Underground
Réactions sur l'actualité, coups de coeur, également en ce qui concerne des voyages, de la musique, de la littérature.

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07-11-2009 @ 17:22:20

La vieille dame marchait dignement.  La tête tenue bien haute, appuyée sur une canne.  Elle était suivie de son petit-fils.  Elle franchit seule la porte voûtée du corps de garde - celle que les détenus appelaient "la porte de la mort" et, soudain, parvenue à l'entrée même de l’immense zone du camp, elle s'arrêta pile.

 

Devant elle et à perte de vue, elle aperçut ce paysage qu'elle n'avait jamais connu ainsi, aussi dépouillé, aussi photogénique.  Cet espace dépassant l’infini, les frontières de la vie humaine même, d'une nudité et banalité à proprement parler écœurantes, ce paysage de cimetière maintenant transformé en Musée d'État.

 

Alors que le petit David, interloqué par l'attitude à tout le moins étrange de sa mammy la regardait d'un air curieux, elle, perdue et complètement isolée au sein de ses terrifiants souvenirs, frissonna.  Tout au loin, presque à la distance qu'englobait son regard aiguisé de presbyte, elle devina les ruines des chambres à gaz et des crématoires.

 

Elle frémit à nouveau.  Sembla vaciller un court instant et, déjà, son petit David adoré accourait près d'elle pour l'aider, la soutenir.  Puis, comme si une décision avait été prise dans ce méandre noueux de ces remembrances à formes de pierres tombales sans corps et sans tombes et sans ossements mêmes, elle agrippa un peu plus fermement la béquille qu’elle tenait de la main et du coude droits et, se tournant vers David, elle lui dit, d'un ton sans appel: "Viens, David, c’est là-bas vers le fond du camp allons-y !"

 

Et, en figure de proue boitant et tanguant et agrippée à sa canne, elle marcha toujours dignement et la tête tenue bien haute le long de la voie ferrée, restaurée, délaissant et dédaignant du regard ou des souvenirs ces grappes de baraquements regroupées en sous-camps, de part et d’autre de cette voie infernale qui menait tout droit à l’enfer sans aucune possibilité de rédemption.  David, la tête basse, comme s'il était puni, la suivit sans rien dire.  Qui aurait pu dire ce qu'il avait en tête, lui qu'on venait tout à coup de projeter dans un ahurissant voyage au travers du temps et qui le concernait après tout qu’en fonction des innombrables ouvrages qu’on l’avait obligé de lire sur le sujet ou les tout aussi innombrables récits d’une grand-mère « ayant survécu à l’Holocauste », une appellation qui suscitait d’ordinaire un respect mêlé d’incompréhension ?

 

…ils mangeaient, assis à leurs places habituelles, mangeant le maigre repas que leur maman leur avait préparé grâce aux divers trocs que David, le père de famille, avait réussi à entreprendre hier, au cours d'une journée épuisante, car aujourd'hui marquait le commencement d'un jour qui, comme chaque jour, pouvait être leur dernier au ghetto.  Et, si on se fondait sur les rumeurs les plus pessimistes y galopant, leur dernier dans cette vie.  Levés de très bonne heure, bien avant l'aube, ils mangeaient ce qui constituerait probablement leur unique repas de la journée.  Un repas sans viande ni poisson, un repas constitué de quelques tranches d'un pain à la limite de la moisissure, de deux carottes maigrichonnes et d'un œuf ainsi que quelques oignons.  Un repas de riches car nombre de familles qu'ils connaissaient mouraient de faim, attendant que sonnât leur glas personnel, et sans possibilités de miracle, leurs réserves financières ayant déjà été épuisées de longue date déjà.

 

Eva et Daniel, les gosses les plus jeunes de la famille, mangeaient rapidement.  L'expérience de cette dernière année de captivité forcée dans le ghetto leur avait enseigné qu'il n'y avait rien de plus important dans la vie que la nourriture.  La nourriture avait remplacé Dieu et la religion. La nourriture avait remplacé la philosophie et la politique. La nourriture était la nouvelle et unique idole qu'on vénérait en tous lieux et par tous les temps, sans jamais s'en lasser.  Idole cruelle et insatiable, nouveau Moloch qui ne se repaissait jamais des sacrifiés humains se bousculant à sa porte.

 

David, le père, se tenait courbé sur la chaise en bois, mâchonnait lentement, savourant le peu qu'il mangeait, faisant durer ce qui n'était, hélas, plus un plaisir.  Il avait un aspect usé jusqu'à la corde, comme son épouse Myriam, petite au départ et bougrement tassée maintenant, réduite à sa plus insignifiante expression corporelle par les soucis et les tracas continuels.

 

Janka était la seule qui était et se sentait épanouie.  Elle grignotait d'une avidité d'esprit et d'allant admirables.  Elle savait que s'ils devaient jamais survivre au petit-déjeuner sans encombre, elle jouerait du violon, de longues heures.  En dépit du froid qui engourdissait les doigts de la main gauche.  En dépit de l'absence totale de partitions qui engourdissait l'esprit.  En dépit d’une quelconque école de musique ou d’assistance musicale.  Janka possédait un courage inébranlable, quand bien même avait-elle épuisé de longue date les tiroirs de sa mémoire phénoménale et joué tout ce que ce trésor incomparable recelait, elle s'était mise, ces dernières semaines, à composer de petites pièces qui sonnaient bien plus mûres que ce qu'on aurait pu attendre d'un enfant de son âge.

 

Tout à coup, David, sans cesser de manger, tourna la tête vers la rue, les oreilles attentives.  Au bout de quelques secondes à peine, ils entendirent tous des bruits de camions qui approchaient, puis, plus précisément, le son de bennes abaissées, de lourdes bottes cloutées percutant le pavement, ensuite, des cris, des hurlements, des ordres.  Tous, sans devoir se concerter, achevèrent en premier lieu de mâchonner ce qui leur restait à manger.  Puis, ensemble, ils se levèrent, attendirent, l’ouïe tendue à l’extrême.

 

…le choc d'une porte défoncée les sortit brutalement de cette torpeur de plomb s'étant emparée de leurs cerveaux dès que la signification des sons au-dehors y avait pénétré.  Maintenant, ils entendaient  de façon distincte les bruits terrifiants de bottes martelant les marches de l'escalier de bois menant à leur étage.  Le père et la mère se dirigèrent vers les valises prêtes, prenant en hâte le reste des bijoux et l'argent encore disponible, cachant le tout, en hâte.  Les enfants se tenaient dans une espèce de position de garde-à-vous, guettant l'entrée des bourreaux, les lèvres tremblantes chez les deux plus jeunes. Janka, elle, s'était immédiatement éclipsée dès que la nature des bruits incongrus s’était précisée, elle était allée chercher son étui de violon.  Elle s'en empara d'une poigne ferme, puis, presque à regret, elle revint dans la pièce de séjour, fixant la porte d'entrée de leur minuscule appartement, le cœur manquant dérailler de peur.

 

-          Mammy, c'est lugubre tout ça, tout autour, ces barbelés, ces baraquements, il n'y a pas un chat et regarde, le ciel menace, il va bientôt doucher…

 

Elle fit osciller la tête vers l’arrière.  Examina David.  Ne lui répondit pas.  Reporta le regard vers l’enceinte au loin, elle scruta le ciel.  Sourit.  David ne vit pas ce sourire narquois.  Le temps ici, elle le connaissait bien.  Trop intimement.  Aujourd'hui alors qu'on n’était qu’au début avril et que les Catholiques un peu partout dans le monde allaient célébrer la mort du Christ, ici il faisait un froid sibérien.  Pas un froid de canards, car cela c’était tout à fait supportable.  Non un froid de Grand Nord sauf qu’on l’avait dénaturé en y mettant délibérément une humidité supérieure à 90 %.

 

David venait d'avoir seize ans.  Comme elle il y avait soixante ans de cela, le jour de son arrivé dans cet endroit maudit.  Il parlait l'anglais, le français, l'allemand et, évidemment, l'hébreu.  Bientôt, si cela ne le barbait pas trop, il commencerait à s'intéresser à la branche polonaise de sa famille exilée au Royaume-Uni et, peut-être, puisqu'il était doué pour les langues, s'intéresserait-il au polonais, la langue d’origine du côté maternel puisque le yiddish tombait en désuétude parmi les générations les plus jeunes.  David était un brillant esprit, plutôt fort en sciences, un petit génie.  Comme Janka l'avait été en arts…

 

-          David, ceci c'était…

 

Elle faillit éclater en larmes.  Comme ce matin lorsqu'elle avait regardé les vitrines du musée, dans l'autre camp.  Celle où étaient exposées les tonnes de cheveux de femmes rasées, cette autre montrant les prothèses, cette autre encore avec les centaines de valises, encore une autre montrant des centaines de casseroles.

 

Oui, se dit-elle, abandonnant son petit David qui ne pourrait de toute manière jamais comprendre, c'était ici, la rampe.  Ici qu'officiait Mengele ou ses avatars dans d'autres corps mais à mentalités de brutes inchangées.  Ici que le destin était tout à coup assumé et immédiatement.  Un destin assené brutalement aux déportés sous les traits d’hommes cruels arborant les runes SS  tels des étendards sanguinaires d’une nouvelle société bâtie sur les ossements humains. 

 

-          David, c’est ici qu'on nous…qu’on départageait le bétail humain.

-          Bétail humain ?répéta David.

 

Inopinément, elle poussa un profond sanglot, porta la main à la tête comme si une migraine venait de l’assaillir de ses tentacules monstrueux…

 

…Esther, j'ai soif.  Oui, Janka, tu as soif, pensa-t-elle.  Moi aussi j'ai soif, et Daniel et Eva doivent aussi avoir soif, de même que papa et maman.  Cependant, que peut-on y faire ?  Leurs mère et père avaient en effet été prévoyants.  Bien plus que bon nombre de leurs voisins dans le wagon.  Ils avaient prévu des vêtements, des vivres, des ustensiles de cuisine et poêles pour pouvoir cuisiner.  Jusqu'à la mezuzah qu'ils avaient dûment emportée, le signe tangible qui consacrerait leur prochain lieu de résidence, puisque dans l'éthique juive, le domicile n’était-il pas un temple, le migdash mehad ?

 

Toutefois, leurs parents prévoyants n'auraient jamais pu penser qu'on les ferait voyager en wagons fermés durant quatre interminables jours et nuits, sans arrêts, sans boissons offertes, sans possibilités aucunes d'aller faire ses besoins au-dehors de ces voitures puantes…

 

…Esther essaya de bouger.  N'y parvint pas.  À quelques mètres d'elle, vers la cloison, elle distingua un râle.  Plusieurs personnes étaient mortes.  Si elle n'avait pas assisté à leur mort, elle en avait parfaitement identifié les différentes séquences (et que dire de ses sœurs et frère cadets ?).  Respiration bruyante tout d’abord, le signe de la fin, respiration de plus en plus asthmatique, appels à l'aide, cris, jurons, engueulades, gémissements de plus en plus faibles, pleurs, puis le bruit caractéristique d'une gorge privée d'air luttant, luttant…ce son parfaitement identifiable même si c’est la première fois qu’on l’entend.

 

Elle prit la main de sa sœur Janka, la serra, lui faisant comprendre par la chaleur de ce geste - qui, somme toute, la rattachait à l'immense chaîne humaine que les nazis avaient vainement tenté de briser-, qu'elle ne devait pas désespérer.  Lui faisant comprendre qu'elle devait garder confiance sinon en Dieu du moins en ses créatures humaines, des frères d’âme sinon de race.  Esther sourit.  Elle savait que Janka, de son autre main, n'avait pas abandonné son étui de violon, pas une seule seconde du voyage…

 

-          David ! dit-elle, c'est ici que…

 

Ensuite, vaincue par la masse écrasante des remembrances précises ou floues, des images focalisées ou hors cadre, des horreurs, , vécues, vues, entrevues, expérimentées ici-même, elle se tut.  Un film qu'elle ne pouvait arrêter défilait sur la toile de son esprit, ces centaines et centaines de pauvres hères extirpés à vif de leur habitat, plongés à vif dans l'effroyable cercle de cet enfer dont aucun en vérité n'aurait été à même d'en deviner l'ampleur odieuse, machiavélique.

 

-          Brzezinka {Birkenau} s'était écrié un homme alors que le train était resté assez longuement à l'arrêt, sans doute dans une quelconque gare de province.

 

Ce nom, inconnu de tous, n'avait pourtant suscité aucun émoi en eux, les survivants de ce convoi.

 

Finalement, après un quart d'heure, le train démarra, prit de la vitesse, roula lentement; puis, au bout d'un temps assez court, le convoi stoppa, dans un effroyable grincement de bogies mal graissés.

 

Au-dehors, on entendait du remue-ménage, des voix, des aboiements de chiens, des ordres en allemand.

 

Ces sons du dehors, ce ton d’ordres hurlés ou gueulés, n'auguraient rien de bon, sinon une rage teutonne incontrôlable…et tous ici savaient d’expérience que des boches furieux sont capables des pires abominations.

 

La porte de leur wagon fut ouverte.  Brutalement.  Un choc énorme suivi d'un long hurlement en schleu.

 

-          Raus, ihr Judendreck !  Männer und Frauen mit Kindern getrennt ! Sofort, raus, ihr Judendreck ! {dehors, sales juifs, hommes et femmes avec enfants séparés, tout de suite, dehors, sales juifs !}.

 

L'ordre fut répété en polonais et lorsque les premiers rescapés sortirent indemnes du wagon, ils aperçurent des hommes comiques, vêtus de pyjamas rayés et de bonnets tout aussi comiques.

 

Les six membres de la famille Wulfowicz, en provenance directe du ghetto d'Otwock, près de Varsovie, posèrent leurs premiers pas sur cette terre inconnue ne ressemblant d’aucune manière à la Terre promise.  David et Myriam portant entre eux trois valises pleines, Janka son seul étui de violon.

 

-          David, arrêtons-nous un instant ici, je me sens si fatiguée…lui dit sa Mammy.

 

Il la contempla.  Se dit qu'ils n'auraient jamais dû venir ici, c'était de la pure folie.  Sa mammy était toute pâle, son visage luisait d'une sueur malsaine, la peau de son visage avait un aspect grisâtre sous l'effet du ciel plombé.  Elle lui parut brusquement si frêle qu'il se demanda - de cette sorte d'angoisse d'un adolescent n'ayant aucune expérience en matière de décès inopinés - si elle allait tenir le coup.  Pourvu qu'elle ne décède pas ici ! se dit-il, terrorisé à cette idée.  Ce serait un comble !

 

…ils avaient bien dû laisser leurs valises sur l’accotement des voies, puis, obligatoirement, ils s'étaient séparés, Daniel et David se mettant dans la queue des hommes, les quatre autres membres de la famille rejoignant en hâte le groupe des femmes et des enfants.  Janka avait crié sur un drôle de mec en pyjama et à casquette bizarres qui, en mauvais polonais, lui avait intimé de laisser son étui de violon sur le quai.  Ce type avait reculé lorsqu'il avait vu la fureur dans le regard de cette très jeune fille.  Juste un peu avant d'arriver à hauteur d'un gradé SS qui interrogeait les gens de leur queue de femmes et d’enfants, Esther porta les yeux au-delà du képi de nazi.  Elle aperçut d’autres groupements de gens du convoi.  Au-delà des la barrière que formaient les deux SS sataniques posés de part et d’autre de ce long convoi humain s’approchant lentement d’eux, comme si ces deux hommes personnifiaient une espèce de purgatoire terrestre.  Au loin, elle aperçut des bâtiments.  Des fumées fumaient et crachaient une fumée épaisse dont le vent discret leur apportait des effluves de temps à autre, des effluves qui, décidément, ne sentaient pas très bon.  Rien ici, se dit Esther, terrorisée, ne présageait une vie heureuse pour elle et sa famille.

 

Esther fut questionnée par le gradé nazi.  Sur son âge, ses études.  Elle répondit poliment et en allemand qu'elle avait seize ans et qu'elle savait coudre.  L'officier boche, d'un geste nonchalant, lui indiqua une direction.  Celle d'une file de femmes, fort réduite par rapport à celle qui s’était pressée devant ce nouveau juge.  Esther obéit, se retourna, fit un signe amical à sa mère puis se colla aux gens attendant.

 

Quand Janka arriva devant le même gradé SS, il fixa l'étui de violon, d'une façon ostentatoire, surprenante.

 

-          Quel âge as-tu kindele ? lui demanda-t-il, utilisant de manière comique le terme yiddish pour enfant.

-          Onze ans, Monsieur l'Officier, lui répondit Janka, en allemand.

-          Et tu joues du violon à ton âge ?

-          Oui, Monsieur l'Officier, rétorqua-t-elle, la voix déjà empreinte d'une fierté légitime.

-          Tu peux nous jouer quelque chose, kindele ?

-          Si vous voulez, Monsieur !

-          Je t'en prie !

 

Janka, nullement intimidée, ouvrit l'étui, en sortit le violon et l'archet.  Elle prit le violon et le coinça entre l'épaule et le cou, puis, comme on le lui avait appris à l'école de musique avant que son univers musical ne chavire complètement, elle s'accorda.

 

Prête maintenant, ses doigts de la main gauche assumèrent la position de départ du morceau qu'elle avait en tête.  L'archet frotta une corde et un si majestueux retentit, la première note du concerto pour violon en mi de Mendelssohn.  Une musique en principe interdite depuis l’arrivée au pouvoir des Übermenschen.

 

Janka, les yeux fermés, se concentrant, joua les premières mesures de cette mélodie qui est presque un hymne tant elle est extraordinaire de limpidité harmonique et d'effets romantiques.  Autour de cette fillette, toute activité venait de s'interrompre du coup, les boches dans les environs écoutaient sans même froncer les sourcils ni pincer leurs bouches aryennes, quelques pyjamas rayés eurent une moue de ravissement ou d’étonnement, selon qu’ils étaient ou non Juifs.  Dans la queue derrière Myriam, Daniel et Eva, les gens patientaient, interloqués, muets d’effroi autant que de beauté.  Le gradé SS se tenait sans bouger, sans broncher, examinant cette fille d'un regard que d'aucuns le connaissant auraient qualifié d'incrédule.

 

Au bout de trois minutes, un toussotement fit en sorte que Janka rouvrît les yeux.  L'officier lui signifia de cesser.  Janka, obéissant instantanément rangea aussitôt violon et archet, referma l'étui et le tint à la main.

 

-          Écoute mon enfant, si tu me dis que tu as quinze ans quand je te reposerai la question, tu pourras rejoindre ta sœur, là-bas, tu la vois ?

-          Oui Monsieur !

-          Quel âge as-tu ?

-          Onze ans, Monsieur l'Officier, répondit sur-le-champ Janka.

-          Pourquoi ne dis-tu pas que tu as quinze ans, petite idiote ! siffla le nazi, les lèvres mauvaises.

-          Ma Maman m'a appris de ne jamais mentir, Monsieur.

 

La gueule tirée, le boche lui indiqua de se joindre à une énorme file, puis, du pouce, indiqua à celle qui devait être sa mère et aux deux moutards l'accompagnant, de la suivre.

 

-          David ! dit-elle, c'est ici que…répéta la Mammy.

 

Ils avaient repris leur route vers l’extrémité du camp, marché le long des ruines des crématoires, des chambres à gaz, ils avaient vu et dûment examiné en silence les plaques commémoratives des différentes nationalités européennes ayant payé leur tribut en vies humaines à la monstrueuse entreprise nazie.

 

…nus, serrés les uns contre les autres, le petit Daniel, la petite Eva, Janka et leur mère Myriam, attendaient, comme les centaines d'autres personnes dans cette salle de douche à l'odeur étrange, que l'eau jaillît enfin.  Janka était désespérée.  Elle avait dû abandonner son étui de violon ainsi que ses vêtements dans une salle attenante et elle craignait qu'on lui volât son instrument de musique d'une valeur intrinsèque certes dérisoire mais auquel elle tenait plus qu'à toute autre chose au monde.

 

Un cri soudain, tenant de la stupéfaction, de l'horreur, du râle, de l'amertume, du désespoir et de la peur, se fit entendre, gonfla les poitrines, se répercuta aux murs baignés d'une humidité malsaine, malodorante.

 

Les plus futés parmi ces centaines de vieillards, de vielles femmes, de mères de famille accompagnées de leur progéniture, venaient de constater quelque chose d'anormal car plutôt que de l'eau, une espèce de gaz semblait provenir du plafond et descendre sur cette masse grouillante soudain terrifiée.

 

-          Des gaz ! hurla brusquement quelqu'un en yiddish.

 

Ces mots furent traduits en polonais et répétés par des voix aiguës, sans doute sous l'effet d'une terreur inouïe.

 

Une panique indescriptible s'empara brusquement de tous ces gens; il y eut des coups portés involontairement ou tout à fait volontairement par des hommes encore en bonne santé en dépit de leur âge avancé, des hommes acculés à la mort cherchant à s'extraire de la grappe ondulante par tous les moyens possibles, tentant tant bien que mal de refluer vers la porte d'entrée.  Quelques hommes tambourinaient sur la porte, hurlant de les laisser sortir.  Myriam avait entouré les deux plus petits de ses bras protecteurs, essayant bien vainement de s'opposer aux remous et échauffourées tout autour de leur îlot familial.

 

-         SILENCE ! s'écria inopinément une voix de femme, en polonais, répétant le mot en yiddish, puis en allemand.

-          

Alors, dans l'indicible silence empreint du bruit des gaz entrant dans la pièce, les premiers mots du Shema Yisrael retentirent, chantés par la même voix de femme pour commencer, puis un chœur entier poursuivit, Janka le chantant à défaut de le jouer au violon…

 

-          David, c'est ici qu'ils ont, qu'ils sont…dit Esther, arrivée au bout de son voyage dans sa propre nuit.

-          Oui, je sais, Mammy, je sais ! répondit David, sentant déjà les premières gouttes de pluie lui mouiller les cheveux.

 

Esther le regarda sans rien dire.  Elle fit une grimace.  Comment pourrait-il jamais imaginer les derniers moments de Daniel, d'Eva, de Janka et de leur mère Myriam, nus, dans cette horrible chambre à gaz ?  Ou ceux de leur père, rescapé de la sélection, mort au bout de trois mois à peine, selon l’Encyclopédie de l’Holocauste à Washington aux USA et les témoignages reçus du Musée et centre de recherche de Yad Vashem en Israël.  Qui pourrait jamais dire de quoi il était mort lui ?  De famine, d’inanition, d’une pneumonie fulgurante, du typhus, d’une dysenterie intarissable, d’un coup de crosse ou de bâton sur la tête, tué par un codétenu pour une broutille, un regard de travers, une parole de trop ?  Elle avait tellement lu sur le sujet, sans jamais s’en lasser, cherchant par ces lectures fanatiques à recréer l’inimaginable, ce que son imagination se refusait à créer ou à  croire.

 

Et, alors qu'elle aussi sentait les premières gouttes d’un ciel décidément ingrat lui mouiller les joues, mêlées aux pleurs, elle entendit tout à fait distinctement les notes initiales du concerto pour violon de Mendelssohn, un concerto qu'elle s'était interdit d'encore jamais écouter de son vivant.  Et, heureuse, réconciliée avec elle-même, proche de sa sœur Janka comme elle l'avait rarement été du temps de leur cohabitation difficile à Otwock, elle jeta un dernier regard sur ces ruines, ces fils barbelés, ces tourelles, ces baraquements, ces rails.  Puis, comme si une page venait d'être tournée définitivement, elle empoigna sa béquille et, lentement mais d'une fermeté que son petit-fils ne lui connaissait pas, elle marcha vers le porche d'entrée de Birkenau, ce symbole de la cruauté humaine…

 

(remarques : pour ceux parmi mes lecteurs qui s'intéresseraient à la Shoah, je conseille de lire "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell, Prix Goncourt et Grand Prix du roman de l'Académie en 2006.  Lors de la parution initiale de cet ouvrage - une brique de 1 390 pages, paru chez Gallimard -, des critiques avaient été adressées à l'auteur, trouvant que cela ne se faisait pas d'avoir pour personnage principal un SS.  Erreur de jugement de petits esprits car ce roman est remarquable.  Outre le fait qu'il mette en exergue un dignitaire du Sicherheitsdienst qu'il promène tel un témoin privilégié sur les différents killing fields de l'Holocauste et de la guerre contre les excommuniés du nazisme - un intellectuel en plus goûtant la culture, la bonne chère et les bonnes choses, parlant à la première personne et discutant souvent de ce qu'il a vu avec d'autres boches -, c'est un roman qui parvient à émouvoir.  Je pense notamment à une scène décrivant le massacre des Juifs à Babiy Yar, près de Kiev, fin septembre 1941, un massacre où 37 OOO  Juifs furent tués en deux jours à peine, un massacre qui sous la plume talentueuse de Jonathan Littell et par le biais de son personnage central plutôt rébarbatif au départ à cause de son uniforme de SS, de ses vues en faveur du national-socialisme et de ces détestables runes qu’il arbore, parvient à  faire comprendre ce que durent endurer ces condamnés obligés de se déshabiller en plein air et d’attendre leur tour pour se faire massacrer, d’une salve de mitrailleuse ou d’une balle individuelle avant que leur corps ne tombe dans le ravin prévu à cet effet. Peu de personnes peuvent en effet s’imaginer ce que cela a dû être pour ces gens faisant la file pour se faire exécuter, obligés de se déshabiller devant des inconnus – femmes et enfants y compris -, puis, arrivés au bord du fameux ravin de la grand-mère – le Babyi Yar -, voir ces centaines, ces milliers de corps morts, mourants, agonisants ou simplement blessés, devant eux et sous leurs regards.  Pourtant le pari n'était pas simple : mettre au premier plan un SS qui a certains petits principes moraux et légaux et qui s'émeut de certaines outrances dans les massacres commises par des collègues qu’il qualifie ou traite de brutes sanguinaires tout en étant lui-même un supporter fanatique du nazisme…selon moi, pour ceux qui ne désirent pas lire des ouvrages ardus d'histoire sombrant parfois dans des tonnes de détails qui n'intéressent que les tordus historiqueux de mon genre, il s'agit ici d'une approche nantie d'une certaine valeur littéraire, d'autant plus méritoire que l'auteur est américain et qu'il a écrit son roman directement en français, dans un style qui certes n'est pas une découverte ou de caractère franchement innovateur, mais ce qui compte ici c'est l'approche et l'ampleur de cette saga nazie avec comme arrière-plan le massacre des Juifs, des communistes, des tsiganes et d’autres pans d’humanité européenne; et pour ceux qui voudraient un peu plus approfondir les méandres de l'horreur humaine sous joug nazi, je viens de relire "L'Oiseau Bariolé" de Jerzy Kosinski, une descente aux enfers polonais que n'aurait nullement désavouée le Comte de Lautréamont autrement connu comme Isidore Ducasse…par contre « Les Disparus » de Daniel Mendelsohn, Prix Médicis 2007, un brique aussi de 900 pages, est une amère déception.  L’auteur a essayé de reconstituer les derniers jours de certains membres de sa famille tués par les boches en Galicie orientale, dans les environs de Lvov, en Pologne donc.  Pourtant, s’il s’agit d’un ouvrage bien documenté et bien écrit, aucune émotion ne s’en dégage.  Je me demande dans quelle mesure l’auteur n’aurait pas dû recourir à la fiction qui, bien maniée comme Littell ou Kosinski et quantité d’autres auteurs ayant abordé ce sujet scabreux l’ont réussi, peut susciter l’émotion et faire comprendre au lecteur de notre temps ce que fut cette époque troublée et quelles en furent les conséquences sur le plan personnel pour des millions de condamnés ; une autre approche est celle des témoins oculaires, je viens ainsi de lire le récit d’une rescapée lettonne juive d’un massacre collectif devant une gigantesque fosse, elle relate avec une émotion qui serre la gorge du lecteur ce que cela fut pour elle, simplement blessée, de se retrouver sous des couches de corps certains inanimés, certains bougeant encore, et de sortir de nuit, nue de cette fosse commune ; puis, les refus de l’héberger des Lettons ethniques, les menaces de dénonciation et quelques Lettons humains et fraternels ; bref pour ceux qui ne veulent pas mourir stupides, il reste encore des ouvrages, certes parfois durs à lire, qui donnent une idée de ce que fut cette période effroyable - ro-bin)

Auteur: ro-bin | Général | Commentaires: (0) - Partager