient décidé de larguer, une fois pour toutes, les amarres religieuses qui les avaient enserrés dans leurs griffes de plomb durant les vingt-quatre dernières heures.
Chaïm avait hâte de revoir sa fille Deborah. Mardi dernier, lors de son anniversaire, il n’avait pas eu l’occasion de la voir car justement ce soir-là, un attentat particulièrement sanglant en plein centre de Jérusalem avait requis sa présence ininterrompue, de même qu’une partie de la nuit et quand, le matin vers neuf heures, il avait quitté l’enceinte de l’hôpital, il était tellement fourbu et mentalement vidé de toute énergie qu’il avait regagné son domicile et après une douche rapide, il s’était plongé dans un sommeil qui n’était pas tellement dissemblable d’un cauchemar éveillé. Repensant à cet attentat, il se fit la réflexion que lors d’attaques de kamikazes, les morts, somme toute, avaient la partie facile. Ils ne comptaient plus et s’en sortaient sans blessures mentales, sans traumatismes psychologiques. Le problème pour les survivants à ces horreurs, après les premiers soins ou les opérations plus compliquées – en dehors de la rééducation fonctionnelle qui revêtait aussi toutes les formes des avatars mentaux pouvant assaillir l’esprit de rescapés -, c’était principalement de devoir réapprendre à ces personnes, étrangères par nature à la violence citadine, à se réinsérer dans une existence normale. Et, ce processus d’assistance psychologique pouvait parfois prendre des mois sinon des années. Combien de personnes, ayant survécu par miracle à un attentat contre un bus de la compagnie nationale Egged (אגד) ne parvenaient même plus à supporter la vue ou l’écoute d’un autobus passant ne fût-ce qu’à quelques dizaines de mètres d’elles, sans frémir, se jeter aussitôt à terre, se terrer dans une entrée de maison ou d’immeuble, quand elles ne devenaient pas complètement paralysées d’effroi. Figées sur place. Bonnes pour l’asile ou un très long réapprentissage de la vie normale.
Il tenta vainement de regarder autour de lui afin de se distraire quelque peu, mais il ne réussissait pas du tout à chasser de son esprit toutes ces pensées noires et ces visions de corps ensanglantés qu’on emmènerait bientôt sur sa table d’opération, ces corps dont il avait la charge et, d’avance, sachant que ce soir, il lui faudrait à nouveau opérer sans relâche pendant des heures et des heures et des heures, il se sentit tout à coup découragé au point qu’il aurait même préféré retourner chez lui et se calfeutrer dans son appartement, se mettre la tête sous l’oreiller après avoir coupé le téléphone fixe et son portable, la radio et la télévision.
Levant une nouvelle fois les yeux, il aperçut enfin Deborah qui s’avançait vers leur table. Il avait toujours eu un faible pour elle en dépit du fait qu’elle l’eût en réalité souvent irrité et même mis en colère à de nombreuses reprises, car elle était plus têtue qu’une mule, toutefois bien plus intelligente aussi que la moyenne des gens.
- Erev tov ! Chaïm !
- Erev tov ! Deborah.
Il se leva et l’embrassa.
*
Jabril rit soudain aux éclats lorsqu’il vit ses deux compagnons de lutte occupés à se déguiser en juifs orthodoxes.
Lorsqu’ils furent finalement prêts, Amal et Ahmed prirent place à l’arrière d’une camionnette, cachée dans le garage de la maison où le tour de passe-passe vestimentaire venait de s’accomplir. Jabril s’installa derrière le volant. Il aurait été pour le moins bizarre de voir sortir deux juifs orthodoxes à pied d’une maison située dans un quartier à population arabe prédominante et ainsi, avaient-ils pensé, auraient-ils l’occasion de se rapprocher physiquement de leur objectif final sans risquer de se faire attraper par ces fumiers de Tsahal. L’avantage de cette solution était aussi, évidemment, que ce véhicule était pourvu d’une plaque minéralogique l’identifiant par sa couleur jaune comme une camionnette ressortissant, du point de vue de l’immatriculation, à un propriétaire arabe de Jérusalem.
Au bout de dix minutes de route et d’embouteillages post shabbat, les trois jeunes Palestiniens parvinrent à l’orée du quartier orthodoxe juif de Mea Shearim et, rapidement, après que Jabril eut trouvé une place de parking libre, ils sortirent du véhicule. Ahmed et Amal s’étaient aussitôt dirigés d’un pas somme toute assez rapide vers le centre commerçant de la ville, un peu comme si à l’issue du shabbat, ces deux Orthodoxes souhaitaient trouver un endroit où s’alimenter, kasher comme il convenait, bien sûr. Ils marchaient à eux deux, sans aucunement se parler, vers cet endroit qui, selon les calculs et reconnaissances effectuées par des envoyés de leur état-major militaire, verrait le plus grand nombre de victimes lors de l’explosion initiale de la bombe qu’on avait fixée autour du corps d’Amal. Le veinard qui avait été désigné aux dés pour se faire exploser en premier lieu. Et, à l’instar de ce que des camarades irlandais du P.I.R.A. (Provisional IRA) leur avaient enseigné lors de stages et cours pratiques dans la bande de Gaza, il avait d’ores et déjà été prévu qu’Amal se ferait exploser à l’intérieur du lieu choisi tandis qu’à Ahmed incomberait la mission également essentielle d’attendre l’arrivée des premiers secours de Magen David Adom et de se faire exploser à ce moment précis lorsque la confusion générée par la première détonation serait à son comble et qu’une foule importante de civils, de militaires, de policiers, d’ambulanciers, de croque-morts orthodoxes et de soldats, serait là à poireauter devant le lieu du drame. C’est ce qu’on appelait en jargon militaire l’explosion secondaire, souvent d’amplitude et de résultats bien plus importants que celle qui, après tout, ne constituait que l’amorce. L’attrape-couillon. Quant à Jabril, il avait le devoir, non moins primordial, d’être le témoin des attaques, d’en faire rapport au commandant et, si Allah et son Prophète le voulaient, de survivre cette fois-ci afin de se sacrifier lors d’une prochaine opération militaire contre l’ennemi juré.
Jabril, de plus en plus nerveux à mesure que ses deux compagnons de lutte en avance sur lui se rapprochaient insensiblement du centre commerçant, regarda sa montre. Mais, dans ce mouvement d’aspect tout à fait normal d’un passant ordinaire, il n’y avait pas que le cadran de sa montre-bracelet que ses yeux affûtés observaient, car, en tant qu’Arabe dans un quartier presque exclusivement juif, il détonnait et risquait, à n’importe quel moment, de se faire houspiller par un quelconque représentant des forces de la répression militaire voire arrêter, fouiller corporellement ou même puisqu’aucun prétexte légal n’était nécessaire pour ces bourreaux de métier, de se faire amener au poste de police le plus proche pour interrogatoire fouillé. Car, les juifs avaient cette particularité – tout comme les Arabes, d’ailleurs -, de pouvoir différencier à vue de nez les gens de leur race des autres, ceux qu’ils qualifiaient de goyim.
En retrait d’une cinquantaine de mètres par rapport à ses deux compagnons d’armes, Jabril dut se retenir pour ne pas rigoler franchement à la vue d’Amal et d’Ahmed qui marchaient un peu à la façon dont le faisaient les juifs orthodoxes, d’une démarche spastique, les jambes un peu arquées, le dos voûté, la tête tenue bien haute et lourde. Leur hébreu n’était, par contre, pas sans failles et eussent-ils dû être interpellés par des policiers ou des militaires juifs, il semblait tout à fait évident qu’ils n’auraient d’aucune façon réussi à se tirer d’affaire rien qu’en dialoguant avec ces enfoirés. Dans un pareil cas (car tout avait été prévu par le commandement jusque dans les moindres détails), ils avaient reçu l’ordre de se faire sauter. Cependant, d’un point de vue de publicité pour la cause, il était absolument évident qu’un tel type d’action désespérée, un pis-aller compte tenu des circonstances, n’engendrerait pas beaucoup de retombées positives ou d’appui politiques. Mais, compte tenu de l’aspect strictement doctrinal, tuer un, deux, ou trois juifs, plutôt que trente ou quarante, était une alternative parfaitement honorable. Et, à titre personnel, un tel acte garantissait l’accès au paradis et à la gloire éternelle, fussent-elles à titre posthume.
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Ils avaient mangé le houmous – l’entrée traditionnelle – sans trop se parler. Assez étrangement, dans leur relation personnelle, chaque fois qu’ils se voyaient, ils éprouvaient une certaine gêne réciproque. Un peu comme si, chaque fois, ils devaient reconstituer le tissu de ce lien d’amour qui les unissait. Néanmoins, le divorce récent des parents et le fait que Deborah continuât à entretenir de très bons rapports avec sa mère, n’étaient certes pas étranger à ce sentiment d’embarras qui apparaissait d’ordinaire entre eux – comme un espèce de toile d’araignée, ou de tenture, à peine visible -, le plus souvent durant dix, quinze, voire même, parfois, lorsqu’ils étaient irrités, stressés, pour des questions personnelles, durant la première demi-heure de leur rencontre.
- Comment s’est passée ta fête d’anniversaire mardi ? lui demanda son père, la fixant soudain de ce regard qu’on décrivait quelquefois comme celui de rayons X.
Capable de pénétrer les carapaces psychologiques les plus coriaces.
- Oh très bien ! Nous avions invité Maman, mes frères et sœur, les Hirsch, les Ben-David, les Peretz, tout du très beau gratin, ton absence a été remarquée mais lorsqu’on a vu les premières images à la télévision…
Chaïm ne broncha pas. Même de savoir que son ex avait été invitée à la fête d’anniversaire de sa fille ne parvint pas à lui faire perdre son sourire gouailleur de pure frime, ni par ailleurs à le toucher plus qu’en surface. Son divorce d’avec Leah n’avait pas été très élégant, il se devait de le reconnaître par-devers lui-même. Mais, sa découverte en lui, sur le tard certes, d’une sexualité débordante d’inventivité sexagénaire, d’une frénésie éperdue, d’un besoin irrépressible de sexe, de sexe et encore de sexe, d’un sexe qui ne savait se satisfaire que de chairs de plus en plus jeunes par rapport à son propre compteur humain, de chairs qualifiées de « faibles » mais néanmoins musclées là où elles devaient l’être, nanties là où on s’y attendait, de chairs ouvertes et avides, comme la sienne, d’expériences riches en contrastes, de chairs qu’une ferveur sans cesse renouvelée ne lassait jamais, tout cela, ce tremblement psychique éprouvé alors qu’il aurait été temps pour lui de se mettre à penser à la retraite bien méritée, l’avait inévitablement conduit à délaisser de plus en plus cette autre chair matrimoniale vieillie, flétrie et sans appétence et, ainsi, à se ruer, tel un bouc excité, dans la plus phénoménale des débauches sexuelles possibles, par l’intermédiaire de véritables razzias, nocturnes ou diurnes selon les circonstances. Vieux monsieur présentant bien, avec de beaux doigts de chirurgien renommé, d’un tempérament fougueux, et compte en banque aisé, côtoyant dans le sens le plus biblique du terme toutes ces jeunes infirmières ou doctoresses affriolantes et sexy qui hantaient les couloirs et la cafétéria de l’hôpital. Il aurait pu, s’il avait choisi de le faire durant la procédure de divorce - ce qui ne fut nullement son cas -, faire valoir l’argument psychologique massue que la confrontation journalière dans le cadre de sa profession avec la vue hideuse de chairs déchirées, martelées, ensanglantées, aplaties, trouées, tuméfiées, l’avait déboussolé au point de lui faire perdre le contrôle de soi et de tomber dans son contraire philosophique, la recherche systématique du beau, du jeune et du frais et, partant, de là sa chute dans la luxure la plus abjecte. Il aurait même, à la rigueur, pu faire un effort, se reprendre en mains, et continuer à vivre avec son épouse. Quitte à sacrifier cet aspect somme toute mineur de son existence, ce besoin effréné qu’il avait eu en permanence ces dernières années – et particulièrement depuis la reprise de l’intifada - d’unir sa détresse morale à quiconque lui prêterait volontiers son écorce corporelle pour quelques heures de plaisir assouvi ou, même, une nuit entière. Et, en son for intérieur, il avait accepté de longue date déjà que ce comportement était, après tout, immature, digne d’un adolescent peu évolué, mais de toute manière indigne d’un homme comme lui, d’une véritable sommité dans sa profession. Chaïm Rosenberg, un homme impeccable dans sa vie professionnelle. Et parfait cochon dans sa vie privée. Et, la seule chose dont il pouvait à juste titre s’enorgueillir, c’était qu’il avait coupé les ponts et choisi le divorce plutôt qu’une éternelle compromission morale. Même si, au fond, et il le cachait soigneusement, se séparer de Leah l’avait fait souffrir bien plus qu’il n’avait voulu le montrer à ses proches, parce qu’il savait qu’il avait brûlé ses ponts et que ces étincelles artificielles qu’il faisait jaillir de son être lors de ces unions sexuelles avec des inconnues ou des collègues n’étaient après tout qu’un bête exutoire destiné à retarder un peu plus le spectre d’une mort inévitable.
- Que disais-tu, chérie ? lui demanda-t-il soudain, car il lui semblait qu’elle venait de lui murmurer quelque chose.
- Je suis enceinte, Papa !
Les yeux de Chaïm s’illuminèrent tout à coup d’une joie indescriptible. Deborah avait toujours été sa préférée. Agée de vingt-huit ans, Deborah était professeur de langue et de littérature anglaises avec une spécialisation dans la littérature américaine contemporaine qu’elle connaissait sur le bout des ongles ; elle était pratiquement une experte en la matière. Elle avait déjà publié un certain nombre d’articles critiques ou d’études exhaustives d’œuvres d’écrivains américains. Chaïm savait qu’elle travaillait en ce moment sur une étude comparative de l’œuvre d’écrivains juifs américains de la seconde moitié du vingtième siècle et de l’influence collective qu’ils avaient exercé sur la pensée, les tendances in, le show business, le cinéma, l’approche et la connaissance des U.S.A.
Revenant brusquement à cette immense joie qu’il venait de ressentir à l’énoncé de cette bonne nouvelle, Chaïm lui saisit la main et la serra avec effusion. Elle remarqua que ses yeux brillaient très fort et elle crut y distinguer l’ébauche de larmes et, touchée, elle se dit que son papa devenait un sentimental dans ses vieux jours.
- Pour quand est-ce ? lui demanda-t-il, afin de ne pas sombrer dans la fleur bleue facile.
- Pour la fin avril…
- Deborah, je suis vraiment très heureux pour toi et pour Paul…puis il stoppa à l’énoncé de ce prénom.
Il avait prononcé le prénom de son mari à la française, sans pourtant parvenir à taire en lui cette nuance de dégoût, bien perceptible dans sa voix. Deborah avait fait un mariage d’amour. Se liant avec un Juif européen, rencontré lors d’une conférence s’étant tenue à Paris. Toutefois, le beau-fils de Chaïm, esprit brillant et didactique à souhait, énarque, était aussi chiant qu’une nuée de mouches s’attaquant à de la confiture fraîche renversée. Comme souvent lorsqu’il s’agissait d’émigrés récents, Paul soutenait l’aile la plus à droite mais aussi la plus virulente et la plus rabique du Likoud. Donc, Chaïm qui, comme ses lointains ancêtres, avait toujours été un fervent adhérent d’une gauche traditionnelle, s’était soudain trouvé confronté dans ses vieux jours à un homme bien plus jeune et beau que lui-même qui, de plus, personnifiait tout ce qu’il détestait en ce moment dans la politique que menait le gouvernement de son pays. Et, essayer de discuter d’une façon raisonnable avec ce type était d’avance voué à l’échec. Il n’était pas têtu le Paul en question, simplement aveugle et sourd mais pas du tout muet car de ce point de vue-là, la nature l’avait comblé au-delà de toutes espérances. Il était un véritable prophète, intarissable quand il s’agissait de parler de l’avenir d’Israël, lui le nouveau venu qui n’y connaissait strictement rien.
Le serveur Boris, après avoir débarrassé, leur apporta le plat de résistance, un shish kebab agrémenté de pommes de terre en robe de champs et d’une minuscule salade verte. Boris leur servit à nouveau du vin rouge, un Cabernet Sauvignon de Galilée, assez agréable, nullement sec mais pas trop fruité. Chaïm n’aurait pas dû boire avec la perspective d’être appelé en urgence à l’hôpital, mais vu son expérience, même un petit verre de vin ne lui aurait nullement fait du tort.
- Ça ne va pas, Papa ? tu as l’air tellement soucieux tout à coup ?
- C’est samedi aujourd’hui…
- Mais, papa, il n’y a quand même pas des attentats tous les samedis et pourquoi spécialement ce samedi-ci ?
- Je ne sais pas, j’ai un mauvais feeling depuis le début de la soirée, mais laissons ces divagations d’un vieil homme éreinté par le poids des ans, parlons de toi, de ta future vie de maman…
Cessant de manger et le regardant attentivement, elle comprit qu’il ne servirait à rien de parler de son futur bébé. Son père était dans son monde, le regard vide, comme s’il se concentrait déjà sur les opérations chirurgicales qu’il aurait à pratiquer ce soir.
- C’est si terrible que cela, Papa ?
Une question, anodine d’apparence, mais Chaïm n’avait jamais parlé de ce qu’il avait dû endurer lors de soirées ou de nuits d’attaques de kamikazes palestiniens.
- Tu n’as pas idée, Deborah. Pour moi, cela devient à chaque fois de plus en plus pénible. Oh, pas le travail de chirurgien en soi, ça c’est ma vie et je ne conçois même pas de rester oisif, mais quand on reçoit ces masses de corps déchiquetés, brûlés, amputés, mourants, et qu’on incise, extirpe, éponge, suture, scie ou que parfois on recherche désespérément l’origine d’une hémorragie dans une mer d’intestins ou d’organes internes, les doigts gluants, les yeux baignés de sueur, le corps ruisselant de transpiration, en hâte, en hâte, toujours en hâte car il s’agit avant tout et essentiellement de garder des personnes en vie, parfois, Deborah, c’en est trop, on aimerait tout flanquer par terre et quitter en courant ces salles d’opérations. À tel point que je me demande quand finalement les Israéliens comprendront qu’un gouvernement comme celui de Sharon et de ses sbires du Likoud associé aux barbus des partis religieux et orthodoxes qui le soutiennent à fond, les mène à l’annihilation pure et simple de l’entité nationale, sans parler du fardeau psychique exorbitant qu’une politique tout à fait ratée fait peser sur la mentalité collective de ses habitants ou sur l’économie…et Deborah, crois-moi, je me sens de plus en plus usé et me sens de plus en plus désespéré de devoir continuer à vivre et travailler dans un tel pays, à recomposer les corps des victimes d’une telle politique…insensée…
*
Finalement, les deux jeunes kamikazes parvinrent à distance respectable de leur objectif. Séparés de quelques mètres maintenant, Jamal et Ahmed se dirent, séparément, qu’ils avaient eu une énorme chance, car ils n’avaient pas été interpellés par des membres des forces de l’ordre adverses. Mais, à mesure qu’ils se rapprochaient de l’endroit désigné, leurs pas ralentissaient comme s’ils souhaitaient reporter, ne fût-ce que de quelques minutes ou secondes, l’échéance inévitable.
Jabril, lui, était resté nettement en retrait; à près d’une centaine de mètres d’eux. Intérieurement, il avait entamé une prière pour l’âme de ses frères de lutte armée qui, bientôt, s’envoleront vers le paradis tout en précipitant dans l’enfer juif le plus grand nombre de personnes haïes.
Entre des passants, il aperçut tout à coup Amal et Ahmed qui, s’étant rapprochés l’un de l’autre, se serraient maintenant la main. Et, il faillit à nouveau éclater de rire, car peut-être même inconsciemment, ils se conduisaient tous deux encore toujours en juifs orthodoxes, inclinant le buste l’un vers l’autre en se serrant vigoureusement la main, tout comme ils l’avaient si souvent vu faire par de véritables orthodoxes. Il repensa à la cassette vidéo qu’ils avaient enregistrée hier, à visage découvert pour Amal et Ahmed, leur profession de foi, la description de leur mission militaire, leurs adieux à leurs proches. Une preuve qui serait bientôt livrée aux médias dès que l’annonce de la réussite de l’opération serait diffusée par Khol Israel.
Amal se détourna d’Ahmed et entreprit de marcher très lentement vers l’entrée de l’objectif. Il tremblait de tout le corps, à vrai dire, et transpirait, mais ne doutait nullement qu’il réussirait à se faire exploser au beau milieu de la salle, comme il lui avait été commandé. Il n’espérait plus qu’une seule chose. Qu’il n’y eût aucun vigile à l’entrée du lieu. Car, de plus en plus souvent, ces cochons de juifs avaient pris l’habitude d’engager des types armés pour garder tous les lieux de perdition ou même les grands magasins. Et, si cela devait être le cas ici, il était certain qu’un seul regard d’un sale juif sur sa tête d’Arabe suffirait à percer à jour le déguisement dont il s’était affublé. Il repensa à la confection des bombes par le maître-artificier, à la mise en place minutieuse de l’armature autour de son corps, et, immanquablement, il se força à ne pas penser à l’effet de la détonation sur lui-même avant que les ondes de son et de choc ne se mettent à ravager la salle de restaurant vers laquelle il se dirigeait actuellement d’une démarche ferme d’apparence paisible. Il savait qu’on avait ajouté des centaines de clous aux explosifs, afin de semer la mort dans un rayon de vingt ou trente mètres tout autour de lui quand il ferait exploser les charges. Cela le fit frémir mais il se força à ne plus y penser.
Il soupira d’aise lorsqu’il vit que la porte d’entrée était exempte de garde et, soudain, d’une démarche guillerette, rapide, il fonça résolument vers la porte d’entrée vitrée du restaurant, l’ouvrit d’une poigne énergique et, sans aucunement hésiter, entra dans le restaurant, jubilant intensément.
*
- Je disais donc…répéta machinalement Chaïm, son attention soudain captée par quelque chose d’étonnant. De bizarre même.
Il avait levé les yeux et aperçu cet Orthodoxe à l’aspect insolite. Ventru outre mesure, d’un embonpoint anormal pour quelqu’un qui, somme toute, à en juger par le couple qui venait d’entrer dans le restaurant à sa suite, ne paraissait nullement obèse de visage, avait des tibias plutôt maigrichons. On aurait dit un homme qui eût porté en lui un fœtus et de quelques mois en plus et peut-être même des triplés ou des sextuplés à voir cet embonpoint. Et, avant même que son cerveau n’enregistrât d’une façon rationnelle cette anomalie sociale, une explosion effroyable dans un espace aussi exigu le souleva de sa chaise et le projeta à cinq mètres en arrière de leur table, son corps retombant ensuite lourdement sur le sol déjà rempli de corps démembrés, de mobilier éventré et de fragments de vaisselles, de verres et de bouteilles, fracassés. Tout juste après le bruit de la détonation, l’onde de choc, effrayante vu l’exiguïté de la salle de restaurant, termina l’œuvre infernale entamée, arrachant des membres de corps de clients restés indemnes à l’issue de la déflagration initiale, une épaisse fumée rougeoyante se répandit rapidement dans cet espace qui, hélas, n’était plus qu’un lieu de mort pour une majorité des personnes s’étant trouvée dans un rayon létal d’une quinzaine de mètres de l’endroit exact où le kamikaze fit exploser sa charge.
Ahmed, demeuré au-dehors, sourit sardoniquement quand il entendit le bruit de la déflagration et qu’il vit la lueur rougeâtre tapissant les espaces béants là où il y avait quelques secondes à peine des vitres de restaurant attestaient de la normalité de ce lieu de plaisir. Ses yeux brillèrent tout à coup d’une émotion incontrôlable qui était un mélange de joie féroce, d’amour pour son peuple et son pays, et, de terreur infinie à l’idée qu’il pût maintenant être découvert avant d’avoir le temps de faire détoner ses propres charges.
Dans la rue, aux abords du lieu de l’attentat, sur les trottoirs, dans les rues avoisinantes, bondées maintenant que l’interdiction d’accomplir certaines actions liées au respect du shabbat venait d’être rompue, une panique se propagea très vite, vague écho des ondes de son et de choc vieilles de quelques secondes, s’empara des esprits, des corps, des cœurs, des membres, des gens proches du lieu de l’explosion, nombre d’entre eux fuyant d’instinct en hurlant de frayeur; beaucoup de personnes avaient aussitôt joué du portable et s’étaient mises à téléphoner comme des fous, hurlant en hébreu, pleurant, maugréant. Quelques militaires armés présents semblaient désemparés, partagés entre le souhait d’aller aider les blessés dans le restaurant et le devoir de surveiller les abords du lieu de l’attentat.
Au bout de quatre minutes cinquante environ, les premières sirènes et les gyrophares apparurent dans le haut de la rue. Ahmed se sentait de plus en plus tendu, redoutant l’arrivée des policiers et des ambulanciers, se disant qu’il devait patienter, attendre, attendre le moment propice comme leur commandant – et l’instructeur irlandais du P.I.R.A. – le leur avait conseillé.
En une minute à peine, il y eut soudain quinze véhicules sur la petite place triangulaire faisant face à l’endroit du drame: ambulances, jeeps de l’armée et de la police des frontières, véhicules de pompiers, ainsi que des volontaires orthodoxes – que l’on retrouvait habituellement après des attentats mortels – chargés de recueillir pour ensevelissement toutes les traces humaines des victimes décédées, fussent-elles minuscules, conformément au prescrit religieux. Une foule furieuse, hurlant, gesticulant, maugréant, appelant à la mort de tous les Arabes quels qu’ils fussent, se forma à quelques mètres devant Ahmed que personne, semblait-il, n’avait encore remarqué, encore moins soupçonné d’intentions meurtrières. Et, avant même qu’un quelconque juif civil ou armé n’eût le temps de réagir ou de lui crier ou ordonner quoi que ce fût, ou l’en empêcher, Ahmed franchit les quelques mètres le séparant de cette masse de secouristes et de militaires groupés devant l’entrée du restaurant et criant soudain « Allahou Akhbaru », il se jeta sur eux tout en actionnant la cordelette.
À deux cents mètres en amont de l’explosion secondaire, Jabril, le dos tourné pour ne pas attirer l’attention sur lui, entendit la déflagration, il fit une pirouette sur lui-même, aperçut l’énorme masse de feu qu’Ahmed venait de déclencher et il perçut nettement les hurlements désespérés des blessés encore capables de crier. Jabril sourit malgré lui. Toutefois, son sourire était teinté d’une tristesse incommensurable car même si ses compagnons venaient, par leur action héroïque et le sacrifice de leur personne à une juste cause, de gagner le paradis, il les regrettait en tant qu’amis véritables et compagnons de lutte. Et, tapi tout au fond de lui mais ne souhaitant pas laisser cette pensée affleurer, il savait qu’un jour ou l’autre, ce son de déflagration qu’il venait d’entendre au loin maintenant partirait de son propre ventre, le déchiquetant en même temps qu’il déchiquetterait leurs ennemis.
Noyé parmi les gens refluant dans le sens opposé aux lieux du double attentat, Jabril récita à voix muette une sourate, y trouvant une maigre consolation. Et, si ce n’était nullement la peur quant à son propre destin qui le tourmentait en ce moment, il dut s’avouer qu’au-delà de l’aspect héroïque des actes que venaient d’accomplir avec succès ses deux amis, surplombait la pensée qu’il ne les reverrait plus avant que lui-même se fasse sauter le corps dans une apothéose aussi sanglante que glorieuse.
Il buta contre quelque chose et entendit une voix lui adresser la parole en hébreu. D’instinct, il saisit le poignard qu’il avait à la ceinture et le planta dans le ventre du type, un policier, qui se mit à hurler comme un porc qu’on égorgerait. Délaissant le corps, il se mit à courir, ce qui – et il s’en rendit compte très rapidement -, était une erreur monumentale.
Une rafale au creux des reins le cueillit en plein sprint et l’étala de tout son long, face contre macadam. Il mourut dans la minute qui suivit tandis qu’une foule de soldats et de policiers, prudents, s’approchait de son corps. Un corps inerte venant également de rejoindre ses deux camarades au paradis.